Dossier - "Entrée en théâtre(s) : répertoire contemporain et jeune public"

Le comité de lecture théâtral : une alternative pédagogique contemporaine ?

Cécilia Despesse, professeure de lettres modernes, collège Revesz-Long (Crest, 26) et chargée de cours en arts du spectacle à l'université Stendhal de Grenoble 3

Depuis plus d'une dizaine d'années, des comités de lectures de théâtre contemporain en milieu scolaire se multiplient dans toute la France. Initiés notamment par des structures théâtrales ou des associations, ils se développent de l'école primaire à l'université avec l'aide d'enseignants afin de faire découvrir la littérature dramatique d'aujourd'hui aux élèves.

Introduction

"On fait français ou théâtre aujourd'hui Madame ?". Question récurrente et bouillonnante de mes élèves de 6e en montant les escaliers, avant même l'entrée en salle de classe. Question inébranlable, qui continue à être posée, malgré ma réponse récurrente et bouillonnante aussi : "Le théâtre fait partie intégrante du français" ; et les élèves n'en démordant pas "Oui mais ce n'est pas pareil que le reste". Passionnée de théâtre, lectrice, spectatrice, écrivain aussi, j'étais convaincue dès le début de ma carrière de professeur de lettres dans le secondaire de l'importance du théâtre à l'école, du théâtre dans l'essence même de ce qu'il est, du texte littéraire à la scène, convaincue ou vaincue par la liberté que donne au lecteur le texte de théâtre comme l'indique Annick Brillant-Annequin dans les Actes du colloque Sujets lecteurs et enseignement de la littérature, et qui l'amène à se demander si le lecteur de théâtre serait un sujet lecteur particulier "se distinguant de la masse des (autres) lecteurs s'intéressant uniquement aux autres genres"1. Je ne peux qu'aller dans le même sens par la constatation que je fais chaque année sur le terrain : par l'enseignement du théâtre, du théâtre contemporain particulièrement, j'ouvre les voies de la littérature à des élèves que la lecture rebutait et Annick Brillant-Annequin explique ce phénomène très clairement :

le texte théâtral joue sur toutes les gammes des moyens de communication, du verbal au non-verbal, visuels ou sonores, des plus conceptuels aux plus matériels. Dès lors, il y a souvent une entrée possible dans un texte théâtral qui corresponde aux aptitudes et goût spécifiques de chaque lecteur.2

On le sait maintenant, un répertoire de théâtre contemporain pour la jeunesse3 est en plein essor et il a trouvé sa place dans la littérature du côté des auteurs. Nombre d'auteurs de ces pièces (Catherine Anne, Jean-Claude Grumberg, Stéphane Jaubertie, Joël Jouanneau, Fabrice Melquiot, etc.) écrivent à la fois pour adultes et pour enfants sans dévaluer les seconds par rapport aux premiers. Cependant, même si le théâtre contemporain se fait sa place au niveau de l'Éducation nationale, il reste encore beaucoup à faire pour sa reconnaissance. Les programmes évoluent et les listes complémentaires voient fleurir avec bonheur des titres de littérature dramatique d'aujourd'hui. Reste que les enseignants sont souvent formés, pour la plupart, à un théâtre qui est le théâtre normé de Racine et Molière. Il est essentiel que nous n'enfermions pas les jeunes dans cette vision parcellaire ou dans d'autres genres comme l'album ou le roman. Il est étonnant de constater par la suite que les élèves n'ont pas cette difficulté à lire le théâtre contemporain. Dès que l'on invite la classe à lire à haute voix - sans que ce soit l'unique entrée en lecture -, s'installe un sentiment d'évidence. Ressentir le texte par la voix, par le corps, par le geste et le partager à plusieurs, est très porteur. Chaque pièce est une nouvelle surprise et une nouvelle réflexion qui s'engage. Promouvoir une réelle lecture des textes de théâtre contemporain pour la jeunesse, en quantité et en qualité, ce sera aussi assurer une réelle maîtrise de la langue et de l'écrit sous toutes ses formes.

