Dossier - "Entrée en théâtre(s) : répertoire contemporain et jeune public"

Les 6e à l'Opéra, pourquoi pas ?

Valérie Scholtès Fournier, professeur-documentaliste, collège Trois Fontaine (Reims)

Plusieurs collègues, documentalistes ou non, m'avaient vanté la qualité d'un stage de formation continue proposé au PAF intitulé "Transdisciplinarité des arts". D'une durée de 3 jours, le stage accueille des professeurs de disciplines et d'établissements variés afin de découvrir de l'intérieur le fonctionnement d'une structure culturelle locale - ici Le Grand Théâtre de Reims -, sa programmation, ses métiers, son action auprès des publics et les prolongements pédagogiques possibles en établissement scolaire.

Ce fut chose faite par des visites, des invitations aux répétitions et aux spectacles, des échanges avec les professionnels et les artistes (directeur, chanteurs lyriques, régisseur, habilleur, maquilleuse, chargée des relations avec le public).

Pour être francs, beaucoup parmi nous ont (re)découvert à cette occasion un art et un partenaire potentiel. En fin de stage, la présentation du PAG (Projet Artistique Globalisé), dispositif académique visant à rassembler trois disciplines autour d'une structure culturelle sur un spectacle commun, a déclenché l'envie : dans notre collège péri-urbain de 400 élèves, les 6e à l'Opéra, pourquoi pas ?

Un projet interdisciplinaire prétexte à une exploitation pédagogique riche et variée

Un objet d'étude riche et motivant, un partenaire culturel de proximité, 10 heures d'interventions artistiques gratuites, l'invitation à des avant-premières avec les familles, l'obligation de faire intervenir trois disciplines différentes, une production à présenter en public en fin d'année, le PAG est un projet global à la fois classique et rassurant, voire "clé en main". Ce qui peut habituellement être difficile (offre culturelle insuffisante, collègues difficiles à convaincre...) ou rédhibitoire (manque de crédits, partenaire éloigné de l'établissement...) devient accessible, et ne pas en saisir l'opportunité relèverait presque de la faute professionnelle ! C'est un dispositif facilitateur qui permet de se concentrer sur l'essentiel : la mise en oeuvre pédagogique auprès des élèves. Le cadre étant posé et l'oeuvre à étudier connue en mai, charge à l'équipe de déposer son projet pédagogique, préparer commandes et séances pédagogiques avec les classes pour l'année suivante.

En 2011-2012, le projet mis en place autour de l'opérette La Canebière des années 30 de Vincent Scotto mis en scène par Jacques Duparc touche deux classes. Très drôle, enlevé et coloré, avec des allusions aux mangas et à la bande dessinée, le spectacle a ravi le public, tous âges confondus1. En 2012-2013, le projet mis en place autour de l'opéra Hansel et Gretel de Engelbert Humperdinck touche une classe. Une nouvelle discipline, le français (conte oblige), rejoint le projet. Présenté en allemand sur-titré, cet opéra a marqué les élèves dont le cou était douloureux quand ils voulaient suivre les sur-titres, ou étaient perdus quand l'écran est tombé en panne ; mais ils parlent encore de la scène de la sorcière punk aux cheveux roses jetée dans le four par Gretel, ou des ombres chinoises rythmant les scènes avec beaucoup de poésie2.

Le rôle du professeur-documentaliste prend tout son sens, à la fois médiateur et accompagnateur du projet

Il définit avec ses collègues (éducation musicale, arts plastiques, infographie, français) les objectifs pédagogiques disciplinaires et transdisciplinaires mis en oeuvre à l'année. Il prolonge l'IRD (initiation à la recherche documentaire) dispensée en début d'année à toutes les classes de 6e par des activités mêlant compétences info-documentaires, lecture, écriture et usage des Tice. Chaque discipline décline ensuite ses propres objectifs, en précisant la forme de la production visée.

Les objectifs généraux fixés sont : faire découvrir aux élèves un lieu (l'Opéra de Reims), des métiers (techniques et artistiques), des arts (l'architecture, l'art lyrique) au travers d'un spectacle vivant ; rapprocher les élèves et leurs familles des structures culturelles qu'elles fréquentent peu ou pas ; favoriser l'interdisciplinarité au collège.

