Dossier - "Entrée en théâtre(s) : répertoire contemporain et jeune public"

Théâtre et sciences, une rencontre pertinente...

Cédric Aubouy, L'île logique - compagnie de théâtre et clowns de sciences fondamentales, www.ilelogique.fr

Depuis toujours passionné par l'art, la musique et le théâtre en particulier, après mes études en logique mathématique et suite à plusieurs années d'enseignement en maths ou physique, j'ai passé deux caps décisifs pour l'activité que je mène aujourd'hui : d'abord la réunion de mes deux passions, arts et sciences abstraites avec la création de L'île logique, compagnie de théâtre burlesque de sciences fondamentales, puis peu après, ma rencontre avec le personnage du clown...

L'idée de cet article est d'essayer de présenter les liens qu'on peut entrevoir entre le théâtre et les sciences théoriques, particulièrement entre le personnage du clown et les mathématiques, et d'essayer de mettre en avant des propositions pédagogiques concrètes.

Le théâtre scientifique est soumis à deux contraintes qui parfois s'opposent. D'une part le traitement émotionnel qui sous-tend toute dramaturgie et, d'autre part, la rigueur scientifique ; il faut trouver un dosage subtil. Comme on le verra, l'absurde au sens mathématique du terme est souvent un excellent moyen d'y parvenir. La construction d'un tel spectacle se fait ainsi en deux étapes qui s'entremêlent : une fois fait le choix du contenu scientifique, chercher les façons décalées, souvent absurdes, d'aborder ces connaissances (en adaptant cela bien sûr au niveau et à l'âge selon le programme, on n'a pas le même humour et on ne comprend pas les choses de la même façon selon qu'on est en primaire, au collège, lycée ou adulte...), et trouver en même temps comment placer cela dans une dramaturgie, un contexte, ceci étant également adapté au public concerné. Ainsi pour des lycéens, l'histoire se passe dans un monde où il est obligatoire d'appliquer les règles des mathématiques sans les remettre en question, le protagoniste étant condamné pour usage illégal de mathématiques puisqu'il a douté et s'est posé des questions... Ceci deviendra le prétexte pour aborder la question de l'identité, du doute, de l'axiomatique, puis de la nature des objets mathématiques fondamentaux (nombre, point, variable, équation, etc.). Pour les jeunes collégiens, le spectacle se passe dans un monde où l'air est payant de sorte que, voulant fuir, les protagonistes décident de sauter en l'air pendant que la terre tourne (Partons ici-même1) ; on aborde la relativité du mouvement, la rotondité de la Terre, la question de l'air, des trois états de la matière, etc. Il est bien question de dramaturgie théâtrale et non d'une animation scientifique, et il s'agit bien d'aborder des contenus scientifiques théoriques et non leurs applications.

C'est par la croyance au fait que l'absurde peut être une excellente méthode pédagogique et un moyen de basculer dans l'imaginaire - lequel imaginaire est aussi le lieu des expériences de pensée des sciences abstraites - et que le théâtre, par sa mise en éveil des sens, ouvre énormément la réceptivité des esprits (on retient souvent mieux une heure de théâtre qu'une heure de cours), que la pertinence de cette démarche s'est montrée. Mais le théâtre scientifique n'est bien sûr pas un cours. Il veut déclencher de l'intérêt pour les sciences théoriques, éveiller la curiosité et l'esprit critique, faire passer des notions, du vocabulaire, des définitions, des concepts ou phénomènes, ouvrir à la réflexion, montrer qu'on peut s'amuser, que c'est passionnant. L'idée est que les enseignants puissent s'appuyer, en amont ou en aval de la représentation, sur ce qui est proposé afin de réintégrer dans leur cours ce qui a été vu dans le cadre du spectacle. Le théâtre scientifique est un divertissement ayant un support pédagogique.

Deux fois plus, c'est une fois en plus ; tous les nombres premiers sont impairs sauf deux... Le langage, nécessaire à toute réflexion scientifique, n'est pas aussi rigoureux que les sciences, il est ambigu et il agit sur la perception qu'on se fait des choses, il est chargé de connotations, du passé vécu par chacun, auquel il fait inconsciemment référence. Le sens du mot rapport fait par exemple référence à de nombreuses choses qui peuvent parfois aller à l'encontre du sens qu'on lui donne en sciences... Le théâtre scientifique peut aussi se préoccuper de ces questions, le langage, pourtant fondement de la logique, étant par essence d'une grande importance dans les arts dramatiques.

