Dossier - "Entrée en théâtre(s) : répertoire contemporain et jeune public"

Analyse d'une expérience pédagogique : pratiquer le théâtre en classe relais

Kareen Lahana, professeure de lettres modernes, collège Jean-Baptiste Vermay (Tournan-en-Brie, 77)

Qu'est-ce que la classe relais ?

C'est une structure qui dépend de notre collège, mais qui se trouve hors les murs, dans un autre local, et qui accueille des élèves venus de tous les collèges du secteur. Elle est destinée aux élèves en rupture avec le système scolaire et qui rencontrent des problèmes familiaux ou sociaux si importants qu'ils rejaillissent sur leur comportement en classe, créant régulièrement incidents et mal-être qui nuisent à leur travail scolaire et à leurs apprentissages.

En classe relais, ils sont pris en charge par un professeur d'éducation spécialisée en petits groupes (1 à 5 élèves), pour une session de six semaines maximum, deux jours par semaine. Les élèves prennent le temps de souffler en dehors de leurs structures habituelles afin de repenser leur relation au travail scolaire et aux enseignants. Ils effectuent leur travail scolaire transmis par leurs professeurs, recherchent des stages ou travaillent sur leur orientation, et pratiquent des activités artistiques et sportives, parfois dispensées par les professeurs du collège Jean-Baptiste Vermay. C'est dans ce cadre que s'est inscrit cet atelier théâtre, que j'ai mis en place sur l'invitation de ma collègue.

Le déroulement de l'atelier

Jusqu'alors, j'avais expérimenté les activités théâtrales uniquement avec des élèves volontaires au sein d'un club, ou avec mes classes dans le cadre d'une séquence. J'ai donc élaboré cet atelier en classe relais de façon empirique, progressive, en essayant de m'adapter aux suggestions des élèves et en rectifiant le tir au fil de leurs réactions, parfois surprenantes pour un enseignant qui ne serait pas habitué à ce type de public. J'avais pris le parti, dès le départ, d'adapter l'atelier au profil bien particulier de ces élèves.

Nos séances de théâtre se sont étalées sur trois semaines au total, le vendredi matin, pour une durée comprise entre 2 et 3 heures d'affilée.

Poser un cadre

Une discussion préalable a permis de poser le cadre avec les "Dix règles du jeu théâtral" (Chantal Dulibine et Bernard Grosjean, Coups de théâtre en classe entière, "Argos démarches", CRDP de Créteil, 2004). Ici, je dois préciser que la première de ces règles était : "on a le droit de ne pas jouer, à condition d'expliquer pourquoi". Cette règle était particulièrement importante pour des élèves en rupture avec la scolarité et souvent en position de refus face aux activités proposées : ainsi le jeu théâtral n'était pas une activité imposée. J'ai également expliqué aux élèves la nécessité d'un entraînement, d'exercices, afin de se sentir mieux sur scène et de préparer son corps, son esprit et sa voix à ce qui allait suivre.

Je suis partie des exercices usuels d'expression corporelle (jeu sur les démarches, jeu du "miroir"...) destinés à prendre conscience de l'espace scénique et apprendre à le traverser, pour canaliser l'énergie, maîtriser les réactions de gêne et de peur (rires, déconcentration...) qui se sont révélées fréquentes au début et qui se sont raréfiées au cours de la séance. Nous avons également pratiqué quelques exercices de relaxation.

Amorcer le travail de jeu théâtral

Après quelques exercices de placement de voix et d'articulation, nous avons commencé le travail d'improvisation, avec des sujets que j'avais préparés. Plusieurs groupes de comédiens ont eu l'envie et la possibilité de proposer chacun leur version et d'expliquer leurs choix.

Après chaque scène, les comédiens, le public et les enseignants commentaient les improvisations. Le fait qu'elles soient filmées et qu'elles puissent êtres revues a facilité ce travail de réflexion a posteriori. Ce moment de remise à plat était nécessaire, car il permettait un retour réflexif sur un jeu parfois désordonné et des scènes inachevées, interrompues par des fous rires ou des commentaires des comédiens eux-mêmes. Les points positifs ont été mis en valeur, les modalités de jeu rappelées.

À la fin de la séance, nous en avons dressé un bilan, puis nous avons fait des projets pour la séance suivante. Plutôt que de jouer un texte déjà existant, les élèves préféraient créer quelque chose qui soit proche de leurs préoccupations. Je suis donc partie de leurs envies pour élaborer la suite du programme : des sujets d'improvisations sur des canevas plus proches de leur quotidien. Ces improvisations serviraient de base pour créer un texte à jouer.

