Dossier - "Grandir avec les médias"

"Dufynews" : un journal en ligne fait par les collégiens pour les collégiens

Karima Kadi, professeur documentaliste au collège Raoul Dufy, Le Havre

Écrire pour être lu

Écrire des articles publiés en ligne, et donc lus en masse, est un excellent moyen de valoriser la production des élèves et par conséquent de les motiver.

À l'heure où les jeunes manifestent des besoins d'expression personnelle ou collective sur Internet, par exemple avec Facebook ou Twitter, il est important que l'école puisse de son côté guider leur apprentissage des règles et techniques de la diffusion d'information. Le journal scolaire en ligne est le cadre idéal pour impulser cette formation. Il participe à l'éducation aux médias et c'est en outre un formidable outil pour le travail en autonomie.

Créé en 2009, le Dufynews1 a pour objectif de développer l'esprit critique des élèves, de leur permettre de se construire en citoyen libre, de connaître le fonctionnement et les rouages d'un média et enfin de favoriser la communication au sein du collège.

Encadré par le professeur documentaliste et deux animateurs (les assistants pédagogiques), l'atelier journal compte une vingtaine d'élèves et a lieu deux fois par semaine à la pause méridienne. Le directeur de publication est le principal du collège (qui n'a pas eu, jusqu'à présent, à faire de censure !).

Afin de faciliter l'encadrement et de répondre à l'intérêt des élèves, la rédaction a été organisée en trois services : journalistes, sondage, design. L'équipe sondage réalise des enquêtes et des statistiques que l'équipe journaliste peut réutiliser dans ses articles. Comme pour les vraies enquêtes, une population mère doit être définie, un échantillon doit voir le jour et enfin les résultats analysés. L'équipe design, elle, se charge de "l'habillage" du site ainsi que de la mise en ligne des articles.

L'organisation de la rédaction

Une telle organisation nécessite une formation technique et journalistique. L'objectif est de leur faire prendre de l'assurance et de les faire travailler en autonomie. Cela n'est pas toujours aisé, surtout pour les élèves de 6e. La formation démarre pas à pas et certains élèves vont très tôt prendre leur envol, alors que d'autres auront besoin d'être plus guidés et dirigés.

Le premier conseil que l'on donne à nos journalistes en herbe est d'être curieux et de toujours vérifier ses sources afin de proposer une information fiable et intéressante. Pour la rédaction des articles nous leur demandons d'appliquer la règle des "5W" (Who ? What ? Where ? When ? Why ?), de faire des phrases courtes, bien construites et de bannir surtout le copier-coller. Étant donné que le Dufynews est un journal en ligne, on demande aux élèves de ne pas dépasser 1500 signes. Ensuite, les élèves sont libres dans la rédaction de leurs articles, mais ils ont l'obligation de respecter l'éthique du Dufynews qui est de dire sans nuire, montrer sans choquer, de témoigner sans agresser. Ils doivent ensuite relire leur article en petit comité pour une autocorrection. Tous les articles sont alors vus par l'adulte encadrant et éventuellement corrigés (surtout l'orthographe !) avant d'être publiés.

Pour le choix des sujets, les élèves ont beaucoup d'idées. Il faut les encadrer pour éviter l'éparpillement et les articles redondants. On a pu remarquer que les filles avaient tendance à proposer des articles sur les animaux (en particulier les chats) ou la mode. Les garçons étaient plus portés sur les jeux vidéo ou le sport. Il a fallu casser ce stéréotype et les aider à s'ouvrir un peu plus, à s'intéresser à tous les domaines et aux événements qui les entourent. Il s'agit de les accompagner sans leur imposer les choses. Le processus doit venir d'eux si l'on veut gagner leur motivation et leur intérêt.

Tout ce travail se fait d'abord individuellement ou par petits groupes, puis en conférence de rédaction. Le comité de rédaction se réunit deux fois par mois. Il est composé du rédacteur en chef (le professeur documentaliste), des deux animateurs, qui ont le rôle de co-rédacteur en chef (les assistants pédagogiques) et de l'ensemble des journalistes. Chaque journaliste ou groupe de journalistes présente le sujet qu'il a envie de traiter et précise comment il envisage de le faire. Le comité accepte ou rejette les articles soumis, ou encore demande aux auteurs des modifications

Maintenir la motivation

Au fil du temps, nous nous sommes rendus à l'évidence que la motivation des élèves était le facteur clé de la réussite d'un journal scolaire. Et c'est sur ce facteur que nous nous investissons le plus. Dans cet objectif, plusieurs actions suscitant l'intérêt des élèves ont été mises en place. C'est en allant à l'extérieur réaliser des reportages ou des interviews que les élèves ont l'impression d'être de vrais journalistes. Il ne faut donc pas hésiter à les amener sur le terrain et partir à la chasse aux scoops. Nous avons eu la chance d'approcher certaines célébrités, ce qui fut une expérience marquante et enrichissante pour les élèves. Pour cela, il est nécessaire de se tenir informé des événements, notamment des tournages de films qui ont lieu à proximité. La prise de contact est faite par l'adulte encadrant. Nous décidons ensuite d'un rendez-vous pour assister au tournage d'une scène ou pour une simple visite des lieux. La ponctualité n'est pas toujours respectée sur un tournage, il a fallu parfois attendre plusieurs heures pour interviewer un acteur. Il est même arrivé certaines fois d'aller au culot voir le comédien lors de sa pause entre deux prises pour obtenir notre interview !

Pour d'autres personnes connues qui ne sont pas à proximité (ce fut le cas d'Armel Le Cléac'h), un élève a eu l'idée d'une prise de contact par mail. Il a d'abord communiqué avec l'attaché de presse puis il a été question de faire l'interview par mail. Mais plus l'élève est sur le terrain, plus il est motivé et davantage il s'investit.

