Dossier - "Entrée en théâtre(s) : répertoire contemporain et jeune public"

Entrer dans la langue française par le théâtre

Cécile Bogey, professeur de lettres et de FLS (collège G. Sand), formatrice CASNAV

"Le monde entier est un théâtre. Et tous, hommes et femmes, n'en sont que les acteurs."
William Shakespeare, Comme il vous plaira, (II, 7)

Quand commence le théâtre ? Faut-il, pour jouer, savoir dire des textes ? Doit-on avoir une certaine maîtrise de la langue pour s'y risquer ? Pour les élèves allophones nouvellement arrivés en France (EANA) l'apprentissage de notre langue est à la fois placé sous le signe de l'urgence, puisqu'ils participent "à l'ensemble de la formation dispensée en français au collège dans les différentes disciplines"1 et sous le signe de la complexité, puisqu'ils doivent acquérir "simultanément les outils et les codes de la communication en français aussi bien dans l'univers extra-scolaire que dans celui de la communauté scolaire"2. Le théâtre qui donne à travailler sur les mots et sur les corps, sur la création et sur la réception, sur les codes verbaux et non-verbaux qu'induisent une langue et plus largement une culture, permet à ces impératifs, au premier abord antithétiques, l'urgence et la complexité, de s'articuler. Nous allons voir en effet qu'un projet théâtral offre la possibilité à tous les élèves, quel que soit leur niveau, de progresser dans la maîtrise de la langue tout en leur permettant de mieux cerner leur culture d'origine et la nouvelle à laquelle ils sont confrontés.

Les méthodes de FLE/FLS sont en majorité basées sur des dialogues inspirés de la vie quotidienne. Certaines, plus axées vers l'intégration des élèves dans le cours de français, utilisent des scènes de pièces de théâtre. On reste cependant dans des exercices d'interprétation ou d'analyse de textes. Or le théâtre offre un champ d'expérimentation bien plus vaste et bien plus riche que ces seuls exercices. Les enseignants de FLE/FLS l'ont bien compris et les projets innovants autour de créations d'élèves foisonnent3. Faire entrer les EANA en scène c'est les mettre au centre d'une pédagogie en action où ils sont à tour de rôle et parfois même simultanément acteurs, spectateurs, metteurs en scène, critiques...

L'apprentissage de la langue s'en trouve ainsi fortement favorisé, aussi bien à l'oral qu'à l'écrit mais, surtout, le jeu permet de lever les inhibitions et les incompréhensions pour entrer avec plus de bonheur dans un nouveau monde linguistique et culturel.

Le théâtre en tant que représentation devant un public peut s'insérer au sein de chaque séance de FLS. Les élèves peuvent par exemple créer des dialogues pendant une simulation globale puis les jouer devant les autres. Le théâtre en permettant aux mots de s'incarner offre une richesse pédagogique extraordinaire tout comme la poésie avec laquelle il peut d'ailleurs se mêler4.

Nous allons cependant privilégier ici le descriptif de deux projets théâtraux plus ambitieux, donnant lieu à une représentation devant un public hors de la classe.

Partir/Arriver : le théâtre image

Ce spectacle est né d'une rencontre avec Barbara Gay, comédienne et metteur en scène, fondatrice de la Compagnie Yah"am. L'aide d'une professionnelle est précieuse dans un projet théâtre, aussi bien pour son expérience que pour son regard et son rapport aux élèves qui diffère de celui de l'enseignant. L'objectif était de créer une représentation qui serait donnée au mois de juin 2012, lors de la "journée des talents". Il s'agit d'une initiative du foyer socio-éducatif du collège : pendant une demie journée tous les élèves sont appelés à montrer leurs talents artistiques. Des concerts, des spectacles de danse sont organisés. Certains EANA participant à plusieurs évènements, il a fallu une grande organisation pour pouvoir jouer deux fois la pièce : une fois devant tous les élèves de CM2 allant entrer au collège, l'autre devant les familles, les amis et les enseignants des élèves.