Varier les activités

Lors de la deuxième séance, les élèves ont renâclé quand j'ai institué une nouvelle série d'activités d'expression corporelle, de placement de voix, d'articulation, ce qui était relativement prévisible : avant d'adhérer et de monter sur scène, il y a très souvent un moment d'opposition, de refus, de la part des élèves de la classe relais, quelle que soit l'activité proposée, et encore davantage si cette activité a déjà été menée et qu'elle a un aspect systématique. Du neuf s'imposait donc : le travail sur les répliques, avec le cercle de parole, auquel ont participé cette fois les enseignantes et l'assistant d'éducation. Cette participation de tous, adultes compris, a permis d'enrichir la pratique et de relancer l'intérêt des élèves, curieux de voir comment les enseignants s'en tireraient. Le principe est simple : en cercle, chacun, en regardant un partenaire de jeu donné au départ, profère une réplique de théâtre tirée au sort (extraite d'une véritable pièce) en variant volume, débit, accent, ton, puis en essayant d'exprimer des sentiments. Un effet comique naît parfois du contraste entre le la signification des répliques et la façon de la dire. (voir C. Dulibine et B. Grosjean, Coups de théâtre en classe entière).

Amorcer une réflexion sur soi par le biais de l'improvisation

Lors de la séance précédente, les élèves avaient réclamé des sujets d'improvisation proches de leur univers. J'ai donc créé pour cette deuxième séance des sujets mettant en scène des adolescents, des professeurs et des parents, dans des situations proches du quotidien : situations de classe, conflits entre professeurs et élèves, discussions entre parents et professeurs, dialogues entre camarades sur des sujets sensibles comme l'alcool...

Le résultat a dépassé toutes mes espérances. Tous se sont pris au jeu, mais les premières improvisations ont franchement dégénéré (vocabulaire grossier, bien sûr, mais surtout violence verbale, paroles franchement méprisantes à l'égard de l'adulte joué par un camarade...). Il ne fallait pas prendre ces manifestations au premier degré, certes, puisqu'il s'agit de jeu théâtral, mais elles sont un peu déconcertantes pour une enseignante n'ayant jamais eu affaire à ce type de public. L'ensemble était un peu désordonné, confus, et me paraissait peu constructif pour la suite de l'atelier. J'ai commencé à me demander si j'avais bien fait de les faire improviser sur de tels sujets, mais il est apparu rapidement que ces premières improvisations avaient une vertu cathartique : les élèves ont pu ainsi exprimer leur agressivité et leur tendance très nette au sarcasme.

C'est à ce moment-là que j'ai pris conscience du rapport à l'adulte très spécifique des jeunes accueillis en classe relais : ils en ont souvent une image très dévalorisée, que les événements de leur vie leur ont donnée, et ils ont rarement un espace où on leur permet, pendant deux minutes (durée moyenne d'une improvisation), d'exprimer librement leur rancune. Les commentaires post-séance d'improvisation nous ont permis à tous de nous détendre en riant de la scène qui venait de se jouer. À plusieurs occasions, les élèves ont admis eux-mêmes que jamais, dans la réalité, ils n'auraient prononcé de telles paroles ou agi de cette façon face à leurs professeurs ou leurs parents.

D'autres fois, ils ont révélé que les scènes jouées étaient le reflet fidèle de ce qu'ils vivaient chez eux. Ces remarques sont la preuve que l'improvisation leur a permis d'avoir un certain recul sur leur attitude : ils ont parlé de mesure, de limites à ne pas dépasser. Enfin, le fait de se mettre dans la peau de l'adulte a été très formateur : "ça doit être dur, pour un professeur, dans cette situation... je n'aimerais pas être à sa place..." sont des remarques que j'ai entendues suite à une improvisation concernant un conflit professeur/élève. Après cette prise de conscience, les élèves ont proposé eux-mêmes de rejouer en inversant les rôles, un autre binôme a accepté de jouer sa version du même sujet... Un dialogue a pu ainsi s'instaurer entre différentes interprétations de la situation, par le biais du jeu.

Ce processus n'est pas sans rappeler le théâtre-forum d'Augusto Boal (Jeux pour acteurs et non-acteurs. Pratique du théâtre de l'opprimé, La Découverte, 2003), auteur de la théorie du "théâtre de l'opprimé". Par ce procédé de mise à distance, le théâtre devient un espace où on peut recréer la vie, ordonner le réel, réfléchir sur ce que l'on vit dans le déroulement même de l'action. Ces élèves au profil bien particulier, qui vivent souvent dans l'instant et agissent impulsivement, étaient incités, par le biais du jeu, à réfléchir à leur façon d'être et à se décentrer, voire à envisager d'autres points de vue que le leur.

À ce stade, je voyais mal quelle réalisation concrète nous pourrions proposer à la fin de l'atelier. Je sentais pourtant la nécessité de donner une forme, un ordre, à l'explosion de sentiments et de verbalisations tout azimuts qui avait eu lieu à chaque séance d'improvisation, en même temps que leur envie d'en garder une trace concrète. L'utilisation de la caméra vidéo m'a donné une idée : concevoir la bande annonce d'un film imaginaire sur le thème de l'adolescence. En effet, lors de séances d'improvisation parfois chaotiques, nous avions distingué de beaux moments de vérité, souvent drôles et très révélateurs de la relation adolescent-adulte. Ces instantanés ont trouvé leur place dans une bande annonce, petit film qui regroupe les extraits particulièrement significatifs et percutants d'un long métrage, compilation de répliques qui font mouche. L'inclusion d'une voix off commentant les scènes permettait le double regard que j'ai tenté d'instituer en cours d'atelier : laisser le chaos avoir lieu sur scène, laisser aux élèves leur liberté, car du chaos peut naître les instants très justes que j'ai évoqués, puis prendre le temps de susciter un commentaire réflexif sur ce qui venait de se dérouler.

