Dossier - "Grandir avec les médias"

L'atelier Cinéduc "Analyse et critique de films" : pour une éducation au média cinéma en 3e

Corinne Schmitt, professeur de lettres modernes au collège La Pierre Aiguille du Touvet du Touvet (38)

Cinéduc est une initiative originale de l'association grenobloise La Maison des enseignants et de l'éducation tout au long de la vie1, dont les objectifs sont de valoriser le cinéma et toutes formes de pratiques artistiques, d'aider les élèves à acquérir une démarche analytique, critique et constructive vis à vis de l'image, de s'ouvrir au monde et aux formes diverses de la culture, de dynamiser les liens entre institution scolaire, professionnels du cinéma et enseignants.

Toute l'année, Cinéduc organise des ateliers pédagogiques pour les élèves de collèges et lycées de l'Isère, ainsi que de nombreux temps forts pour les enseignants : projections de films, rencontres, colloques...

Parmi eux, l'atelier "Analyse et critique de films" est particulièrement intéressant à mener en classe de 3e.

L'atelier "Analyse et critique de films"

Les objectifs de cet atelier sont de contribuer à l'éducation à l'image et au cinéma, d'initier à l'écriture d'une critique cinématographique, de mobiliser les élèves autour d'un projet commun, de promouvoir une ouverture culturelle (films d'auteurs et films récents), de participer à des festivals, de dynamiser les liens avec les activités artistiques et culturelles de l'Éducation nationale telles que "collégiens au cinéma".

Grâce à une démarche pédagogique originale, ces ateliers proposent d'associer, par un travail d'équipe et dans le cadre de partenariats, enseignants et professionnels du cinéma et de la presse, pour mettre les élèves en situation de rédiger la critique d'une oeuvre cinématographique, ainsi que de sélectionner ensemble les meilleurs travaux. Leurs auteurs peuvent ensuite participer au concours de critiques de films inter-établissements, dont les gagnants participent au festival de Cannes.

Les ateliers Cinéduc permettent ainsi de conjuguer trois axes de l'éducation artistique et culturelle : des connaissances, des pratiques, des rencontres (avec des oeuvres, des lieux, des professionnels de l'art et de la culture).

La mise en oeuvre dans les classes peut s'effectuer dans le cadre d'un enseignement disciplinaire ou pluridisciplinaire. En favorisant l'interdisciplinarité et le décloisonnement, en créant des ponts entre les disciplines et les acteurs éducatifs, un tel projet permet aux élèves de donner plus de sens à leurs apprentissages.

Calendrier de l'année

Octobre. Inscription des classes.

Novembre. Chaque classe visionne un film, d'auteur de préférence, soit dans le cadre de "collégiens au cinéma", soit négocié avec la salle de cinéma de son secteur (ce qui peut permettre de choisir un film en lien avec d'autres projets menés par ailleurs avec la classe). La projection est suivie d'une séance d'éducation à l'image cinématographique, animée par un intervenant extérieur (2 heures), financé par Cinéduc. Les objectifs sont : apprendre à lire les images, à découvrir les outils d'analyse cinématographique (cadrage, mise en scène, son, jeu des acteurs, traduction d'une émotion, d'une atmosphère...), à placer le film dans son contexte (production, réception).

Décembre. Un journaliste intervient une heure, dans chaque classe pour expliquer la visée d'une critique, son contenu et sa composition. Les objectifs sont ici de comprendre ce qu'est une critique, les techniques sur lesquelles elle s'appuie, les éléments qui la composent ; apprendre à exprimer ses sentiments, confronter des points de vue, défendre des opinions ; écouter et tenir compte de l'avis des autres ; être dans une démarche de création et de culture cinématographique.

