Dossier - "Grandir avec les médias"

Webradio scolaire : l'exemple de Radio Plein Ciel en réseau ÉCLAIR à Saint-Étienne

Pierre-Olivier Dupin, directeur de l'école élémentaire Molina, enseignant de CP, référent webradios pour le CLEMI de Lyon

La radio fait dire, la radio fait lire, la radio fait écrire... La radio crée du lien !

Un tel écho introductif suffirait presque à expliquer tout l'intérêt que l'École peut porter au média radiophonique. Aujourd'hui, cette implication possible est facilitée par l'émergence des webradios.

Le réseau ÉCLAIR Marc Seguin de Saint-Étienne est une entité qui comprend un collège, cinq écoles élémentaires, cinq écoles maternelles et une école primaire pour un total d'un peu plus de 1000 élèves. Il est situé dans un quartier, essentiellement constitué d'habitats collectifs, appelé Montreynaud. La population y est assez paupérisée avec une frange non négligeable des habitants qui maîtrise mal la langue française.

De ZEP à REP puis RAR, la notion de réseau n'est pas nouvelle au sein et entre les établissements. La radio embrasse cette dimension : elle est transdisciplinaire et peut être investie par les petites sections de maternelle comme les 3e de collège. Dans le cadre de l'accompagnement éducatif, les associations peuvent investir l'outil... le spectre d'intervention est donc très large.

Le contrat du réseau ÉCLAIR, rédigé en 2012, fixe trois objectifs principaux : maîtrise de la langue, relation école/familles, vivre ensemble. La corrélation est donc forte entre la création de Radio Plein Ciel1, la vie des écoles et du collège au sein du quartier.

Trois autres aspects me semblent transparaître, et qui sont tout aussi imbriqués.

D'abord, l'estime de soi, cette idée que les élèves pratiquent une activité, la radio, qui nourrit un appétit d'apprendre et qui rend fier de produire. Collectivement, c'est aussi la possibilité donnée de mettre en avant ses pratiques, d'améliorer le regard porté par l'extérieur sur le quartier, sans rester replié sur soi. Enfin, c'est le moyen pour l'élève d'être acteur de son apprentissage en même temps qu'il le met à distance, conscientise l'activité. C'est le concept de métacognition mis en avant par Nicole Delvolvé2.

Ce sont ces constats et ses possibles qui ont motivé la création de Radio Plein Ciel au printemps 2011.

Bien sûr, la considération première reste l'appropriation des programmes. La webradio peut être un facteur innovant aux services des trois marches du socle commun que nos élèves doivent gravir.

Si nous devions questionner ses fondements, au delà des premières analyses développées ci-dessus, il s'agirait de se demander en quoi la webradio est un outil qui permet le mouvement. Le mouvement tel que je le conçois pour Radio Plein Ciel s'articule autour de l'innovation pédagogique, du cheminement de l'individu dans sa vie d'élève (liaison maternelle-élémentaire, lien écoles-collège) et bien entendu les progrès d'apprentissage. La maîtrise des langages, écrit et oral, est le centre de gravité de tout apprentissage. Cela tombe bien, cette dimension est prégnante en radio.

Gérard Chauveau3 parlait des ZEP comme de zones d'excellence pédagogique. La plupart des enseignants y sont passés, y ont été déstabilisés parfois, mais toujours ont du répondre à cette même question : "Comment permettre à tous mes élèves d'avancer dans leurs apprentissages ?". La radio peut être une partie de réponse à qui en fait le libre choix...

S'approprier un dispositif, des outils

Le seul faire-part de naissance de Radio Plein Ciel ne suffisait pas en soi à y raccrocher les enseignants du réseau. Il a fallu de nombreuses informations et réunions diverses jusqu'à compter aujourd'hui une vingtaine de professeurs. Ils ont accepté d'entrer dans un dispositif qui donne de la liberté pédagogique, met en exergue le travail de la classe sans révolutionner les préparations.

La totalité des écoles est aujourd'hui en possession d'un enregistreur numérique. Charge à l'enseignant d'en faire un usage cohérent qui permettra de bonifier ses pratiques pédagogiques. Pour ce faire, le principal du collège a recruté un assistant pédagogique à profil. Il maîtrise autant le monde radiophonique que les situations à mettre en place dans les classes. Ce jeune homme passionné intervient au sein des écoles et du collège pour venir en soutien des enseignants, faire des propositions, permettre un travail en groupes plus restreints... Il fut également là pour initier les enseignants au matériel et logiciel indispensables (un enregistreur numérique, le logiciel libre Audacity pour traiter le son).

La mise en oeuvre nécessite investissement et coordination. Un comité de pilotage se réunit mensuellement pour faire des points et définir des caps. Il comprend le principal, le secrétaire du réseau, l'assistant pédagogique dédié, un responsable second degré et un responsable premier degré.

S'il est encore difficile d'établir une grille de programmes récurrents, de nombreuses productions ont vu le jour :

- revues de presse et ateliers "philo" menés par les professeur documentaliste et de français ;

- interviews de personnes issues du monde professionnel dans le cadre de la DP3 avec les professeurs de technologie et d'anglais ;

- enregistrement de contes radiophoniques par les élèves d'élémentaire, chants, schmilblicks pédagogiques etc.

Le point d'orgue de l'année s'est situé en mars, au moment de La semaine de la presse et des médias dans l'école initiée par le CLEMI et appuyée par une circulaire ministérielle. Un événement intitulé "7 jours, 7 interviews" a permis aux élèves de se confronter à des personnalités de la ville (le maire par exemple). Chaque jour, une interview était mise en ligne. Elle était dispensée par une classe particulière, soit du collège, soit d'une école.