Si le travail de mise en scène n'a débuté qu'une dizaine de jours avant les représentations, la pièce découlait d'un travail commencé dès le milieu de l'année scolaire sur le thème "Partir/Arriver". Une exposition avait été organisée au printemps autour de dessins d'EANA illustrant leurs sentiments face à ces deux verbes. Nous nous étions appuyés dans ce travail sur certains termes proposés par le concours de la langue française, "Dis-moi dix mots qui te racontent" : "âme, autrement, caractère, songe". L'année Rousseau avait aussi permis aux élèves les plus avancés d'aborder ces thèmes à travers des extraits des Confessions. Parmi le groupe composé de seize élèves, certains étaient arrivés au second trimestre et avaient encore un "petit niveau" en français. Il s'agissait donc de faire créer un spectacle par des élèves allant de la maîtrise A1 à B1 du français.

Les séances se sont en majorité déroulées dans l'amphithéâtre du collège, lieu de la représentation pour que les jeunes acteurs se familiarisent avec le cadre dans lequel ils devraient jouer. Barbara Gay a commencé par plusieurs jeux de mise en lien permettant à la fois de lever les peurs des élèves (peur du ridicule, peur du regard de l'autre), mais aussi de créer une énergie de groupe. Ainsi le jeu "A1" permet à tous les joueurs réunis en cercle d'échanger à l'aide d'un code ludique fait de gestes et de sons. Nous avons pu observer que des élèves qui, du fait de l'obstacle de la langue, étaient très renfermés, se sont véritablement libérés sur ce jeu n'impliquant pas la connaissance du français. Toutes les séances ont commencé par un temps plus ou moins long de jeux, les élèves appréciant ces moments qui leur permettaient à la fois de s'échauffer et de s'installer dans une dynamique théâtrale.

Pour faire émerger la pièce, Barbara Gay a utilisé le théâtre-image initié par Augusto Boal5 dans sa pratique du théâtre de l'opprimé. Il a d'abord été demandé à un groupe d'élèves de représenter le moment où une personne quitte ses amis pour partir à l'étranger. À partir de cette image centrale, il a été demandé au groupe jouant ce départ de rester immobile pendant qu'un à un, des élèves modifiaient les positions des personnages selon leur représentation du départ. En pensant les images, les élèves ont vraiment pris conscience que le corps, le geste, le regard expriment des codes et que ces codes ne sont pas les mêmes selon les êtres et les cultures. Ainsi préparer la représentation a été aussi un travail sur "les représentations".

Ensuite, l'image a été dynamisée, les acteurs devant jouer la minute précédant et la minute suivant l'image centrale, puis les trois moments à la suite. Chaque scène de la pièce, préalablement définie par les élèves, a été conçue par ce double mouvement de création d'une image puis de mise en vie de cette image : l'arrivée dans une gare où personne ne nous comprend, la première récréation dans la cours du collège, le premier cours de français, les premiers échanges à la cantine.

À cette étape de la création, la pièce était muette. C'était une volonté commune de l'enseignante et de l'artiste, nous voulions en effet que le texte naisse du jeu, que la mise en corps précède la mise en mots. Et de fait, très naturellement ceux-ci surgirent peu à peu, à partir de la scène de la gare, d'abord comme une novlangue, inventée par les élèves pour le personnage arrivant qui échoue à se faire comprendre des autres. Puis le français est apparu lors de la scène de la première récréation et là encore, le texte créé en a dit beaucoup sur le vécu des élèves : il s'agissait de questions prononcées à toute vitesse comme autant de tirs qui fusaient sur l'arrivant, le laissant hébété, en proie aux rires moqueurs : "t'habites-où, tu viens d'où, c'est quoi ton nom ?...". Cette scène a aussi donné lieu à un échange sur les différents codes pour se saluer. Chaque scène n'était fixée de manière officielle qu'au moment où l'ensemble des élèves la créant était d'accord sur la mise en scène. Ce travail en différents groupes était toujours étroitement suivi par la metteur en scène, celle-ci devant parfois, imposer des choix pour permettre à la pièce d'avancer et d'avoir une unité. Il fut aussi décidé que, pour permettre plus de rapidité et de fluidité entre les scènes, le personnage central de la pièce, l'étranger qui arrive, serait toujours joué par la même élève.