Où est 17 ? Qui a déjà vu une droite ? Les mathématiques n'existent pas vraiment, mais le Clown non plus... En tant que pures créations de l'esprit, l'art et les mathématiques ont ça de commun de n'être qu'imaginaires, de ne pas exister concrètement. On fait des murs avec des briques et non avec des parallélépipèdes ; une musique, une sculpture, ne sont que des concepts, elles n'ont de sens que si notre imagination leur en donne un ; une émotion n'a pas la même réalité qu'un marteau... Et pourtant on ne peut pas nier leur existence...

Le Clown vient de nulle part, et s'il nous ramène étrangement à des situations de la vie réelle, nous savons bien qu'il n'est pas dans la "vraie vie". Les maths et les concepts fondamentaux de la physique théorique comme le temps, l'espace, la masse ou l'énergie n'existent pas vraiment non plus, ils sont abstraits. Qui a déjà vu une seconde ou un gramme ? Ce point commun d'existence abstraite qu'on trouve entre le clown et les mathématiques, cette contiguïté entre l'imaginaire et l'expérience de pensée, fonde la démarche de L'île logique : il s'agit de s'appuyer sur le premier pour transmettre la seconde... et pourquoi pas le gramme.

Absurde, échec, doute et naïveté...

Compter jusqu'à zéro, couper en rien, ranger deux par trois... C'est dans la nature même du clown d'être dans l'inversion. Aussi, quand il s'égare dans l'absurde, cette façon de prouver une proposition en démontrant que son contraire est impossible, il suggère logiquement la validation d'une affirmation inverse : aller dans le faux pour faire surgir l'évidence du vrai et permettre au spectateur de comprendre par lui-même en dénichant la contradiction... Ces clowns sont bêtes, papa, alors que moi j'ai tout compris ! Lorsque Cétexact et Tatoubon, dans Partons ici même2, constatent la relativité de la taille de la Terre, de la souris et de l'éléphant, ils finissent par conclure que l'éléphant est plus gros que la Terre et plus petit que la souris. Le public conteste ; ils réalisent que c'est le contraire : l'éléphant est plus petit que la souris et plus gros que la Terre... Il n'est pas nécessaire de dire la vérité dès lors qu'on est assuré que tous les spectateurs sont capables de formuler la vérité, et au passage on soulève la commutativité de la conjonction de coordination copulative. Ils essayent aussi de sauter en l'air pendant que la Terre tourne (d'où le titre)... Quand on essaye, dans Galois Poincaré mythes et maths3, de trouver des exemples de structure de groupe dans la vie courante, le fait que les couleurs n'en forment pas une (car il n'y a pas d'inverse) et que les émotions ne sont pas un commutatif, on parvient à faire émerger des notions en disant le contraire de la vérité. Se tromper est moteur.

Le clown est naïf. Il tombe dans les pièges et pose les questions que personne n'ose poser par peur du ridicule. Faire fausse route dans un raisonnement, se tromper, sont autant de points positifs pour l'assimilation d'une connaissance, et on l'oublie trop souvent. Le clown, lui, prend ce chemin sans hésiter. Or se questionner naïvement est nécessaire pour savoir ce que l'on sait, savoir ce que l'on ne sait pas, et savoir ce que l'on cherche. Cette ingénuité, reflet de son ignorance, mène aussi le clown vers la curiosité, moteur principal du mathématicien. Monsieur Face, dans Pilouface4, a du mal avec le zéro : il le compte (et a donc 4 doigts) alors qu'il ne doit pas ; il protestera quand on lui dira que, si on chronomètre, il faut partir à zéro. Il ne sait pas non plus où est la boussole qui est là (relativité de la position). Il voit trois citrons... dont une pomme... Il a du mal à compter les 10 chiffres, à dire "un" devant zéro, "deux", devant un, etc.

Le clown fait peur tout en émerveillant, les maths aussi. Les émotions, indispensables pour pratiquer les mathématiques (le cerveau qui pense et calcule n'est autre que celui qui rit ou pleure) sont relayées par le clown : il montre qu'on peut s'étonner ou s'enthousiasmer pour une équation mais il relativise aussi les craintes et les phobies en les prenant à sa charge en prenant sur lui la peur de l'échec, la culpabilité de l'ignorance, laquelle peut mener à la mise en sommeil de la curiosité.