Au-delà de faire lire du théâtre contemporain, il s'agit pour les enseignants de trouver les formes didactiques nouvelles pour ce théâtre, "des démarches contemporaines pour le théâtre" comme le dit Michel Vinaver. On ne peut en effet que constater que les enseignants "se livrent à une grande débrouille pédagogique"4, adoptant, testant des démarches pour la classe qui étaient souvent à l'origine plutôt de l'ordre du travail effectué en atelier de pratique artistique, développant alors le "faire du théâtre" et non pas en lire, en discuter, en écrire. C'est tout un aspect du travail du cours de français qui semble être mis de côté. Bon nombre d'enseignants sont souvent convaincus à tort qu'on ne peut pas lire du théâtre sans en faire. Or il n'est pas toujours possible d'offrir à tous les élèves d'un établissement la rencontre privilégiée avec un artiste qui pourrait les initier. Proposer un comité de lecture en classe n'est pas une forme de compensation, car on sait, en écrivant ses lignes, la richesse indéniable de la présence de l'artiste à l'école. Cependant, une forte proportion des grandes oeuvres de notre littérature sont des oeuvres de théâtre comme aime le rappeler Michel Vinaver, "de beaux objets hybrides" dont il faut s'emparer en amenant des démarches contemporaines en classe. Se pose alors la question récurrente de ce que l'on peut proposer aux enseignants comme outils dans la formation initiale et continue des enseignants. Une alternative pédagogique semble alors bien être celle du comité de lecture.

À l'origine, les comités de lecture professionnels

À l'origine, les comités de lecture de théâtre sont d'abord professionnels ou semi-professionnels et se sont particulièrement développés depuis une trentaine d'années. Ils ont été créés pour lire les manuscrits qui étaient spontanément adressés aux éditeurs et aux théâtres, pour répondre à leurs auteurs. Aujourd'hui, on peut considérer que si l'objectif d'un comité de lecture est toujours de répondre aux auteurs et de faire une sélection de textes, d'autres actions tout aussi importantes se sont ajoutées au fil des années. On comptabilise aujourd'hui plus d'une soixantaine de comités de lectures, occultes ou plus connus, qui favorisent un véritable bouillonnement pour les écrivains contemporains. La moitié de ces comités est constituée par des structures théâtrales (Scène Nationale, Centre Dramatique National...), mais d'autres sont aussi menés par des associations, des compagnies, des festivals. Ceux-ci ont pour volonté de promouvoir et d'aider les auteurs contemporains ; c'est une forme de militantisme. L'aide peut être à l'édition, à la création, à la traduction, résidence, prix, bourse... mais c'est le plus souvent par des lectures publiques que les textes "coups de coeur" sont mis en valeur afin que le texte aille à la rencontre du plus grand nombre. On doit aux comités de lecture l'augmentation nette des textes de théâtre contemporains sur les scènes françaises.

Ces différents comités de lecture affirment, pour les trois quarts (enquête du Centre National du Théâtre), avoir une action de sensibilisation du public scolaire et ils ont été "contagieux" jusqu'à se voir ouvrir les portes des écoles...

Le comité de lecture en milieu scolaire

Dans l'avant-propos de son livre Vers un théâtre contagieux, le deuxième volume de son répertoire critique du théâtre contemporain pour la jeunesse, Marie Bernanoce explique :

[De] nombreux comités de lecture de théâtre jeunesse, proposés à des jeunes, se sont mis en place dans toute la France, et leur vitalité peut apporter beaucoup au goût, à l'analyse et à la pratique du théâtre dans son ensemble. On ne dira jamais assez les vertus formatives de ces comités de lecture s'ils sont bien menés, intégrés à l'espace cognitif de la classe pour l'enrichir, ou intégrés à la pratique du plateau pour s'approprier vraiment (sans surplomb de l'adulte) ce à quoi on va donner corps et espace.5

Le principe d'un comité de lecture théâtral en milieu scolaire est de proposer un éveil à la lecture du théâtre contemporain et à l'argumentation. Il s'agit de proposer une sélection de plusieurs pièces (le plus souvent 5 à 6 pièces) aux élèves qui vont les lire, accompagnés par leur enseignant, en débattre entre eux puis choisir leur "coup de coeur". Les fonctionnements et les pratiques de chacun des comités sont différents : travail si possible avec un comédien ou non, travail de plateau ou non... Au coeur des comités en milieu scolaire, il y a toujours une volonté de construire des "outils de frottement" entre lecture et pratique.