La scène finale fut créée à partir d'une mise en espace, tous les élèves devant se placer en demi-cercle sur la scène. Il était prévu qu'ils disent chacun un court poème inventé en classe mais, face à leur manque d'enthousiasme, il fut décidé de trouver autre chose. Barbara Gay demanda à deux élèves faisant du hip-hop de lancer un rythme, repris par les autres. Chaque élève s'avança alors pour dire quelques mots dans sa langue sur ce rythme puis, toujours en tempo, lancer en chantant, "je parle (le nom de sa langue) et vous ?", le "et vous" étant repris par l'ensemble du groupe. À la fin, tous s'avancèrent vers l'assistance en chantant, "je parle français, et vous ?". Ainsi se termina la pièce, les élèves réinventant sans le savoir une forme de choeur antique.

Dès le début du travail, Barbara Gay avait apporté des masques blancs aux élèves et ceux-ci furent immédiatement adoptés par la plupart des élèves. Beaucoup me confièrent que cela les avait grandement rassurés pour jouer face au public. Grâce au masque, l'élève entre plus facilement dans la dramaturgie, d'autant qu'il doit davantage travailler les expressions corporelles, son visage étant rendu neutre. Au début de la dernière scène, les élèves posèrent naturellement leur masque, comme s'ils étaient conscients de sortir de la fiction pour s'adresser directement au public.

La préparation de la représentation a donné lieu à une séquence intimement liée au travail en cours : "Partir/Arriver : créer un spectacle théâtral". La première séance a été consacrée au vocabulaire du théâtre, la seconde aux mots de la mise en scène, en particulier aux verbes indiquant les mouvements en scène et à leur utilisation à l'impératif pour les A1/A2, au subjonctif pour les B1, la troisième à l'expression des sentiments liées à la description physique, la quatrième à la création des affiches ainsi qu'à l'article publié dans le journal du collège pour annoncer le spectacle, la cinquième aux outils pour donner son opinion et la dernière au compte-rendu du spectacle, simple descriptif des faits et des réactions du public pour les A1/A2 auquel s'ajouta une dimension argumentative pour les B1. Seule cette production écrite fut évaluée mais le véritable verdict qu'attendaient les élèves était bien sûr celui du public et celui-ci fut plus qu'enthousiaste, les élèves se surpassant alors même que la générale avait été difficile. C'est ce qu'on appelle la magie du théâtre !

Soirée médiévale

En cette année 2012/2013, un spectacle bien différent a été réalisé par les EANA dans le cadre d'une représentation intitulée "Soirée médiévale" qui réunissait les EANA et les élèves de 5e internationale, sachant que certains EANA anglophones sont intégrés dans cette section internationale britannique. En cours de FLS, nous avons mis en scène deux extraits de l'oeuvre de Chrétien de Troyes, Yvain, le Chevalier au Lion, tandis qu'en cours de français étaient préparés des scènes de La Farce de Maître Pathelin et en cours d'anglais, des scènes des Contes de Canterbury (The Canterbury Tales). Le travail a eu lieu pendant les mois de janvier et février, beaucoup d'EANA venaient d'arriver au collège et il a fallu adapter le projet à un niveau débutant en langue française. La séquence réalisée autour de cette adaptation théâtrale d'Yvain s'est donc appuyée sur une large iconographie puisée notamment dans les enluminures pour aider les élèves à entrer dans cet univers culturel. L'édition choisie pour l'étude en classe6 offrait aussi des illustrations très utiles. Seuls les élèves de niveau B1 ont lu le roman, aidés dans leur lecture par treize fiches qui permettaient de faire le point sur chaque épisode. Ce sont eux qui ont ensuite dû choisir deux scènes du roman, celles que nous allions mettre en scène. Si l'épisode de la rencontre d'Yvain avec le Lion a fait l'unanimité, pour la deuxième scène, les avis étaient partagés. Comme on nous demandait d'ouvrir le spectacle, ce fut la scène du Prologue qui fut finalement retenue.