Document (format PDF) : Sept jours, sept interviews...

Nous espérons pouvoir réaliser très prochainement des émissions en direct sur Internet. Outre, les directs d'un des deux studios, ce pourrait être la possibilité de retranscrire les voyages en direct d'Italie, d'Angleterre ou de Paris !

Utiliser le langage

Si indéniablement, la transdisciplinarité est au coeur du dispositif, c'est bien le langage (oral/écrit) qui en constitue le socle. Toutes les situations peuvent être bonnes pour enregistrer les élèves, les faire se réécouter, enrichir collectivement ou avec le concours de l'enseignant. Travail sur les synonymes, champs lexicaux, etc., s'ils ne se pratiquent pas sous la même forme, profitent à tous les élèves quel que soit leur âge. Un seul constat, la webradio est un levier non négligeable. À l'école maternelle, on enregistre les élèves dans des moments de langage, une réécoute instantanée permet la correction syntaxique ou sémantique qui s'impose, l'enrichissement du vocabulaire par l'apprentissage de synonymes ou en abordant un champ lexical donné... L'expressivité est aussi travaillée lors de la mise en mots de contes (grande section). La langue orale, on le voit bien, est le coeur des activités. Le passage à l'école élémentaire permet un léger basculement. Le langage oral est toujours prégnant mais le passage par la langue écrite devient nécessaire. La radio crée en cela un besoin : celui d'anticiper son propos, de le rendre cohérent afin qu'il soit explicite pour la personne qui le reçoit : l'auditeur ! La lecture oralisée devient plus que nécessaire, elle doit être la plus fluide possible. Les élèves le comprennent très bien en se réécoutant... Plus l'on avance dans les cycles, plus la préparation du programme radiophonique devient fine. Préparer une interview demandera une recherche documentaire importante, étayée et orientée le cas échéant. Il faudra rédiger des questions pertinentes qui le jour J induiront des réponses que les élèves devront analyser afin d'enchaîner par la question qui convient ou ne pas dire celle qui ferait répéter la même.

Eu égard à la population d'élèves, les maîtres CRI du premier degré et autres personnels encadrant les élèves allophones dans le second commencent à investir le matériel à défaut de réaliser des programmes voués à être mis en ligne.

Comprendre les médias

Passer de l'autre côté du miroir sans teint est bénéfique pour nos élèves. En dehors de la compréhension du monde qui les entoure, à l'image de la multitude d'informations dont ils sont les destinataires, les médias confèrent avant tout au questionnement. Écouter une émission de radio, c'est mettre en jeu ce qu'on sait pour décrypter l'information qu'on nous transmet, ainsi émettre un avis, réfléchir, ressentir quelque chose... Construire un programme, c'est questionner la matière brute pour se demander ce qu'on va transmettre à l'oreille de l'auditeur. Cet exercice est réellement favorable à des élèves parfois noyés dans les flux qu'ils reçoivent.

Améliorer l'estime de soi

La maîtrise du langage permet autant à l'élève qu'à l'individu de s'épanouir, ce serait presque un truisme que de l'affirmer. Parler derrière un micro, c'est avant tout maîtriser. Maîtriser son langage, nous l'avons dit, maîtriser le fil du conducteur (sorte d'échéancier de l'émission), maîtriser ses émotions. Et puis, l'élève est davantage dans le domaine technique ou rédactionnel, il s'agit de maîtriser le rôle qui lui a été attribué.

Nous travaillons dans un quartier où cet aspect est vraiment déficitaire. Avant même de faire de la remédiation pédagogique, il faut souvent "regonfler" l'élève, qu'il soit fier de ce qu'il fait en même temps qu'il en comprenne l'intérêt. C'est aussi cette analyse qui nous a poussés à créer Radio Plein Ciel.

Créer du lien avec les familles

Gérard Chauveau, encore lui, a prouvé que le regard porté par les parents sur le travail scolaire de leur enfant, quel que soit leur niveau socioculturel, était moteur de progrès. Radio Plein Ciel s'inscrit dans cette perspective. Certes, toutes les familles n'ont pas forcément accès à la toile ou ne maîtrisent pas très bien l'outil informatique mais des adaptations ou des aides peuvent leur permettre d'écouter les productions sonores. Nous avons distribué autant que possible des plug'up, sorte de petite carte à puce qui permet une connexion instantanée via port USB. Il est possible également d'installer des points d'écoute au sein des établissements, deux écoles s'y sont engagées pour cette année.

Selon les mois, le site compte 600 à 1000 connexions uniques. On a même pu constater que des écoutes émanaient de certains pays d'origine des élèves. Radio Plein Ciel est aussi un procédé permettant de mettre en avant la langue française.

Une multitude de possibilités s'offrent aujourd'hui aux équipes d'enseignants. Le projet est assez neuf, presque deux années d'existence, il demande un réel investissement des personnels, mais cela vaut le coup ! D'autres collègues devraient nous rejoindre.

Radio Plein Ciel tient son nom d'une tour du quartier détruite en 2011. Elle constituait en quelque sorte un phare sur la ville. 80% des élèves ont voté pour que leur radio porte ce nom... J'espère que la radio saura éclairer plus loin que les portes du quartier, elle est un média d'ouverture.


(1) http://www.radio-plein-ciel.fr

(2) http://www.cahiers-pedagogiques.com/Metacognition-et-reussite-des-eleves

(3) Gérard Chauveau, Comment réussir en ZEP, Éditions Retz, 2000.

Lire au collège, n°94 (11/2013)

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