On peut répertorier aujourd'hui une dizaine de comités de lecture clairement organisés en milieu scolaire. Parmi eux, on peut citer le collectif artistique "Troisième Bureau" qui mène des comités de lecture lycéens en articulation avec la thématique du festival Regards croisés organisé chaque été. Le "Prix Sony Labou Tansi" est un autre comité de lecteurs lycéens et qui leur permet de découvrir l'originalité, la diversité et la richesse des auteurs de théâtre francophones, la pièce lauréate étant ensuite lue lors du festival des Francophonies en présence de l'auteur. Le "Prix Collidram" pour les collégiens de l'association "Postures", mis en place après la fin d'"Aneth", a un fonctionnement particulier pour le vote final : si le débat n'aboutit pas à un accord, la sélection se fait en comptant les arguments positifs pour chaque pièce défendue, un argument égalant une voix, de sorte qu'un élève seul peut ainsi, en énonçant plusieurs arguments, avoir autant de poids qu'un groupe d'élèves, aussi nombreux soient-ils. Enfin, le coup de coeur "Pages de théâtre" de l'association en région Rhône-Alpes "Théâtre à la page" (affiliée ANRAT et présidée par Marie Bernanoce) qui a un prix pour les niveaux CM1/5e et un autre pour les niveaux 4e/seconde. Cette association, qui travaille actuellement avec une trentaine de classes, contribue aussi très activement à la formation des enseignants qui participent au projet.

Le travail en partenariat avec "Théâtre à la page", qui réunit en son coeur artistes et enseignants, a été essentiel dans l'évolution de mes pratiques didactiques. Les formations proposées par cette association, plusieurs fois dans l'année, donnent d'autres moyens d'aborder ces textes, en mettant en jeu la classe entière dans le cadre d'activités inventives et créatrices d'un comité de lectures. C'est donc en collaboration avec les membres de "Théâtre à la page", que je vais maintenant présenter les étapes "d'une séquence filée" d'un comité de lecture "Pages de théâtre".

"Pages de théâtre" : exemple d'un comité de lecture en "séquence filée" en 6e

Corpus

Karin Serres, Mongol, L'École des loisirs, 2011(auteur OCCE 2012-2013)

Joël Jouanneau, Pinkpunk cirkus, Heyoka jeunesse-Actes Sud, 2011

Mike Kenny, Le Jardinier, Heyoka jeunesse-Actes Sud, 2006

Carlos Liscano, Ma Famille, Éditions Théâtrales jeunesse, 2002

Fabrice Melquiot, Blanches, L'Arche Jeunesse, 2010

La séquence "Pages de théâtre" a été mise en place en début d'année scolaire de 6e, après une séquence inaugurale sur le thème de la "rentrée" qui a permis, d'une part, de dresser un panorama rapide des différents genres et époques littéraires afin de mieux cerner par la suite les spécificités des textes de la sélection, et, d'autre part, de faire s'exprimer les élèves sur leur propre relation à la mémoire (thème TAP 2012 : de la mémoire individuelle à la mémoire collective). Une vingtaine d'heures, "filée" d'octobre à juin, était envisagée à l'origine pour cette séquence mais sans doute en utiliserai-je davantage...

Il va de soi que ce projet de séquence est à prendre comme un projet - que j'ai bâti après six années de comité de lecture mené dans mes classes -, non comme quelque chose de figé.

1re étape - Entrer dans "le comité de lecture" par les lectures

Les façons d'entrer dans le projet "Pages de théâtre" évoqués plus haut sont multiples.

  • La découverte de la sélection peut se faire autour du questionnement suivant : Qu'est-ce qui selon vous permet le rapprochement entre ces 5 livres ? Époque, genre, thème(s), questions qu'ils soulèvent... Question de l'édition aussi (petit historique sur les éditeurs qui ont milité...).
  • La lecture des incipit ou de courts passages en classe entière en laissant la liberté du "glanage" constitue un bon démarrage à la manière Ryngaert, Danan ou de Marie Bernanoce. En cercle, on peut par exemple se faire passer les livres de la sélection (une valise par classe contenant un seul exemplaire de chacun des cinq livres de théâtre jeunesse de la sélection). L'enseignant donne pour consigne de lire de manière neutre le début du texte chacun arrêtant sa lecture quand il le souhaite, avec la règle de prononcer une syllabe minimum. Cela permet de dédramatiser la situation de lecture et de partager un bon moment ensemble. Il est possible aussi de faire passer la parole par le regard. C'est une première approche agréable et qui a pour but de mettre en confiance, d'apprendre la culture du regard et de l'écoute. C'est d'autant plus intéressant avec des élèves de 6e en début d'année qui arrivent dans un établissement qui leur paraît souvent grand et entraîne des inquiétudes. C'est aussi l'occasion d'échanger sur leur vision du théâtre, de mettre sur la table leurs connaissances ou clichés divers et s'en servir comme point de départ afin de les amener plus haut.

