Dossier - "Entrée en théâtre(s) : répertoire contemporain et jeune public"

Le théâtre, ça se lit aussi... au collège et ailleurs

Pierre Banos, directeur des Éditions Théâtrales et maître de conférences

Depuis leur création en 1981 à aujourd'hui, les Éditions Théâtrales ont toujours mené deux missions qui ne vont encore pas de soi, malgré trente ans de militantisme : défendre le texte de théâtre et sa potentialité de lecture ; militer pour un théâtre d'art aux qualités littéraires. Ce double credo se résume bien dans ce qui n'est pas réellement un slogan, mais bien un cap : le théâtre, ça se lit aussi. Et pourtant n'est-il pas paradoxal de viser une lecture du texte de théâtre alors même qu'il est une matière vivante, coincée entre littérature et spectacle. Là est le paradoxe de l'édition de théâtre. Comment les Éditions Théâtrales tentent de l'assumer ? Comment s'opèrent leurs choix, notamment dans leur collection "Théâtrales Jeunesse" ? Qu'en est-il de cette question complexe de la lecture des oeuvres dramatiques contemporaines principalement en direction des jeunes ?

La création des Éditions Théâtrales

À l'orée des années 1980, la publication des textes de théâtre contemporain est en déshérence du fait de l'abandon des collections de théâtre chez les éditeurs de littérature générale que sont Gallimard ("Le Manteau d'Arlequin"), Stock ("Théâtre ouvert") ou Le Seuil ("T comme théâtre"). Seuls deux éditeurs spécialisés subsistent : l'Avant-Scène Théâtre, mais la revue ne publie que des textes suivant l'actualité scénique parisienne, et L'Arche, au prestigieux catalogue principalement tourné vers les dramaturgies modernes et étrangères (éditeur de Brecht). C'est alors que poussé par un souffle nouveau en termes de politique culturelle (ministère Jack Lang et direction du théâtre confiée à Robert Abirached), la Ligue de l'enseignement décide de confier au comédien et metteur en scène Jean-Pierre Engelbach la création d'une collection de textes de théâtre contemporain sans objectif de création immédiate : pour défendre le texte, avant le spectacle. La collection "Théâtrales" publiait alors ses premiers textes (Le Bastringue de Karl Valentin et Honorée par un petit monument de Denise Bonal). En sept ans, le catalogue s'élargit à une cinquantaine de titres et la collection s'émancipe en 1988 pour devenir une maison d'édition indépendante de statut privé, quittant la Ligue. Jusqu'en 2000, la maison poursuit son aventure en sélectionnant des textes français, francophones et en traduction, avec pour objectif d'accompagner les auteurs reconnus, de découvrir de nouvelles dramaturgies et théâtralités et de proposer un répertoire auprès duquel viennent s'abreuver les metteurs en scène professionnels, mais également les compagnies d'amateurs et les spectateurs. C'est ainsi que se côtoient dans ce catalogue des dramaturgies aussi diverses que celles de Minyana, Renaude, Azama, Keene, Horovitz, Durringer...

À partir de 2001, la maison élargit son horizon éditorial en restant fidèle à ses auteurs d'origine, mais en publiant une nouvelle génération d'auteurs très présents sur les scènes d'aujourd'hui : Barker, Levin, Kwahulé, Levey, Wallace...

