Dossier - "Entrée en théâtre(s) : répertoire contemporain et jeune public"

Projet ThéâPAR, lycée professionnel du Nivolet (La Ravoire), première année CAP PAR

Qu'en est-il de la naissance d'un projet ? Une envie, une volonté, une opportunité, un concours de circonstances... On pourrait trouver encore beaucoup d'autres raisons, mais toujours la même condition de départ : un groupe d'élèves identifié. Il me semble important de rappeler cette évidence car c'est le coeur de notre métier : faire progresser nos élèves scolairement, certes, mais aussi en tant qu'individu, comme nous le rappelle le socle commun des compétences (acquisition d'une culture humaniste, de compétences sociales et civiques, d'autonomie et d'initiative). Et c'est là, le premier objectif de la démarche que je vais vous présenter ici.

Les niveaux et les sections jouent sur les représentations des élèves et il est malheureusement évident que la section de première année de CAP peintre et applicateur de revêtement n'est pas considérée comme une filière d'excellence, bien au contraire (à l'extérieur mais aussi à l'intérieur de notre lycée). L'orientation est subie et les élèves n'éprouvent que peu de fierté à suivre leurs enseignements. Cruel constat d'une banalité affligeante en lycée professionnel. Dès lors, tout en travaillant les difficultés scolaires, il semble primordial de s'attaquer à leurs représentations pour leur redonner l'estime d'eux-mêmes, ce qui n'est d'ailleurs pas inutile aussi pour l'enseignant. C'est pourquoi, dès les premières semaines de l'année, j'ai, avec l'aide d'autres membres de l'équipe éducative, réfléchi à une démarche, un projet servant ce dessein. La prise de contact m'avait déjà permis de dégager un axe de travail : à la question "Qu'est-ce que vous aimez en cours de français ?", une bonne moitié des élèves avait répondu "le théâtre".

Ensuite, une lettre du service culturel de la commune du lycée a donné le véritable départ. Il s'agissait d'une proposition d'actions conjointes autour d'une résidence artistique d'une compagnie théâtrale, "Théâtre transformations". Nous avons donc pris contact avec la compagnie et déjeuné à plusieurs reprises avec la directrice artistique Tracey Boot, pour définir notre partenariat. L'enthousiasme et la volonté affichés par Tracey nous confortent dans l'idée que le projet qui prend forme est réalisable. Nous travaillerons sur la création et la représentation d'une pièce de théâtre. Tracey, qui est à la fois actrice, décoratrice, metteur en scène... nous a présenté sa démarche créative : elle commence par avoir l'idée d'un personnage, puis elle lui donne corps en lui inventant des situations qui finissent par créer une pièce. Elle ne sait jamais dès le départ où sa réflexion la mènera. Cette démarche nous plut et représentait un outil pédagogique de tout premier ordre pour faire travailler les élèves sur une tâche aussi complexe que la création d'une pièce. Nous allons donc d'abord créer des personnages, puis essayer de leur donner vie en nouant des relations entre eux pour parvenir à des scènes, scénettes qui constitueraient le matériau de notre future pièce. Toutes ces étapes restant "cachées" aux élèves afin de le mener petit à petit au résultat escompté sans les décourager par l'ampleur de la tâche. Tracey interviendra dès le début en cours de français pour présenter sa démarche aux élèves, puis à cinq autres reprises au moment de la mise en scène et des répétitions. Les élèves seront aussi invités à la première de sa pièce (juin 2013). En échange, le lycée mettra à disposition de Tracey un espace dans l'atelier des élèves et ceux-ci l'aideront éventuellement à la réalisation de ses décors (ce qui fait partie de leur domaine de compétences professionnelles).

La démarche étant définie, il reste à trouver une trame pédagogique et un sujet qui puissent me permettre de construire mes cours. Ceux-ci m'ont été inspirés lors d'un stage "littérature et médias" au cours duquel nous ont été présentés divers exemples de projet autour des nouveaux médias et notamment Facebook, que l'on peut utiliser dans des parcours de lecture ou autres pour caractériser des personnages. J'ai trouvé ces idées rafraichissantes et ai décidé de les mettre en application dans mon enseignement et plus particulièrement dans mon projet (ce qui répond là encore à un objectif du socle : la maîtrise des techniques usuelles de l'information et de la communication).

Je vais donc demander aux élèves de créer des "identités" Facebook (avec une généalogie sommaire, des centres d'intérêts, un lieu de vie...) et ensuite, nous mettrons en relation leurs personnages autour de ce même thème : Facebook et les situations qui peuvent en découler. Bien évidemment, il s'agit aussi de profiter de l'occasion pour mener une réflexion avec les élèves sur leur utilisation des réseaux sociaux, les droits et devoirs sur Internet, l'identité numérique... qui sera menée par le collègue d'histoire-géographie dans le cadre de l'éducation civique, juridique et sociale. Pour réduire le champ des possibles au moment de la mise en forme de la pièce, les élèves devront respecter un cadre défini à l'avance et correspondant à ce qu'ils sont en mesure de fabriquer en atelier, voire avec l'aide d'autres ateliers du lycée (qui englobe tous les métiers du bâtiment). La scène sera donc divisée en "box" (4 ou 6 vraisemblablement) pivotants qui correspondront à différents lieux : une chambre, un salon, un espace public type cybercafé, un CDI. Avec comme point commun, un outil permettant l'accès à Internet : un ordinateur type unité centrale, un ordinateur portable, une tablette, un Smartphone... et donc mettant en scène un ou plusieurs personnages autour du thème de Facebook et des réseaux sociaux. Bien entendu, n'étant pas encore entrés dans le vif du sujet, rien n'est figé mais il semble important de fixer un cadre pour que les élèves ne se dispersent pas.

Nous sommes encore dans la phase de préparation du projet (les élèves finissent en français l'étude de la pièce de Grumberg, La Vocation afin de revoir les caractéristiques de texte de théâtre ainsi que la structure d'une pièce et vont commencer le travail avec Facebook) et montons en parallèle un projet "Euréka" (en partenariat avec la région Rhône-Alpes) pour pouvoir recueillir quelques fonds supplémentaires et prolonger notre démarche par un séjour sur Paris pour découvrir des lieux liés aux spectacles vivants, notamment la Comédie Française où les élèves pourraient assister à la représentation d'une pièce et qui constituerait le point final du parcours.

Les perspectives qu'offre ce projet sont multiples et dépassent, bien entendu, le simple champ disciplinaire du cours de français. Nous espérons que les élèves soient partie prenante du processus et prennent en charge les tâches à effectuer. Cela implique un travail de groupe et un certain nombre de négociations afin que chacun puisse s'approprier le projet en cours. Ainsi, l'élève ne sera plus simplement en attente de ce que l'enseignant va lui faire faire, mais en position d'acteur (démarche à laquelle les élèves sont sensibilisés très vite en atelier). Il est donc responsable lui-même de ses propres apprentissages. En dépassant les cloisonnements entre les disciplines, l'élève abordera celles-ci dans un contexte qui leur donne un sens. Enfin, la production d'un "produit fini" (de longue haleine !) permettra à chacun de mesurer la portée de son travail, redonnant confiance et fierté à nos CAP.

Lire au collège, n°93 (05/2013)
Projet mené par les professeurs de lettres (M. Santos), d'histoire-géographie (M. Dupent) et de champ professionnel (Mme Puget).

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