Lorsque l'élève écrit un article, il se retrouve dans une situation réelle de communication, car l'écrit diffusé dans le journal s'ancre dans la réalité, s'adresse à un public : il crée du lien entre les élèves et leur entourage. Ce lien est primordial car l'élève, lu par un grand nombre, se sent considéré et valorisé dans son travail.

C'est pourquoi l'un des objectifs du Dufynews est d'augmenter la notoriété du journal. À cet effet nous organisons chaque année un jeu concours auprès des élèves du collège avec un chèque cadeau à la clé. Le but est d'atteindre le plus de visites. Les journalistes s'investissent beaucoup dans cette organisation et se montrent parfois très créatifs. Ainsi pour le logo du Dufynews nous avons lancé le jeu concours "Dessine-moi un logo". Tous les élèves du collège pouvaient proposer un logo, du plus design au plus farfelu. La désignation du gagnant s'est faite par un jury composé d'un professeur d'arts plastiques, du principal du collège et du responsable du Dufynews (le professeur documentaliste). Ainsi le logo a son histoire et il est apprécié par l'ensemble des lecteurs et de l'équipe du Dufynews.

Dans cette optique, nous avons voulu aussi impliquer l'équipe éducative du collège en lançant le jeu concours "des bébés profs". À l'aide des photos de professeurs à leur plus tendre âge, les lecteurs devaient deviner à quel professeur elles appartenaient. Cette aventure a eu un succès qui nous a permis de battre notre record de connexion cette année-là.

Toujours dans un souci d'implication des élèves, nous avons inscrit le Dufynews au concours de journaux scolaires Alexandre Varennes. Cette démarche a littéralement stimulé les élèves dans leur travail. Durant toute l'aventure ils se sont investis sans compter et le fait d'avoir été primé leur a donné une assurance qui a été bénéfique tant pour le journal que pour leurs résultats scolaires.

Le journal scolaire : un outil de formation et d'ouverture

Également dans le cadre de la formation des élèves, nous faisons intervenir chaque année un journaliste professionnel qui leur explique le métier et leur donne des astuces pour la recherche d'idées, pour traiter un article sous un angle intéressant et pour la rédaction. Un infographiste est de même venu nous donner des conseils et apporter son expérience du métier. Ces interventions extérieures permettent aux élèves d'avoir une vision plus réelle du métier de journaliste. De plus, la parole et l'avis d'un professionnel sont toujours plus considérés et mieux acceptés par les élèves. Nous avons prévu cette année de visiter les locaux du journal local Paris Normandie afin de découvrir le terrain d'un journal version papier qui est certes différent d'une version numérique mais qui se rapproche dans l'organisation et la création.

Le choix de la version en ligne du journal s'est imposé de lui-même. Sachant que la motivation des élèves est le principal moteur de la réussite du journal, le support numérique a l'avantage de répondre à un engouement croissant des élèves pour l'outil informatique. De plus, cela a permis de contourner l'épineux et coûteux problème de l'impression du journal.

Le projet s'inscrit dans le cadre du développement durable et permet d'enseigner les TICE aux élèves. Le seul inconvénient de la version numérique d'un journal scolaire est la mise en ligne des articles qui ne peut être assurée par les élèves seuls. Bien entendu l'équipe fonctionne sur la confiance et l'éthique, mais en tant qu'enseignant et responsable du journal, une présence soutenue est nécessaire.

Le côté technique n'a pas vraiment posé de problème. Sous les conseils du référent TICE de l'établissement, nous avons opté pour un système de gestion de contenu web (JIMDO) qui permet de créer son propre site web avec peu de connaissances HTML. Le site du Dufynews a ainsi pu être créé très facilement et directement en ligne. La maquette s'est améliorée au fil des années : de l'aspect blog ados aux couleurs criardes, elle est passée à un style plus journalistique.

Ce style se ressent aussi dans le travail des "habitués" du Dufynews qui ont acquis, après une ou deux années, des techniques journalistiques. Certains d'entre eux ont de réelles passions qu'ils désirent partager. Cela se ressent dans l'écriture, dans leur investissement dans la recherche d'informations. Cette année, par exemple, nous avons un passionné d'art en tout genre. Il n'hésite pas à aller sur le terrain à la rencontre d'artistes, il se tient au courant de tous les événements des environs. Grâce à cette passion, il n'est jamais à court d'idées pour ses articles. D'autres encore étaient complètement introvertis et s'étaient inscrits dans le but de ne pas rester seuls à la longue pause méridienne. Les débuts ont été un peu difficiles pour ces quelques élèves, surtout lors de la réalisation d'interview. Mais le fait d'être lu, de voir la réaction positive des lecteurs à travers les commentaires de leurs articles et aussi les nombreux "j'aime" sur Facebook, leur a donné confiance en eux et les a encouragé à faire mieux. Ces mêmes élèves qui nous suivent depuis maintenant deux ans se sont épanouis et ont pu se lier avec les autres journalistes du Dufynews.

Conclusion

On peut donc dire qu'en plus de l'aide à la réussite scolaire et des objectifs fixés au départ d'éducation aux médias, le journal scolaire est facteur de création de liens sociaux, ce qui n'est pas négligeable lorsque l'on a à faire à des adolescents parfois en mal de vivre et qui ont besoin de reconnaissance.

Enfin, il est certain que les élèves tirent un grand bénéfice de leur implication dans cette activité. Ils viennent toujours par envie de s'exprimer, de voir leur travail publié, leurs productions reconnues ; au final, la plupart sortent grandis de cette expérience avec un regard différent sur eux-mêmes et sur ce qui les entoure.


(1) http://www.dufynews.fr/

Lire au collège, n°94 (11/2013)

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