Un élève faible s'aperçoit ainsi que d'autres camarades connaissent des difficultés et un élève dit "en difficulté" peut se révéler avoir une prestance jusque-là inconnue. Le théâtre est souvent un moment de bonne surprise où l'on découvre des élèves, celui qui paraissait timide ne l'est en fait pas quand il endosse un rôle ou tel autre qui était turbulent a une énergie qui est une force artistique. On use de stratégies différentes : on aborde le théâtre par le texte (lecture(s), analyse, extrait, structure...) - une grille de lecture serait à inventer -, par le jeu (dirigé ou proposition de groupes), par le spectacle, par l'écriture (invention, analyse, critique, transposition), par l'imaginaire (l'image, le projet de représentation, le dessin, le collage, la maquette, la bande-son), par la parole (le récit, les mots univers ou mots idées, l'explication, l'échange, le débat...).

2e étape - Au coeur du projet, comment favoriser les échanges et les débats ?

==> À l'oral

Dans la continuité de la première étape, on va peu à peu favoriser les échanges afin que les élèves puissent partager leurs recherches sur les textes et leurs réactions, sensibles et intellectuelles, à ces écritures. Le comité de lecture requiert alors la mise en débat, c'est un apprentissage de l'écoute de l'autre, de la prise de paroles pour partager ses intuitions de lecture et les confronter avec les autres qui permet alors d'avoir un accès aux multiples sens de l'oeuvre. L'utilisation d'outils et de carnets de bord semblent alors particulièrement pertinents.

==> À l'écrit

Un comité de lecture en classe tel que celui de "Pages de théâtre" est aussi une belle occasion d'écrire. Cela a été l'objet d'une des trois formations proposées cette année par Marie Bernanoce dans le cadre de "Théâtre à la page". La lecture de son article "L'écriture au risque de la théâtralité" est aussi particulièrement enrichissante.

On peut écrire du théâtre de multiples façons.

Il est possible d'écrire une scène "sandwich" que l'on ajouterait à la pièce (dans L'Ogrelet de Suzanne Lebeau, on peut imaginer écrire la lettre de la mère à la maîtresse d'école), ou de pratiquer le jeu du cadavre exquis. Il peut être mis en place un carnet de bord dans lequel chacun écrit à chaque étape ses sensations, réactions, questions, envies de relecture en séparant ce qu'il souhaite partager avec les autres de ce qu'il veut garder pour son intimité (feuilles de différentes couleurs ou confection de "cachettes secrètes" dans le carnet).

Le but du comité étant d'élire un "coup de coeur", c'est l'occasion de travailler l'argumentation. Par groupe de deux, on peut établir un tableau argumentatif à trois colonnes pour donner des arguments en faveur de sa pièce, en défaveur, et médians. Chacun écrit un argument à tour de rôle en répondant à celui qui vient d'être écrit, ou redémarre une argumentation. Chaque groupe passera ensuite sa feuille à un autre groupe.

Ou bien, écrire le récit d'une discussion entre trois lecteurs de la pièce qui échangent, dans un lieu qu'il faudra préciser, et ne sont pas d'accord ; ce récit peut se présenter comme une scène dialoguée de nature théâtrale ou bien peut être de nature narrative. Cela peut être une note d'intention fictive qu'un metteur en scène aurait rédigée pour monter la pièce, mais aussi le texte d'un critique professionnel d'un journal, ou même une lettre que l'on souhaiterait envoyer à l'auteur.

Comme on l'a vu, la lecture amène l'écriture mais sans qu'on se cantonne à l'écriture du dialogue ou didascalique. C'est vraiment l'occasion d'écrire de multiples manières.

3e étape - Le vote

Le vote du "coup de coeur" a ensuite lieu dans chaque classe qui rédige alors en commun une lettre à l'auteur élu, dans laquelle ils expliquent le choix de leur coup de coeur.

4e étape - Après le vote, l'école buissonnière

Une fois que les coups de coeur sont annoncés, chaque classe travaille son texte préféré sous une forme libre : mise en voix et/ou en espace d'un passage, lecture, arts plastiques... selon les envies de chacun. Pour conclure, une dernière demi-journée lors de la semaine "tapages" réunit les classes participantes au projet afin de proposer un travail abouti ou "un chantier" qui pourra prendre des formes très différentes selon les envies et compétences de chacun.

Conclusion

En conclusion, mener un comité de lecture en classe, c'est l'apprentissage de la découverte, une affirmation du sentiment critique passant nécessairement par une certaine estime de soi, mais le comité de lecture, et c'est là un des enjeux, amène le lecteur à écrire sous toutes ces formes, c'est un va et vient permanent, l'un enrichissant l'autre. Cette démarche n'est pas une simple "méthode" de plus, mais bien une autre façon d'être et d'apprendre, où le corps et la relation au collectif sont déterminants. Les oeuvres sont à "traverser" et à "être traversés par elles" et non simplement à visiter comme des savoirs extérieurs à soi.