Janvier-février. Projection du second film choisi dans la programmation du cinéma de secteur (à l'affiche). Ce film, récent, sera l'objet de la critique du concours. Chaque classe procède alors à un travail d'écriture avec son professeur de français. Les élèves, par groupes de trois, ont 1h30 pour rédiger la critique du film (toujours au choix de l'enseignant) en exploitant les données et en utilisant les outils mis en place par les intervenants. Au préalable, l'enseignant organise dans la classe un temps d'échange de points de vue et de discussion sur le film. La grille d'évaluation proposée aux professeurs est la suivante : réutilisation des acquis, respect du genre journalistique, qualité de l'expression et de l'orthographe, originalité et pertinence des idées. Enfin, au cours d'une séance orale de 1h à 1h30, les élèves choisissent la critique qui sera envoyée pour représenter la classe au concours, celle-ci devant être accompagnée d'une courte argumentation. La critique, longue de 2000 à 2500 signes, est saisie sur un traitement de texte puis envoyée par courriel à Cinéduc.

Mi-mars. Délibération du jury et sélection de 3 critiques. La découverte de toute fraude (copier-coller de critiques issues de textes existants) entraîne la disqualification des candidats concernés. Le jury est composé d'un représentant de Cinéduc, un responsable de salle de cinéma, un journaliste, un IPR Lettres et un intervenant cinéma.

Fin mars. Palmarès avec diffusion dans la presse (dans le cadre d'un partenariat avec le Dauphiné Libéré) et publication des critiques retenues.

Au mois de mai. Invitation des 9 élèves gagnants (3 groupes) au Festival de Cannes accompagnés d'un enseignant de chaque établissement, d'un cinéaste et d'un responsable de Cinéduc, dans le cadre d'"Écrans Juniors". Là, le travail se poursuit autour de différents projets en fonction des opportunités, des objectifs d'enseignements et des goûts des gagnants : réaliser un film documentaire sur l'expérience cannoise ; écrire un journal de bord ; rédiger des critiques cinématographiques pour le Dauphiné Libéré ; participer à une émission pour une radio locale telle que France bleue Isère ou Radio Grésivaudan (débats, interviews) ; assister à une émission radio ou télévisuelle sur les lieux du festival...

Une pédagogie de projet

Choisir de participer à un atelier "Analyse et critique de films" est une démarche qui s'apparente à la pédagogie de projet, qui tend à se généraliser avec l'approche par compétences. Certaines réserves émanent parfois du corps enseignant : peur de ne pas être dans la cadre institutionnel en faisant une activité "loisir", peur de "dépenser" les précieuses heures-matières en s'éparpillant, peur de ne pas savoir faire ou de se tromper, et quelquefois même peur de ne pas trouver de financements.

Sur tous ces points, Cinéduc facilite grandement l'organisation, proposant une action "clés en mains", gratuite2, tout en permettant à l'enseignant de rester maître de ses choix, sur les films proposés, comme pour son organisation annuelle (en réservant une séquence complète au travail de la critique de cinéma ou à l'étude d'une oeuvre cinématographique, ou bien en consacrant régulièrement une ou plusieurs séances à l'analyse et à la critique de films au sein d'autres séquences didactiques).

L'objectif n'est pas de faire des élèves des experts en analyse filmique mais d'aider les enseignants désireux d'intégrer l'étude du cinéma et de l'audiovisuel dans leurs cours et ainsi, de proposer aux élèves une éducation au média cinéma en leur faisant travailler plusieurs compétences définies par le socle. Les interventions de professionnels du cinéma et de la presse viennent compléter et aider le travail des enseignants.

Les apports didactiques sont de plusieurs ordres

On peut identifier des objectifs d'apprentissage3 propres à différentes matières (français, histoire, EPS, arts-plastiques, musique, langues...). Un film comme Liberté de Tony Gatlif (2008) peut être exploité en éducation musicale pour la qualité et l'originalité de sa bande son (musiques métissées, musique tzigane) facteur d'appartenance sociale, en histoire pour la période historique et la thématique (la déportation des Tziganes pendant la seconde guerre mondiale), en français pour le récit filmique (histoire et narration, la mise en scène, caractérisation des personnages, métonymie et métaphore dans le film).

Le travail en équipe et la communication des enseignants au sein d'une même classe voire d'un même niveau sont ainsi facilités par l'approche interdisciplinaire.

