Dossier - "Entrée en théâtre(s) : répertoire contemporain et jeune public"

La collection "Pièce démontée". Une aide à la transformation de la pédagogie du texte théâtral

Jean-Claude Lallias, professeur agrégé, conseiller théâtre, département Arts et Culture (CNDP)

La lecture des textes de théâtre au collège, comme de la poésie, est présente tout au long des quatre années de la scolarité. Bien sûr, la comédie figure explicitement au programme de 5e, dans l'étude des genres. La liste des oeuvres recommandées pour "la lecture des collégiens" dans les programmes comporte de nombreux textes d'auteurs contemporains pour la jeunesse (Fabrice Melquiot, Philippe Dorin, Nathalie Papin, Suzanne Lebeau, Jean-Claude Grumberg, Bruno Castan...). Par ailleurs, aussi bien l'histoire des arts au collège que la nécessité dans chaque projet d'établissement d'un volet artistique et culturel donnent aux enseignants, notamment de lettres, la possibilité de faire découvrir aux élèves le théâtre dans toutes ses dimensions.

Pour reprendre la formulation d'un de nos plus grands auteurs vivants, Michel Vinaver, le théâtre est un art hybride, à la fois objet de lecture (textuel) et objet de représentation (ses réalisations scéniques). Aussi ne saurait-on se passer dans l'initiation des élèves de cette double nature qui relève à la fois de l'étude littéraire (les spécificités de l'écriture dramatique) et de l'éducation artistique (tout ce qui concerne la mise en jeu concrète, la mise en scène et l'approche esthétique de la représentation).

Le théâtre : l'apprentissage d'une lecture spécifique

Dès que l'on aborde le théâtre avec les élèves, que ce soit à partir d'une oeuvre du patrimoine ou que ce soit à travers la découverte des oeuvres contemporaines, le texte théâtral relève d'une étude spécifique. Dialogué ou non (car les formes chorales ou les formes de récit en scène existent tout au long de l'histoire théâtrale occidentale), ce qui fait théâtre est toujours une parole adressée dans un espace, une parole incorporée et destinée à agir sur un autre protagoniste (dans le cas du dialogue) et de toute façon sur le public1. Par le rythme, par l'adresse, par la variété des couleurs émotionnelles et des images, il s'agit toujours d'une parole agissante. Aussi toute lecture du texte théâtral présuppose un lecteur qui est capable de déchiffrer la partition textuelle et de déployer, au moins mentalement, toute sa polysémie en rapport à l'espace. En quelque sorte une "lecture en relief". Il s'agit tout simplement de ne jamais oublier cette recommandation de Molière lui-même, dans son Avertissement au lecteur de L'Amour médecin :

On sait bien que les comédies ne sont faites que pour être jouées, et je ne conseille de lire celle-ci qu'aux personnes qui ont des yeux pour découvrir dans la lecture tout le jeu du théâtre.

Ce mot "jeu" est à prendre dans tous les sens : à la fois le dispositif scénique d'une époque et d'une tradition théâtrale (au demeurant souvent fort mal connue, car les modes de représentation, toujours éphémères, s'effacent et se renouvellent au cours de l'histoire) ; mais aussi le "jeu" au sens mécanique, c'est-à-dire les innombrables variations et possibles qui donnent vie, surprises et originalité d'interprétation à un texte : là réside l'essentiel du théâtre et de ses plaisirs. C'est à ce déploiement des variations et des potentialités du texte que convoque toute pédagogie vivante de la lecture du théâtre en classe de français. L'élève, par essais et tâtonnements, doit être incité à prendre appui sur la matérialité du texte et ses contenus objectifs : disposition typographique, présence ou absence d'indications scéniques, adresse et direction de la parole, prise en compte du "en scène" et du "hors scène", marques d'espace et de temporalité explicites ou implicites à l'intérieur du texte lui-même, rythme et prosodie, rapports entre les répliques (les "mouvements" de la parole entre les personnages dans le cas du dialogue). À partir de ces repérages et essais, il doit progressivement construire des possibles d'interprétation, en repérant les éléments incontournables qui font sens et en pointant les zones d'incertitude et d'ambiguïté, de variations possibles, qu'une mise en lecture active pourra confronter à d'autres propositions tout aussi recevables, voire inattendues. C'est ainsi faire comprendre, par une pédagogie ouverte à la comparaison, que toute réalisation scénique (et donc interprétation ou lecture de l'oeuvre) est nécessairement la résultante de choix et de trouvailles, en abandonnant toujours d'autres pistes et d'autres visions. La lecture d'un texte théâtral aboutit toujours à un parti pris librement élaboré par un lecteur actif. Sans rompre avec la nécessité d'apporter des éclairages et des références indispensables, le professeur doit guider ce déploiement du texte en faisant confiance aux élèves et à leurs essais pour déployer leur lecture dans l'espace. Et le recours à l'espace concret, à la répartition de la parole, aux essais incertains d'adresse et d'intention est la plus efficace façon de faire surgir "tout le jeu" du théâtre que les élèves ont pu mentalement déjà repérer. Le préalable sur toute autre approche est bien cet accompagnement joyeux d'une exploration partagée et guidée. Cela relève de la responsabilité didactique de la classe de français et d'une pédagogie inductive et intuitive : le texte est un problème (une mise en problème) et les solutions individuelles et collectives toujours plurielles... C'est là le meilleur moyen de préparer les élèves non seulement à une réelle connaissance des fonctionnements du texte théâtral, mais aussi à recevoir et à mieux percevoir une interprétation scénique (qu'ils la voient en vraie grandeur dans un théâtre, ou qu'ils explorent des traces audiovisuelles de mises en scène à partir d'une captation). Et ce qui vaut pour le texte classique vaut tout autant pour les oeuvres contemporaines dont la diversité des formes d'écriture est à explorer2.