En arts plastiques et infographie, le projet a permis d'étudier, fabriquer et détourner des objets liés à la musique et l'opéra par les procédés d'accumulation, de collage, de déstructuration, d'assemblages, que les mouvements dada, surréalistes et nouveau réaliste ont développés. La production consistait à réaliser des objets détournés liés à la musique, puis une cabane "appétissante" vidéo-projetée sur scène et des éléments de décor.

En éducation musicale, le projet avait pour objectif de découvrir l'orchestre symphonique, les différents types voix à l'opéra, apprendre à situer une musique dans le temps avec un style de musique caractéristique d'une époque, ou le folklore à travers les chants populaires allemands. La production consistait à interpréter en public des chansons de Vincent Scotto ("Canebière", "J'ai deux amours" et "Sous les ponts de Paris") ou des extraits de l'opéra Hansel et Gretel sur la scène de l'opéra.

En info-documentation, il portait sur la recherche, la mise en forme et la restitution écrite et orale d'informations, sourcées et signées. Exposés à la classe avec le TBI, articles et affiches en ont été les moyens privilégiés. Rassemblés en dossier, ils ont constitué la production finale en intégrant le numéro de fin d'année du journal du Grand Théâtre, Lever de rideau.

En français, la lecture analytique du conte, sa réécriture en trois versions (moderne, tragique, et comique) et leurs mises en scène ont été les objectifs principaux, la production consistant à les jouer face au public, sur la scène de l'opéra toujours, lors de la restitution officielle et collective.

Différentes ressources ont été utilisées pour accompagner les projets

Pour La Canebière des années 30, il y a malheureusement peu d'ouvrages adaptés aux élèves de 6e. J'ai malgré tout acheté plusieurs livres pour les élèves et les professeurs sur l'opéra, l'opérette marseillaise et la musique des années 30.

Des documentaires ont été proposés en lecture cursive ou comme source d'information pour les exposés : L'Opéra pour les nuls3, et Des enfants au XXe siècle4. Pour les professeurs : La Véritable Histoire de l'opérette marseillaise 1932-19465, plusieurs numéros de la revue Opérette6.

Sur les genres musicaux, des albums avec CD audio : Le Silence de l'opéra de Pierre Créac'h7, Little Lou de Jean Claverie8 (sur le blues), Swing Café de Carl Norac9 (sur le jazz) ; des petits romans : Rapt à l'opéra - 3 grandes enquêtes de Pronto10 ; une bande dessinée : Marion Duval, tome 2, de Yann Pommaux11.

Pour travailler sur l'intrigue et les personnages, ont été utilisés le site http://anao.pagesperso-orange.fr/oeuvre/uncanebiere.html et des extraits du film http://194.254.96.55/cm/?for=fic&cleoeuvre=350 qui ont servi de supports principaux.

Pour élargir le sujet aux voyous sympathiques de l'histoire ou de la littérature, parallèlement aux achats, j'ai emprunté plusieurs romans et albums auprès des médiathèques de la ville, grâce à l'aide de la bibliothécaire chargée des collectivités, dont la bibliographie m'a été précieuse.

Parce que les "pescadous" de l'opérette mentent sans cesse pour arriver à leurs fins, les élèves ont fait un exposé sur un personnage de leur choix (Renart, Guignol, Robin des bois, Arsène Lupin), ou sur la musique, la mode, l'enfance dans les années 30 ou encore les desserts de l'opéra (Dame Blanche, Pêche Melba, Poire Belle Hélène, gâteau Opéra).

Concernant Hansel et Gretel, les contes de Grimm étant largement répandus en CDI, mes achats se sont limités à deux romans : Les Ogres anonymes12 de Pascal Bruckner, où l'ogre essaie de "décrocher des marmots" comme un alcoolique tente de le faire avec l'alcool... sans succès, et Le Procès du loup13 de Zarko Petan. Ils ont été prescrits aux élèves en lecture cursive et des extraits ont été lus en classe.

Ce PAG a également permis à l'enseignant de français de faire une lecture analytique aux élèves du conte de Grimm afin d'en écrire des versions comiques, tragiques, modernes, ou faisant intervenir des personnages d'autres contes. L'activité de réécriture du conte a été menée en cours de français ou au CDI dans le cadre de l'ATP (Aide au Travail Personnel), 2 heures par semaine.