Une collection pour les jeunes lecteurs

Mais le tournant majeur de cette décennie 2000, c'est bien la création de la collection "Théâtrales Jeunesse" dont la direction est confiée à l'autrice et femme de théâtre Françoise du Chaxel. Pourquoi créer une collection spécifiquement dédiée à un public de jeunes lecteurs et pour leurs médiateurs ? Une double origine : l'émergence d'un répertoire (formule empruntée à la revue du CNDP, Théâtre aujourd'hui) de nouvelles pièces jeunesse porteuses de valeurs identiques à ce que défend Théâtrales - exigence littéraire, formes diverses, thématiques fortes... -, et une demande de repères dans le catalogue par des enseignants, des animateurs d'ateliers et des compagnies de théâtre. Or pour Théâtrales, et cela reste le cas aujourd'hui, les frontières entre théâtre jeunesse et théâtre généraliste ne doivent pas être érigées en obstacles. Les textes choisis doivent surtout être de grands textes, des oeuvres qui tiennent debout avant même une hypothétique création scénique et qui résistent à la lecture. Depuis dix ans, les choix effectués pour cette collection le sont avec la même exigence formelle et dramaturgique que pour le reste du catalogue : une évidence mais qui semble nécessaire de formuler tant on constate parfois que des auteurs du théâtre généraliste souhaitant élargir leur public à de jeunes lecteurs abaissent leur niveau de langue lorsqu'ils écrivent pour la jeunesse. Théâtrales refusent ce simplisme et vise des oeuvres à la densité littéraire effective, à la théâtralité formelle ouverte, laissant de la place aux lecteurs pour imaginer leurs représentations mentales, en se méfiant d'une "littérature en costume" pour paraphraser Ariane Mnouchkine. Théâtrales, en jeunesse comme dans le reste de son catalogue, ne croit pas au divorce entre théâtre et littérature : il s'agit pour l'éditeur de participer, depuis trente ans, au retour de l'auteur de théâtre et de ses textes au sein de l'assemblée théâtrale en dépassant le débat stérile du scénocentrisme vs textocentrisme (le théâtre est un art complexe convoquant plusieurs instances créatrices), tout en se revendiquant éditeur de littérature, spécialisée certes, mais d'un genre majeur au sein de l'histoire littéraire.

Quels textes choisis ?

L'émergence de ce nouveau répertoire jeunesse chez les auteurs de théâtre et le rachat du fonds de la collection "Très Tôt Théâtre" du précurseur Dominique Bérody (aujourd'hui codirecteur de la collection "Heyoka Jeunesse" chez Actes Sud-Papiers) a donc poussé la maison à franchir le pas d'une collection identifiable. Pour autant, le projet initial global de la maison se trouve ainsi conforté. Certains de ces textes n'ont pas forcément été écrits en direction exclusive des enfants et des adolescents, mais tous leur sont accessibles ainsi qu'aux adultes (comédiens, enseignants, parents...) "inachevés" que nous sommes tous.

Dans ses débuts, la collection fait se côtoyer des auteurs confirmés dans le spectacle jeune public comme Bruno Castan, Françoise du Chaxel, Suzanne Lebeau ou Françoise Pillet, des auteurs de théâtre qui ne partageaient alors pas cette "étiquette" tels que Yves Lebeau, Carlos Liscano ou Dominique Paquet, de jeunes auteurs dont les premiers textes publiés étaient leurs véritables premiers textes comme Sylvain Levey ou Dominique Richard, et enfin de vrais créateurs d'univers aux marges des conventions théâtrales comme Hervé Blutsch, Michel Marc Bouchard ou Roland Shön. Le tout "chapeauté" par un grand classique dont l'écriture grinçante et redoutablement efficace des années 1930 résonne encore aujourd'hui, Karl Valentin.

Dans le numéro 9 de la revue Théâtre aujourd'hui du CNDP, Dominique Bérody se demande si les "grands" éditeurs de théâtre qui ont ouvert des collections "jeunesse" à l'orée des années 2000 (Actes Sud, Théâtrales, L'Avant-Scène, L'Arche) se contenteraient d'être des suivistes éditoriaux, à savoir se contenter de rééditer des titres parus dans des collections défuntes ou confidentielles. On peut affirmer aujourd'hui que "Théâtrales Jeunesse" assume le rôle qu'on attend d'une collection éditoriale vivante : poursuivre le travail engagé avec les auteurs reconnus en publiant leurs nouveaux textes (c'est le cas avec Lebeau, Castan, du Chaxel ou Pillet, et avec les nouveaux "classiques" que sont devenus Serres, Richard ou Levey) ; découvrir de nouveaux auteurs et de nouveaux textes. Sur ce dernier point, sans rechercher la nouveauté pour la nouveauté, Théâtrales a lancé dans le grand bain éditorial des auteurs aujourd'hui très joués et étudiés en classe comme Jaubertie, Chevrolet, Bornstein ou S. Pierre. La maison, très soucieuse également de défendre des dramaturgies en traduction, s'est également tournée vers des auteurs jeunesse étrangers comme Suzanne Osten (Suède), Matt Harley (Angleterre) ou Daniel Keene (Australie).