Dans ce projet, la mise en corps et la mise en espace ont aussi précédé la mise en voix. Ainsi pour la scène du Prologue, une élève jouant Marie de Champagne, rentre en scène avec ses suivantes. Elle se place au milieu de la scène, sur un trône installé en hauteur, et plusieurs élèves jouant Chrétien de Troyes s'agenouillent pour la saluer puis se tournent vers le public. Ce mouvement rend ainsi explicite la situation d'énonciation du texte. Après cela, les élèves ont appris sans difficulté une partie du Prologue, chacun récitant à son tour, même s'ils n'en avaient pas exactement compris tous les termes.

Dans la seconde scène, on a d'abord mimé Yvain qui, voyant se battre un serpent et un lion, choisit de tuer le serpent pour aider le lion qui le remercie en s'agenouillant devant lui en signe de fidélité éternelle. Ce mouvement parut bien étrange aux élèves, comment un lion peut-il s'agenouiller ? Cette difficulté permit de leur faire comprendre l'humanisation du lion, qui instaure avec Yvain un rapport de vassalité, notion clef du Moyen Âge. Ainsi l'action amène la compréhension. La préparation des costumes rendit indispensable la connaissance du vocabulaire de l'armement d'un chevalier et la création des masques du lion et du serpent nous fit aborder la symbolique de ces deux animaux dans différentes civilisations. Le théâtre a été un moyen d'appréhender une oeuvre difficile et de rendre accessible une époque lointaine et ce, même pour les élèves ayant une maîtrise limitée de la langue. Bien sûr, certains aspects essentiels de l'oeuvre comme l'amour courtois n'ont pas pu être abordés par les élèves de niveau A1/A2, mais grâce à cet objectif scénique, chaque EANA a pu commencer à s'approprier la littérature médiévale française et à la mettre en rapport avec celle de son pays, les codes de la chevalerie étant, par exemple, communs à bien des cultures.

Le théâtre, art total qui réunit, entre autres, la parole, le mime, le chant, la danse, la musique et les arts plastiques, offre un espace de création infini qui permet aux élèves, quel que soit leur niveau de maîtrise de la langue, de lever leurs inhibitions et d'oser la langue française face à un public. Il donne aussi à comprendre de nouveaux codes de communication et met à jour les non-dits, les sous-entendus qui tissent les rapports sociaux. Le théâtre répond ainsi parfaitement à ce qui est demandé à l'enseignement du français langue seconde : "Par le français l'élève doit pouvoir s'intégrer à une nouvelle communauté de vie et de travail, sans pour autant renoncer à être lui-même ni perdre ses propres repères"7. Enfin, et peut-être surtout, le théâtre est une formidable porte d'entrée dans la littérature française qui, grâce à la magie de la scène, prend vie.


(1) D. Bertrand, A. Viala, G. Vigner (dir.), Le Français langue seconde, "Collège - série Repères", Paris, CNDP/Ministère de l'Éducation nationale, 2000, p. 5.

(2) Ibid., p. 5.

(3) Voir à ce propos le site du CASNAV de l'académie de Grenoble qui contient un grand nombre de présentations de créations théâtrales réalisées par des EANA.

(4) Pour un exemple de mise en scène d'un calligramme d'Apollinaire, voir C. Bogey, "Jouer avec les mots", Cahiers pédagogiques, n° 503, février 2013, p. 23-24.

(5) Augusto Boal, Jeux pour acteurs et non-acteurs. Pratique du théâtre de l'opprimé, Paris, La Découverte, 1989.

(6) Chrétien de Troyes, Yvain, le Chevalier au Lion, adaptation A.-M. Cadot-Colin, Paris, Hatier, 2011.

(7) Le français langue seconde, op. cit.

Lire au collège, n°93 (05/2013)

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