En revanche, comme l'an dernier, j'ai emprunté une grande sélection de livres sur les sorciers, ogres, monstres et magiciens à la médiathèque. Ceux-ci ont servis de source documentaire pour l'écriture de leur autoportrait maquillé.

Chaque discipline a mené sa partie du projet : l'étude de l'opéra, du chant lyrique et la répétition du chant final en éducation musicale ; la réécriture du conte et la mise en scène des contes réécrits en français et documentation ; la création de cabanes et des décors pour la restitution en arts plastiques ; la rédaction d'articles, la création de fiches personnages, les exposés et l'écriture de son portrait maquillé en documentation.

Des co-interventions français/documentation ont été menées au CDI pour la mise en scène des contes réécrits, avec beaucoup d'efficacité, d'intérêt et plaisir pour tous.

Toutes les activités ont été évaluées - par note ou évaluation d'items du Socle - par chaque enseignant. L'équipe a assuré de concert le suivi des élèves et du projet en cas de visite et d'accueil d'intervenant, les rappels à l'ordre à la classe quand le travail se relâchait, et la préparation de la restitution publique finale.

L'évolution du projet d'une année sur l'autre

Les professeurs retrouvent un dispositif, des interlocuteurs, des lieux connus. Par le jeu des mutations l'équipe pédagogique se renouvelle à 50% et une nouvelle discipline - le français - rejoint avec bonheur le groupe ; un nouveau partenaire - le Musée des Beaux-arts de Reims - enrichit l'offre culturelle auprès des élèves qui bénéficient d'une sortie supplémentaire la 2e année.

Par ailleurs, le projet évolue et touchera l'an prochain une classe de 3e et une discipline supplémentaire (l'histoire) dans le cadre de l'histoire des arts autour de la thématique "Arts, État, pouvoir". Le spectacle choisi à cette fin est un opéra, Der kaiser von Atlantis d'Ullmann, compositeur juif allemand mort dans le camp de concentration d'Auschwitz.

Parallèlement au travail mené par les élèves, à la diversification de l'offre de lecture et au renforcement de l'esprit d'équipe des enseignants, le projet engendre des "bienfaits co-latéraux" indéniables : il facilite l'ouverture du collège sur son environnement - notamment culturel -, permet aux enseignants d'échanger sur leurs objectifs disciplinaires propres et réciproques (socle commun, compétences info-documentaires), de les mettre en oeuvre ensemble, de rayonner auprès des familles, et enfin de stimuler les apprentissages des élèves qui ont su trouver sens et plaisir à leurs activités tout au long de l'année.

Document (format PDF) : Annexe


(1) http://www.jacquesduparc-artmusical.com/un_de_la_canebiere.html

(2) http://www.operadereims.com/spip.php?page=evenement&id_rubrique=42

(3) L'Opéra pour les nuls, D. Pogue, S. Speck et C. Delamarche, First Éditions, 2011, avec 1 CD audio.

(4) Des enfants au XXe siècle, K. Delobbe, PEMF, 2000.

(5) La Véritable Histoire de l'opérette marseillaise 1932-1946, G. Crescenzo, Autres temps, 2005.

(6) Opérette Théâtre Musical, n° 36, 15 juillet 1994, ANAO (Académie Nationale de l'Opérette) ; Opérette Théâtre Musical, n° 92, juillet-septembre 1980, ANAO (Académie Nationale de l'Opérette).

(7) Le Silence de l'opéra, P Créac'h, Sarbacane, 2007, avec 1 CD audio.

(8) Little Lou, J. Claverie, Gallimard Jeunesse, 1990 ; Little Lou, la route du sud, J. Claverie, Gallimard Jeunesse, 2003 ; Little Lou suivi de Little Lou, la route du sud (CD audio), J. Claverie, Gallimard Jeunesse, 2008.

(9) Swing Café, C. Norac et R. Dautremer, Didier Jeunesse, 2009, avec 1 CD audio.

(10) Rapt à l'opéra - 3 grandes enquêtes, Pronto, Actes Sud junior, 2010.

(11) Marion Duval, t. 2, Rapt à l'opéra, Y. Pommaux, Bayard jeunesse, 2002.

(12) Les Ogres anonymes suivi de L'Effaceur, P. Bruckner, Le Livre de Poche, 2001.

(13) Le Procès du loup, Z. Petan, Magnard, 2006.

Lire au collège, n°93 (05/2013)

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