La représentation : un objet d'étude vivant et innovant

Parallèlement à ce renouveau de l'étude des textes de théâtre en classe de français, nous savons que de nombreux professeurs de lettres au collège font découvrir, chaque fois que cela leur est possible, des représentations et des créations théâtrales. Le développement des projets "École du spectateur"3 et le dispositif national "Transvers'arts"4 proposent toute une série d'activités et de démarches pour faire de la rencontre avec la représentation un objet d'étude vivant et innovant. Et la mise en place aujourd'hui de "Parcours artistiques et culturels" pour tous les élèves, priorité des deux Ministères de l'Éducation nationale et de la Culture, en lien avec les collectivités territoriales, s'appuie sur les expériences tout à fait remarquables qui ont été conduites dans ce domaine depuis plusieurs années. Enseignants et structures culturelles sont soucieux à travers ces démarches très ouvertes de faire vivre aux élèves une expérience collective et personnelle enrichissante pour accéder au "symbolique" et à la pensée critique. La tâche est bien sûr immense avec des élèves plongés dans un monde indifférencié du "tout image" où les oeuvres de l'esprit et du regard décalé sur le monde sont noyées dans la consommation pulsionnelle et le divertissement mercantile. Le numérique offre cependant la possibilité aujourd'hui de convoquer en classe, sur toutes sortes de supports, les traces de créations théâtrales et d'en faire une étude vivante, clef d'accès renouvelée aux oeuvres. Il est possible à tout collégien, avant même de lire et d'étudier un extrait en classe, d'en découvrir aisément une interprétation scénique enregistrée. Du texte à la représentation, de la représentation au texte, tout un espace interactif oblige aujourd'hui chaque enseignant à tenir compte de cette réalité et à guider ses élèves à savoir se repérer et comparer. Il n'est pas anodin que l'art le plus ancestral (le théâtre existe depuis plus de 3000 ans dans la culture occidentale) puisse être ainsi aux avant-postes de la révolution numérique et des évolutions considérables qu'elle entraîne. Car par sa puissance symbolique et son refus du spectateur client, le théâtre de création impose toujours une vision contradictoire et la confrontation d'idées, le partage et l'échange au sein de la communauté, dans le respect de la différence, de la liberté et de la parole de l'autre. Molière est bien vivant et se serait saisi de ces opportunités pour mener la lutte contre les conventions et les hypocrisies, sans se départir de divertir !

Une collection partenariale, conçue en réseau

Anticipant sur ces évolutions, la collection "Pièce démontée" a été créée en 20045 pour fournir aux enseignants de tous les niveaux scolaires des dossiers pédagogiques en ligne, libres d'accès et gratuits. Il me semble utile d'en rappeler les principes et les méthodes de façon pratique en renvoyant aux dossiers eux-mêmes6.

Le CNDP et le réseau des CRDP ayant une mission de production de ressources pour accompagner les arts et la culture dans le milieu scolaire, il nous parut utile de répondre à une double attente. Celle des enseignants qui ne disposent pas toujours des informations indispensables sur les pièces et leur création à la scène ; celle des théâtres et des relations avec les publics scolaires qui ont conscience que les "dossiers de presse" ne se convertissent pas aisément en classe en activités pédagogiques à la fois structurées et adaptées à chaque niveau de la scolarité.