Aux bienfaits concrets du théâtre en termes d'épanouissement personnel, de prise de confiance en soi, de réels bénéfices psychologiques et sociologiques, c'est l'acquisition d'une culture qui est essentielle, aux côtés de savoirs et de savoir-faire. J'ai tenté de récapituler ainsi les bénéfices pour un jeune d'un comité de lecture.

Le jeune partage une expérience collective.

Les pièces de théâtre contemporain pour la jeunesse sont des histoires fortes et à la fois très poétiques et l'oralité de l'écriture dramatique contemporaine trouve des échos évidents chez nos élèves, car les écritures des auteurs dramatiques de notre temps "c'est aussi enseigner le terreau historique sur lequel il s'est construit"6.

Grâce au débat, il fait l'expérience du partage collectif des émotions et des échanges que suscite la fréquentation des oeuvres, il relativise ses goûts et ses références, il entre dans l'échange construit (et pas seulement "réactif"), il élabore sa vision critique du monde "et non de simple acquiescement aux valeurs d'une Culture panthéon ou simplement marchande"7.

Grâce à la pratique de mise en espace, il porte ses conflits latents (d'identité) dans un espace symbolique et structuré protégé par le "jeu" (et ses règles) et par le masque (le personnage) que les oeuvres proposent. Il fait l'expérience d'autres "Moi" imaginaires, prend des positions identitaires et sociales de la vie réelle.

Grâce à la pratique de lecture à voix haute, il traverse la langue (le lire et le dire) d'une façon dynamique et intériorisée (toute parole dite est reliée à un corps, un geste, une adresse bien réelle). La langue fait "sens" et corps, il traverse le miroir des mots et des textes, se les "approprie". Il vit une expérience qui va jusqu'au risque de la présentation publique (confrontation à une peur surmontée avec tous et au final libératrice).

Si j'en reviens à cette fameuse question initiale posée par mes élèves de 6e "On fait théâtre ou français ?", en sortant du débat, que mon cours puisse être du français ou du théâtre, c'est le verbe "faire" qui m'interpelle : "faire français", "faire théâtre". La pratique du comité de lecture "Pages de théâtre" m'a amené à mettre en place des démarches différentes dans mon enseignement du théâtre d'abord, puis par transposition à tout mon cours de français également : essayer, tenter, créer, être en balbutiement aux côtés de mes classes ; faire acquérir des savoirs aussi, des compétences, des savoir-faire certes, mais aussi et surtout prendre le temps d'être sur le chemin de la connaissance, sentir, réfléchir, regarder comment les choses se construisent, ne pas prendre les élèves pour des récipients de connaissance mais bien pour des êtres vivants en devenir. Je ne peux que finir sur les belles paroles de Fabrice Melquiot qui parle des enfants mais qui pourrait tout aussi bien parler de nous, les enseignants :

Un enfant qui lit du théâtre est un enfant qui transpire et les enfants aiment cela. Lire un texte de théâtre, c'est se reconnaître prêt à autre chose que lire, simplement lire. Lire un texte de théâtre, c'est courir, siffler, boire et manger, trembler, mettre des coups, en prendre, perdre et gagner, quitter sa maison, entrer dans d'autres par des portes dérobées, et puis, ça n'a rien à voir, c'est autre chose.


(1) Annick Brillant-Annequin, "Lire des pièces de théâtre : le pari de l'impossible ?", dans Le Sujet lecteur. Lecture subjective et enseignement de la littérature, A. Rouxel et G. Langlade (dir.), Presses Universitaires de Rennes, 2004, p. 276.

(2) Ibid., p. 277.

(3) Marie Bernanoce, À la découverte de cent et une pièces. Répertoire critique contemporain pour la jeunesse, Éditions théâtrales-CRDP de Grenoble, 2006 ; Vers un théâtre contagieux, Éditions théâtrales, 2012.

(4) Catherine Dupuy, Le français tel qu'on l'enseigne, Thèse de Doctorat, Université de Montpellier, 2009, p. 154.

(5) Marie Bernanoce, Vers un théâtre contagieux, op. cit., p. 17.

(6) Enseigner le théâtre contemporain, Annick Brillant-Annequin (dir.), Éditions théâtrales-CRDP de Grenoble, 2009, p. 20.

(7) Le Théâtre et l'École, Jean-Claude Lallias (dir.), ANRAT-Actes Sud, 1985.

Lire au collège, n°93 (05/2013)

Lire au collège - Le comité de lecture théâtral : une alternative pédagogique contemporaine ?