Autre marqueur important des choix éditoriaux : la publication de recueils de pièces courtes soit issues de dramaturgies d'auteurs qui n'ont pas initialement dédié leurs oeuvres à un jeune public (Théâtre en court 1 propose des pièces de Levin, Durringer, ou Renaude...), soit des pièces qui peuvent être jouées par des distributions d'enfants ou d'adolescents. Ce travail nous le menons principalement avec des compagnies qui commandent des oeuvres inédites à des auteurs dans le cadre de résidences afin que les textes produits engendrent des spectacles assumés par de jeunes acteurs. C'est le cas des dispositifs Si j'étais grand de la compagnie bordelaise du Réfectoire (3 ouvrages à ce jour coédités avec la compagnie) ou Engagement de la jeunesse avec le Théâtre du Pélican à Clermont-Ferrand. Avec ces différentes orientations, le rythme annuel de la collection est de 6 à 8 titres.

Quelles thématiques ? Quelles dramaturgies ?

Il ne s'agit pas ici de dérouler un catalogue des thèmes choisis dans les textes publiés. Pour la simple raison que nous entrons dans les textes par la langue, l'écriture, le rythme. Nous ne cherchons pas de textes sur tel ou tel thème d'actualité ou censément porteur. En revanche, un texte traite toujours d'un thème, développe une fable. Aussi, Françoise du Chaxel, directrice de collection, et notre équipe ne s'interdisent aucun sujet. Si je devais tirer quelques enseignements des thématiques de la soixantaine de pièces publiées, on pourrait retenir quatre axes principaux.

==> L'altérité : la découverte de l'autre, la tolérance sont des sujets souvent abordés par les auteurs de Gérald Chevrolet et son Miche et Drate à Dominique Richard, la saga Grosse Patate en passant par Dominique Paquet avec Son parfum d'avalanche ou Henri Bornstein et Frère et soeur.

==> Le passage : à pièces jeunesse, pièces initiatiques ? Stéphane Jaubertie répondrait oui avec Jojo au bord du monde, au côté de Daniel Keene et L'Apprenti ou les trois pièces aux personnages féminins de Sylvain Levey (Ouasmok ? ; Alice pour le moment ; Lys Martagon).

==> Les sujets graves : on reproche souvent à la littérature pour adolescents sa noirceur, mais c'est faire peu de cas des tombereaux télévisuels de violence quotidienne. En littérature, et ici en littérature théâtrale, certaines thématiques peuvent être difficiles, sans complaisance, mais l'important est que ce sont des auteurs qui s'adressent aux lecteurs avec le nécessaire détour poétique et une langue qui met à distance. On peut penser dans cette "catégorie" à Suzanne Lebeau (les enfants soldats dans Le Bruit des os qui craquent ; l'inceste avec Petite fille dans le noir), Jean-Pierre Cannet (la déportation avec La Petite Danube), Jean Cagnard (la précarité dans L'Entonnoir) ou Yves Lebeau (le suicide avec Du temps que les arbres parlaient).

==> L'humour : ce dernier item n'est pas présent ici pour contrebalancer le précédent, mais bien parce qu'il y a également beaucoup de joie (pour reprendre la "dramaturgie de la joie" développée par Marie Bernanoce) et un humour malicieux dans les textes de théâtre d'aujourd'hui. On peut penser à l'iconoclaste Hervé Blutsch (Méhari et Adrien ou Le Syndrome de Gaspard) comme à l'univers loufoque de Karin Serres (Un tigre dans le crâne) ou la tendre ironie de Françoise Pillet (Émile et Angèle, correspondance avec Joël Da Silva).

Pour aller plus loin dans ces thématiques abordées, je renverrai aux deux ouvrages de référence de Marie Bernanoce que nous avons publiés en 2006 et en 2012 : À la découverte de cent et une pièces et Vers un théâtre contagieux, deux répertoires critiques du théâtre contemporain pour la jeunesse.