Collection nationale, à laquelle les CRDP peuvent répondre en se portant candidats pour leur région dans le cadre de l'appel d'offre "Arts et Culture", elle doit veiller à ce que la création qui sera accompagnée soit l'objet d'une tournée suffisamment importante et touchant au moins trois académies. Dès le départ, la collection a vocation à accompagner aussi bien des mises en scène de textes du répertoire classique français et étranger (un tiers des dossiers) et des créations contemporaines (deux tiers des dossiers), aussi bien de textes dramatiques d'auteurs vivants que de créations scéniques qui ne partent pas nécessairement d'un texte (formes visuelles, créations de marionnettes, arts du cirque). L'objectif est en effet de rendre compte de la diversité et de la richesse des arts du spectacle vivant. Chaque saison des spectacles plus directement destinés aux enfants et aux plus jeunes élèves sont retenus, même si d'emblée la demande la plus pressante porte sur les grands du collège et surtout les lycées.

Chaque dossier prend place dans une programmation annuelle qui cherche donc un équilibre entre les régions, les âges concernés et des créations que l'on peut imaginer a priori marquantes ou intéressantes pour enrichir la collection. Ce n'est faire injure à personne que de constater que les créations en France qui tournent le plus partent souvent des grands théâtres de la région parisienne et des Centres dramatiques nationaux ou de quelques compagnies au rayonnement important (comme le Théâtre du Soleil, par exemple, ou des équipes programmées dans les grands festivals comme Avignon ou le festival d'Automne).

Cette collection, coordonnée par le CRDP de Paris, est donc le fruit d'un travail en réseau grâce au partenariat entre des enseignants (rédacteurs du dossier) et les équipes artistiques et de médiation des théâtres. Chaque dossier pédagogique est mis en ligne au moment de la création de l'oeuvre et l'accompagne ensuite tout au long de son exploitation en tournée. Internet permet ainsi à tous d'avoir accès partout aux mêmes ressources.

Contenus et méthode de la collection

Voyons maintenant le contenu et les démarches que l'on trouve dans les quelques 150 dossiers actuellement consultables depuis la création de la collection. Pour chaque pièce ou création scénique, nous essayons de fournir en amont et en aval de la représentation de nombreuses pistes concrètes et pratiques dans lesquelles chaque enseignant pourra librement puiser, en fonction du temps qu'il pourra consacrer au spectacle tout autant qu'en fonction de son propre projet de classe avec ses élèves7.

Néanmoins, si chaque dossier est par nature différent en fonction des caractéristiques du texte et de la création scénique (on peut supposer que pour l'étude textuelle d'un classique connu, l'enseignant dispose de toute façon d'autres sources pour travailler), dans tous les cas des principes méthodologiques traversent l'ensemble des dossiers.

En amont, il s'agit toujours de mettre les élèves en appétit, de créer une attente et une anticipation sur la représentation. Nous privilégions, autant que cela est possible, une découverte du texte (quand il y a texte) sans préalables, par des propositions de mise en voix, de mise en espace, d'explorations de thèmes qui semblent traverser l'oeuvre. Dans certains cas, la pièce convoque des références indispensables (historiques, culturelles, formelles) qui sont l'objet de recherches d'informations, d'exposés, de travaux pratiques en classe pour que d'éventuels obstacles cognitifs ou symboliques ne viennent pas s'interposer inutilement entre les élèves et l'oeuvre. Le guidage porte aussi sur l'anticipation des problèmes spécifiques que la pièce peut poser pour le passage à la scène et sur la focalisation sur un ou deux aspects scéniques (choix d'espace, lumières, musique de scène, costumes, distribution) dont on peut penser, avec l'équipe de création, qu'ils aideront les élèves au plaisir de la découverte en amateurs éclairés. De même, des propositions peuvent porter sur le rôle des métiers du théâtre comme sur le parcours des artistes qu'ils découvriront. Nous récusons par principe l'étude exhaustive et toute définition fermée du sens de l'oeuvre avant le "jeu" de la représentation et de ses choix.

Conscients que chaque élève fait une expérience personnelle au cours de la représentation (heureuse ou déceptive, car toute réelle création comporte un risque), le travail en aval consistera d'abord en un échange collectif au retour dans la classe. Personne n'a raison devant un spectacle, mais on commencera par la description en commun la plus objective possible de ce qui a été vu et entendu (l'espace et son évolution, le rapport qui a été établi avec le public, les lumières, le son, les costumes, les objets scéniques, la distribution et les régimes de jeu). C'est une première étape où chacun peut mesurer - sans d'inutiles jugements à l'emporte pièce - que l'on est toujours enrichi et plus intelligent par l'échange avec les autres, qui ont repéré un détail qui a échappé ou qui ont perçu un "effet de sens" en mettant la pièce en résonance avec d'autres expériences culturelles (films, lectures, autres pièces). Ce retour est aussi l'occasion de faire apparaître des questionnements qui permettront d'interroger l'équipe de création, si un échange a posteriori peut être organisé8. À partir de là, il est possible à la classe d'aller plus loin, de revenir sur un extrait du texte ou du spectacle de façon active, d'approfondir certains thèmes par des débats ou recherches et bien entendu de faire des "rebonds" vers d'autres disciplines ou d'autres connaissances.