La création d'une bande annonce imaginaire

Lors de la troisième séance, j'ai exposé le dispositif de réalisation de la bande annonce. J'ai donné des exemples sélectionnés dans leurs improvisations précédentes, j'ai proposé aussi d'improviser de nouveau afin de trouver du matériel pour nourrir la bande annonce. Cette dernière proposition a été accueillie avec enthousiasme. Un sujet d'improvisation a même été élaboré avec eux, à partir d'une discussion sur l'intimité, les parents et les relations amoureuses : chacun s'est mis dans la peau d'un parent trouvant un préservatif dans la chambre de son enfant, et les réactions furent très contrastées suivant que l'adolescent était une fille ou un garçon ! La discussion fut animée après chaque scène improvisée. L'une de ces improvisations a donné naissance à la meilleure scène de la bande annonce.

Ensuite, le synopsis de la bande annonce a été rédigé de façon collective, toutes les remarques étaient les bienvenues. Les élèves ont soulevé eux-mêmes les problèmes techniques que nous allions rencontrer (décors, accessoires, apparence physique des acteurs...). Nous en avons discuté et résolu la plupart. Ensuite, nous sommes passés au tournage. Les élèves se sont impliqués activement et ont suivi toutes les consignes très sérieusement. Peu de prises ont été nécessaires pour chaque scène : tous se sont investis dans le projet pour contribuer à la réussite de la tâche collective.

Après le visionnage des scènes tournées, il restait à créer des titres, un générique, et à choisir les musiques additionnelles.

Les spécificités du travail en classe relais

Dans ce contexte particulier, il faut impulser, sans contraindre : si un élève refuse de venir sur scène, par exemple, il se peut bien qu'au bout d'un moment, il participe plus volontiers aux activités du groupe. Ainsi, lors d'une séance, un jeune garçon a d'abord sommeillé, et a déclaré que ce jour-là il ne ferait rien, s'affalant le nez contre la table. Par la suite, il nous a regardés et écoutés, s'est redressé sur sa chaise, a ri, puis a participé aux activités qui ont suivi. C'est une position délicate qui tient de l'équilibrisme : rappeler les règles, l'engagement pris par les élèves en arrivant en classe relais, être ferme, sans être trop coercitif.

Ensuite, il ne faut pas se décourager devant les fréquents moments de déconcentration et de démotivation des élèves : s'ils parlent d'autre chose pendant cinq minutes, ou s'ils sont pris d'un fou rire dont les adultes sont exclus, ils peuvent revenir à l'activité aussi rapidement qu'ils en sont sortis. Rappeler calmement que quelque chose est en cours d'accomplissement suffit la plupart du temps à les ramener au jeu théâtral. Là aussi, un exercice périlleux pour un enseignant qui ne serait pas habitué à ce type de public.

En classe relais, il faut toujours gérer l'imprévu : un conflit sans lien avec l'activité théâtre peut la parasiter, un élève peut s'absenter, un nouvel élève peut arriver... Mais les élèves s'adaptent vite, et à l'extérieur de la structure d'une classe, avec des effectifs réduits, l'enseignant aussi.

L'enseignant peut aussi être décontenancé par l'apparent manque d'enthousiasme des élèves : la désinvolture qu'ils affichent, le refus qu'ils vous opposent, sont des rituels, ou des attitudes de protection, pour ne pas "perdre la face" et se conformer au profil de "l'élève à problèmes".

Enfin, il faut tenir compte de la grande réticence des élèves face aux tâches écrites : ici, proposer d'être le scribe d'un élève, ou avoir recours à l'outil informatique, peut résoudre cette difficulté.

Bilan de l'expérience

Les jeunes de la classe relais ont une image et un rapport à l'adulte complètement dégradés. Les voir évoluer en improvisation, par exemple quand ils rejouaient des scènes de leur vie quotidienne, surtout quand ils tenaient les rôles des adultes, m'a permis de mieux les comprendre. Ainsi, les incidents auxquels j'ai pu être confrontée moi-même en classe trouvaient des explications, des racines. De plus, face à ce genre d'élèves, l'enseignant est contraint de trouver des dispositifs originaux, et de réfléchir a posteriori sur sa pratique, de réadapter les dispositifs au fur et à mesure, mais aussi de commenter les scènes improvisées et d'y réfléchir avec les élèves (sans cela, on en reste, me semble-t-il, au stade d'une activité chaotique).

Le théâtre est le reflet du réel mais aussi un instrument d'optique, il ouvre un espace imaginaire permettant d'expérimenter ce qu'on pourra mettre en pratique dans la vie réelle. Le jeu théâtral a permis à ces jeunes une libération émotionnelle spontanée, dans un premier temps ; il a été ensuite le point de départ d'une mise à distance, de commentaires, qui invitaient les jeunes à une réflexion sur eux-mêmes.

Lire au collège, n°93 (05/2013)

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