La mise en oeuvre des compétences transversales du socle commun également : maîtrise de la langue française, des techniques usuelles de l'information et de la communication, culture humaniste, compétences sociales et civiques, autonomie et initiative.

De même, l'intégration de l'histoire des arts : la thématique "Art-État-pouvoir" permettra d'aborder le pouvoir de l'image dans nos sociétés contemporaines.

Les usages pédagogiques du numérique font également partie du travail proposé. Le texte de critique doit être mis en page selon un format et un nombre de caractères définis par le règlement du concours, une occasion d'insérer une séance sur le traitement de texte pour savoir utiliser les ressources à disposition pour améliorer la lisibilité de sa production (nombre de caractères, titres, intertitres, caractères gras, paragraphes).

L'imprégnation des textes de critiques cinématographiques ne peut se faire que par une lecture régulière de la presse. L'utilisation d'Internet et, entre autres, des liens recensés sur un site comme "Allociné" jouent un rôle essentiel dans cette formation.

La création d'un blog d'échanges d'impressions et de critiques entre élèves de différents collèges participant au concours peut être également envisagée. À signaler que pour accompagner l'enseignant, les sites académiques regorgent d'exemples d'utilisation des TICE dans le domaine du cinéma4.

En termes de socialisation, le travail par équipes de trois élèves permet à chacun de mettre au service du groupe des compétences particulières, d'échanger et de confronter avis et opinions, dans l'écoute et le respect de chacun. Les élèves moins à l'aise dans une évaluation traditionnelle pourront voir ainsi certaines compétences valorisées par cette participation à un projet collectif qui implique des travaux de groupe, des débats (prise d'initiatives, maîtrise de l'expression orale dans la défense d'un point de vue, s'intégrer et coopérer dans un projet collectif, manifester curiosité, créativité, motivation, faire preuve d'esprit critique de sensibilité, de curiosité...).

Ces activités, jugées "plus signifiantes" par les élèves permettent de renouveler leur intérêt et participent à leur motivation.

Aussi l'apprentissage de l'histoire, du français, de la littérature, de l'histoire des arts par le biais d'expériences artistiques, de rencontres, de formations par des professionnels prend-il un sens plus concret : les images font partie intégrante du monde actuel !

Enfin, l'implication du groupe dans une expérience commune avec un enjeu aussi fort que la participation au Festival de Cannes peut faciliter la gestion de classe en renforçant la cohésion entre élèves.

Les ateliers d'analyse et de critique dans la séquence de français en 3e

La lecture de l'image occupe une place importante dans les programmes de français. Celle-ci ne doit pas être ponctuelle mais trouver sa place autant que possible dans la plupart des séquences programmées par l'enseignant et une progression dans sa programmation annuelle. L'analyse filmique et la critique de films y ont donc toute leur place.

Les nouveaux programmes incitent les enseignants à créer des situations d'apprentissage développant la culture artistique des élèves.

L'approche de l'image (fixe et animée) fait partie intégrante de l'enseignement du français dans la mesure où elle est mise en relation avec des pratiques de lecture, d'écriture et d'oral. Elle n'est pas une fin en soi mais permettra de consolider entre autres les apprentissages de méthode d'analyse littéraire dans la mesure où on la considère comme langage. Savoir lire, écrire et parler sont des compétences qui conditionnent l'accès à tous les domaines des connaissances et l'acquisition de toutes les compétences. C'est le premier pilier du socle, privilégié en classe de français même s'il peut et doit être évalué dans d'autres disciplines.

Ce projet permet de travailler plusieurs items du socle dans la compétence "Maîtrise de la langue française".

Parmi les compétences du français, lire et comprendre se travaille à partir de documentaires, fiches techniques, interviews, critiques, intentions de réalisation pour le texte, d'analyse filmique, d'affiches ou encore de photogrammes tirés du film pour l'image.

La qualité de l'expression écrite se vérifie au travers de travaux d'écriture intermédiaires réguliers et variés qui aboutissent à la rédaction de la critique finale ; celle de l'expression orale à l'occasion de débats pour construire, confronter et affiner les points de vue de chacun.