Et pour achever sur les choix de la collection, je dirais que nous défendons un texte de théâtre protéiforme : de la réécriture de contes classiques (la haute langue de Bruno Castan revisite les contes dans Belle des eaux, La Fille aux oiseaux ou Neige écarlate) ou des oeuvres utilisant la forme structurante du conte (Contes d'enfants réels de Suzanne Lebeau), au théâtre-récit en passant par des formes originales (le journal, la correspondance, le blog...), beaucoup de formes font théâtre, mais toujours un théâtre qui se lit, qui se joue, qui se rêve.

Comment accompagner une lecture prétendument "non naturelle" ?

Proposer de grands textes est une chose ; qu'ils soient lus, travaillés et appréciés en est une autre. Pourtant, nous nous adressons aux médiateurs grâce à plusieurs outils, au côté de nombreuses autres initiatives en régions (valises théâtre, prix Collidram des collégiens...).

Il ne faut pas le nier, le texte de théâtre traine derrière lui une image de texte "difficile à lire", qui nécessite une représentation mentale. Mais plutôt que de déplorer ce que la sémiologue Anne Ubersfeld nommait un "texte troué" (Lire le théâtre), voyons ici les atouts formidables en termes didactiques que renferme le texte de théâtre et la richesse de l'approche dramaturgique en classe. Nous luttons quelque peu dans nos choix en amont de tout projet de création contre cette nécessité de l'actualisation scénique des oeuvres. En revanche, le texte de théâtre requiert une action du lecteur grâce à laquelle les enseignants et les animateurs d'ateliers peuvent trouver des trésors. Cela fait écho à la "machine paresseuse" des textes exigeant un travail coopératif du lecteur pour remplir les "blancs" comme le montre si brillamment Umberto Eco dans Lector in fabula. Le lecteur, élève ou non, est face aux textes pour leur ajouter du sens. L'idée est bien que l'éditeur par son travail invisible (proposer une lecture universelle) n'impose pas un sens univoque, mais assume ce fameux paradoxe de publier une matière vivante et donc de la figer. C'est assurément pour autoriser des vies multiples à ces textes. Aux médiateurs d'agir dans une même direction pour ménager un espace de liberté aux jeunes lecteurs avec lesquels ils travaillent. S'appuyer sur la potentialité de lecture des textes pour favoriser l'analyse dramaturgique ; profiter également de la présence de représentations professionnelles dans sa région.

Pour favoriser l'approche des textes que nous publions, nous proposons depuis trois ans, outre la publication des ouvrages de Marie Bernanoce cités plus haut, des Carnets artistiques et pédagogiques disponibles gratuitement en ligne sur tjeu.fr. Théâtrales n'est donc pas un éditeur pédagogique et n'a pas vocation à réaliser des fiches pédagogiques destinées aux élèves. Nous souhaitions simplement aider les enseignants à mener la lecture d'un texte théâtral d'aujourd'hui, à l'explorer et ce faisant, à répondre à certains objectifs des programmes, mais aussi à les accompagner dans la mise en voix et la mise en jeu du texte.

À cet accompagnement rédigé par des enseignants qui ont testé en situation les pistes qu'ils proposent, nous ajoutons un carnet documentaire et artistique sur l'auteur, des présentations critiques parues sur le texte, des renvois à d'autres dossiers ou travaux pédagogiques, à des sites de compagnies théâtrales, notamment pour un travail sur la représentation, à travers photos et affiches de spectacles, en plaçant le partenariat artiste (les auteurs)-enseignants au coeur du projet.

En conclusion, ces quelques lignes

Le théâtre d'aujourd'hui destiné à la jeunesse a sa place dans la classe parce qu'il explore le réel ou l'imaginaire d'aujourd'hui, dans la langue d'aujourd'hui travaillée par l'écriture d'un écrivain d'aujourd'hui. Dans ce cadre, le livre de théâtre est un livre comme les autres, il n'oblige à rien et autorise tout : être lu, tout seul ou tous ensemble ; être présenté par quelqu'un ; être le support d'une séquence pédagogique ; faire l'objet d'un projet pluridisciplinaire, d'un projet artistique théâtral... Comme un roman, un conte, un album... Il faut simplement oser ouvrir la boîte à merveilles et faire confiance aux textes. De belles rencontres en perspective.

Lire au collège, n°93 (05/2013)

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