Ajoutons, que le plus souvent, les dossiers incitent les élèves à être créatifs, à recourir au dessin, à l'écriture personnelle, à toutes les formes qui peuvent leur permettre collectivement et individuellement d'être "acteurs" de leur propre expérience.

Un fonds de références pratiques et d'auto-formation

Nous considérons le plus souvent un spectacle de théâtre comme vecteur d'une interdisciplinarité sans artifice, élargissant les centres d'intérêt des élèves à d'autres arts, à l'histoire, aux questions de société et du "vivre ensemble" dans une école où chacun a sa place, irremplaçable.

Tous les dossiers pédagogiques "Pièce démontée" sont téléchargeables et imprimables9, ils comportent des annexes pour le support des activités proposées, une riche iconographie (photos, affiches, maquettes, etc.) et des liens convoquant entretiens ou images animées.

Au-delà de la durée de vie des spectacles, la collection constitue des archives pédagogiques du spectacle vivant sur de nombreuses pièces et un réservoir de pratiques et de propositions qui sont aisément transférables et réutilisables. L'une des ambitions de la collection est de servir durablement un mouvement d'auto-formation et de coopération pour tous les enseignants qui ont le désir de faire découvrir à leurs élèves, à travers la rencontre avec les textes, "tout le jeu" du théâtre10.


(1) On se reportera avec profit au livre de Michel Vinaver, Écritures dramatiques, Actes Sud, 1993.

(2) Se reporter aux travaux de Marie Bernanoce, Répertoire critique du théâtre contemporain pour la jeunesse, 2 volumes, Éditions Théâtrales, 2006 et 2012.

(3) http://www.anrat.asso.fr/ - rubrique "École du spectateur".

(4) http://transversarts.wordpress.com/

(5) D'abord créée de façon expérimentale en partenariat avec le Théâtre du Rond-Point (saison 2004-2005), la collection "Pièce démontée" s'est très vite étendue à d'autres lieux de création. Les théâtre partenaires sont aujourd'hui très nombreux à Paris comme en régions : Comédie-Française, Odéon, Théâtre de La Ville, Théâtre de la Colline, Festival d'Avignon, parc de La Villette, Théâtre Ouvert, Théâtre de la Commune d'Aubervilliers, Théâtre de Sartrouville, mais aussi Comédie de Reims, Nouveau théâtre d'Angers, Théâtre de la Criée à Marseille, Théâtre de Nice, Maison de la Culture de Grenoble, etc. et les demandes venant des grands festivals ou des théâtres n'ont cessé depuis lors de croître.

(6) Pour des dossiers récents concernant directement le niveau des collèges, voir notamment ceux consacrés à Jean de la chance (http://crdp.ac-paris.fr/piece-demontee/piece/index.php?id=jean-la-chance), Peau d'âne (http://crdp.ac-paris.fr/piece-demontee/piece/index.php?id=peau-d-ane) ou encore L'Avare ( http://crdp.ac-paris.fr/piece-demontee/piece/index.php?id=avare).

(7) Les propositions en amont et en aval de la représentation sont toujours plus nombreuses que ce que chaque enseignant pourra bien sûr retenir pour sa classe. Si un ordre et des démarches sont suggérés, il appartient à chacun de construire ses séquences de travail au mieux de l'expérience antérieure de ses élèves.

(8) Soit par une rencontre avec un membre de la création, soit en recourant aux échanges écrits que facilite Internet.

(9) Bientôt, le site de la collection proposera une recherche des dossiers par critères (auteur, titre, siècle, Théâtre concerné, metteur en scène, etc.), facilitant d'autant la réutilisation des dossiers au-delà de la création et de la tournée.

(10) Voir également le numéro consacré au théâtre par la revue Le Français aujourd'hui (mars 2013) et les autres ressources du réseau Scérén-CNDP en matière de théâtre, notamment la collection "Théâtre Aujourd'hui" et Tous au théâtre !, CRDP de Caen, 2012.

Lire au collège, n°93 (05/2013)

Lire au collège - La collection "Pièce démontée". Une aide à la transformation de la pédagogie du texte théâtral