Car le clown rate. Il est nul, zéro pointé du doigt. Or l'erreur est motrice dans la compréhension, se tromper c'est apprendre. Le clown nous décharge de la honte illégitime de l'échec. Combien d'enseignants disent à leurs élèves : "Si vous ne comprenez pas, c'est de ma faute" ? On a mis plusieurs millénaires pour comprendre la division, n'est-il pas normal de ne pas bien la saisir aujourd'hui à 18 ans ? Et puis la peur fait perdre la confiance en soi... Dans L'Affaire 3.145, l'agent des services du bureau confond les abscisses et les ordonnées (lorsqu'on va horizontalement d'un point jusque l'axe des ordonnées, on parcourt l'abscisse...). Alors le clown doute. Il sait qu'il ne sait pas et ne sait pas qu'il sait. Il peut douter positivement, comme un chercheur qui remet en cause, mais il doute aussi de lui-même, souvent auto-référentiel comme la preuve de la non dénombrabilité des réels... Avoir de l'assurance, c'est déjà bien se connaître, évaluer ses compétences, remettre en cause son être, avoir de l'assurance c'est douter de soi-même. Ou bien pour être rapide, il ne faut pas se tromper ; pour éviter les erreurs, il ne faut pas se presser ; pour aller vite, il faut aller lentement.

On marche sur la tête, heureusement que le monde est à l'envers...6

Enfance, imaginaire, cohérence, vide, limites et problèmes...

L'enfant voit aussi bien un triangle que le panneau de la route, un cercle qu'une pièce de monnaie, il ne distingue pas tant le bâton de l'épée, la boule de la balle, il n'a pas besoin de la quantité pour comprendre le nombre : c'est un grand théoricien, il est dans l'imaginaire par nature.

Le clown est aussi dans cette enfance (alors que ses spectacles ne sont pas forcément à l'attention des enfants) car il est à sa place dans l'imaginaire. Henri Poincaré, de qui on dit qu'il est le dernier grand savant universel et dont nous commémorions le centenaire de la mort l'an dernier, accordait à l'étape intermédiaire du travail du chercheur une importance majeure. Une fois le problème et ses difficultés bien posés et avant de formaliser sa preuve, laisser son imagination, sa créativité, voire ses rêves, agir jusqu'à ce que surviennent les idées clef...

L'imagination est plus importante que le savoir.

Albert Einstein

Le fait d'aborder la théorie et les expériences de pensée permet d'aller plus facilement dans l'imaginaire. Par exemple, dans L'Affaire 3.14, les deux protagonistes ne savent pas s'ils sont sur Terre ou embarqués dans une fusée qui accélère constamment. Pour le savoir, ils regardent deux fils à plomb : s'ils sont parfaitement parallèles, alors ils sont dans une fusée, car sur la Terre, ils ne le seraient pas, puisque les fils à plombs devraient viser le centre de la Terre. Paradoxalement, tout vient de l'imaginaire, du rêve : la science descend dans la con-science en venant de l'in-con-science.

La cohérence est un fort point commun entre les sciences et le clown. Si les sciences le sont forcément, il se trouve que le clown aussi : si ce qu'il fait n'a ni queue ni tête, cela ne fonctionne pas. On doit suivre le raisonnement d'un clown, même s'il est étrange : un grille-pain en forme de téléphone permet nécessairement de contacter une tartine... Monsieur Face a réussi dans le commerce des bananes, il a une banane et la fume comme un cigare, le téléphone sonne, il porte sa banane à l'oreille et se brûle l'oreille. Mademoiselle Bou, dans Dé-pensons, ne parvient pas à réussir, alors elle essaye de réussir à rater. Et puis monsieur Pile veut lui vendre une "égosille" qui coûte 10 neurones, mais elle ne peut pas l'acheter car elle a 12 neurones ; c'est trop, il aurait fallu qu'elle ait moins d'argent.

Comme on reconstruit les mathématiques à partir du vide en théorie des ensembles, le clown part de rien lui aussi. Moins il sait ce qu'il doit faire et mieux il le fait ; c'est l'absence qui lui donne sa consistance, puis l'imaginaire fait le reste, il établit des liens. Monsieur Pile et Monsieur Face sont sur la Terre, tout tourne vers l'est et eux avec : ils sont immobiles et réalisent qu'ils vont très vite, mais pour s'arrêter, ils doivent courir vers l'ouest. Un clown qui ne sait pas quoi faire peut être très densément présent.