Tous ces points nécessitent de fait, l'appropriation des outils de langue : orthographe, grammaire et enrichissement du vocabulaire.

Les objectifs généraux de l'enseignement du français au collège s'articulent bien avec le projet Cinéduc. Le programme de 3e, notamment, invite l'élève à s'interroger sur les problèmes de l'humanité et les grandes questions de notre monde et de notre temps. Le cinéma est, en l'occurrence, un média d'une grande richesse pour aborder ces questions. De plus, l'image libère plus facilement la parole sur les faits de société et s'avère un très bon moyen d'entrer dans l'écrit (lecture et production).

Les objectifs plus spécifiques sont liés en classe de 3e à la visée argumentative d'un énoncé : analyser, comprendre et maîtriser les types de discours5 ; faire preuve de jugement et d'esprit critique, savoir construire son opinion personnelle ; exprimer ses opinions, ses convictions, ses émotions ; apprendre l'objectivité, la distance critique et les bienfaits de l'humour pour faire passer un message ; prendre en compte la parole d'autrui lors d'un dialogue ou d'un débat.

Pour conclure

Le projet Cinéduc est un projet riche assez facile à mettre en place, et qui permet une approche par compétences. Au-delà des apports dans les différentes disciplines qui s'y engagent, et en particulier dans le cadre de l'enseignement du français, il participe à une éducation aux médias et à la formation du jeune citoyen.

C'est aussi un formidable levier de motivation pour nous et nos élèves, y compris et surtout les élèves en difficulté, une façon de changer de regard en valorisant les compétences acquises, de travailler autrement dans le respect de l'évolution de chacun et des programmes scolaires.

À l'enseignant de penser une progression qui permette de rendre ses élèves capables d'écrire une critique de film dans les modalités du concours, un texte pensé, construit, travaillé dont ils pourront être fiers !

L'évaluation peut se faire tout au long des séances en fonction de l'implication des élèves dans les travaux, de leur capacité à se remettre en question à l'écrit comme à l'oral, de la qualité des échanges, des textes produits, et bien entendu de la production finale.

Gardons-nous bien de faire de la réussite au concours une fin en soi au détriment des situations d'apprentissage, ne nous laissons pas aller non plus à la tentation de nous substituer aux élèves dans l'écriture ou de les laisser livrés à eux-mêmes sans consignes d'écriture bien définies.

Notre mission reste d'apporter les outils, de créer des situations qui permettront de développer les compétences nécessaires à la réalisation de cette tâche. Pour ce faire, il faut parvenir à dépasser certaines appréhensions liées à la pédagogie de projet, se faire confiance, accepter de se tromper, de tâtonner, et surtout faire confiance aux élèves, ils seront toujours gagnants !

Texte associé : L'atelier Cinéduc "Analyse et critique de films" : ANNEXE


(1) http://www.lamaisondesenseignants.com/

(2) Néanmoins, il faut se déplacer deux fois au cinéma (transport + billetterie), une participation des familles peut être votée en conseil d'administration.

(3) Pour la didactique du français voir ci-dessous "Les atelier d'analyse et de critique dans la séquence de français".

(4) http://eduscol.education.fr/numerique/actualites/veille-education-numerique/archives/mai-2010/cinema-et-enseignement-selection-liens - Cinéma : plateforme Ciné Lycée, prix de l'Éducation nationale, sélection de liens (audiovisuel, lettres, histoire...).

(5) Le texte de critique permet de combiner les différents types de discours : narratif (rédaction du pitch, insertion d'éléments narratifs relatif à l'intrigue du film), descriptif (portrait, description des décors, des lieux...), explicatif (réponse à une question posée), argumentatif (convaincre et persuader, étayer son propos d'arguments et l'illustrer d'exemples).

Lire au collège, n°94 (11/2013)

Lire au collège - L'atelier Cinéduc "Analyse et critique de films" : pour une éducation au média cinéma en 3e