Le départ et l'arrivée comptent moins que le voyage. Toute chose n'existe que par les relations qu'elle entretient avec ce qui l'entoure, c'est ce qui nous distingue, ce qui nous fait exister. Si les mathématiques ne sont qu'histoire de relations, c'est tout aussi vrai chez le clown : ce qui nous touche n'est pas tant ce qui a lieu que la façon dont ce dernier va s'en emparer, pas tant la situation que la façon de la vivre, les relations au contexte, au partenaire, au public...

Mais le sage connaît le pas sage... alors le clown transgresse, il dépasse les bornes. Il montre les règles en ne les respectant pas, il sort du cadre. Or les mathématiques, cet unique domaine où tout le monde est nécessairement toujours d'accord, s'appuient sur des règles arbitraires, choisies : des règles de déduction permettent de passer des règles-axiomes aux théorèmes. Mais qu'ont fait Riemann, Lobachevsky ou Einstein ? Les plus grands ont toujours montré un point de vue radicalement différent sur le monde, ils sont sortis du cadre. À quand les cours de recul à l'école ?

Les problèmes dans la vie ne manquent pas. Aimer les mathématiques, c'est prendre plaisir à avoir des problèmes... Cet apparent masochisme est en fait tout naturel. Se questionner sur la nature du monde, faire du sport, vouloir des responsabilités, courir après l'amour sont autant de problèmes qu'on se crée pour jouir de leur résolution. Pas de maths si le robinet ne goutte pas, si le train ne part pas. Mais le clown ne peut pas non plus être là s'il n'a pas de problème ; il doit trébucher, rater. Quand les clowns vont à l'intérieur du disque de Poincaré dans lequel les distances diminuent lorsqu'on se rapproche du bord, ils rencontrent d'évidentes difficultés, de même lorsqu'ils enfilent leur costume de topologie algébrique ou lorsque Monsieur Pi se demande, si on lui coupe la tête, s'il doit dire "ma tête et moi" ou bien "mon corps et moi"...

Théâtre et sciences abstraites...

La logique fonde tout raisonnement par sa présence, mais aussi toute situation loufoque en brillant par son absence.

Avec les sciences abstraites comme but et le clown comme moyen, sans se substituer au cours, L'île logique tente de montrer que le jeu du clown, vu comme une catégorie professionnelle des arts dramatiques, a des qualités toutes particulières pour venir à la rencontre des sciences théoriques. C'est un partenaire pertinent pour développer une pédagogie des mathématiques d'une façon à la fois distrayante et pertinente, absurde et rigoureuse. Il permet d'aborder concrètement des sujets tels que la numération, l'énergie, la relativité du mouvement ou du temps, la logique, la géométrie, la mécanique newtonienne, les fonctions, l'infini, les nombres complexes, la théorie de Galois, les travaux de Poincaré, la matérialité de l'air, l'écosystème, les forces, la chaîne alimentaire, l'astronomie, les ondes, la structure de la matière, la nature de la lumière...

Mettre de la ludicité dans la lucidité !!

Comme a dit Bertil Sylvander7 :

plus on fait n'importe quoi, moins il faut le faire n'importe comment...


(1) Premier spectacle de L'île logique.

(2) Pièce de théâtre burlesque sur les programmes de maths et physique des 8-12 ans, L'île logique, 2006.

(3) Spectacle de clowns sur les travaux de ces grands savants (permutations, groupes, équations, différentiabilité, géométrie non euclidienne, problème des 3 corps, conjecture de Poincaré...), L'île logique, 2012.

(4) Spectacle de clowns scientifiques, tout public à partir de 7 ans, L'île logique, 2009.

(5) Pièce burlesque abordant le programme de maths et physique de première et de terminale, L'île logique, 2010.

(6) Tiré de Dé-pensons, spectacle de clown adultes sur la pensée critique, L'île logique, 2011.

(7) Co-fondateur du Bataclown (formations de clowns et clownanalyse).

Lire au collège, n°93 (05/2013)

Lire au collège - Théâtre et sciences, une rencontre pertinente...