Dossier - "Entrée en théâtre(s) : répertoire contemporain et jeune public"

La certification complémentaire en théâtre expression-dramatique

Guy Cherqui, IPR-IA de lettres, délégué académique aux arts et à la culture (Grenoble)

Quelques principes généraux

La certification complémentaire a été instituée en 20041. Selon le texte même de cette note de service,

l'objectif poursuivi par la création de cette certification complémentaire est de permettre à des enseignants de valider des compétences particulières qui ne relèvent pas du champ de leurs concours. Il est aussi de constituer un vivier de compétences pour certains enseignements pour lesquels il n'existe pas de sections de concours de recrutement et, à terme, de mieux préparer le renouvellement des professeurs qui en ont eu la charge.

On peut donc en induire deux principes qui valent pour toutes les disciplines :

  • pour les candidats, la certification complémentaire valide des compétences particulières déjà acquises ;
  • pour l'institution, elle aide constituer un vivier pour alimenter des enseignements spécifiques non liées à une discipline de concours, c'est le cas des enseignements artistiques de danse, de cinéma audio-visuel et de théâtre en lycée.

Elle concerne tous les enseignants titulaires du second degré, y compris les stagiaires, dont la certification est validée dès que ceux-ci ont passé avec succès l'examen de qualification professionnelle. Toutefois, elle a une valeur particulière pour les enseignants de lycées, ou ceux qui désirent enseigner en lycée dans les enseignements artistiques (options facultatives et enseignements de spécialités de la série L) et elle est recommandée dans les enseignements d'exploration concernés (arts visuels, arts du spectacle). Au collège, elle sera prise en compte dans le cas d'un enseignement en Classe à Horaire Aménagé théâtre (CHAT), dans le cas d'une classe à projet culturel (dite classe à PAC) ou toute option expérimentale d'enseignement du théâtre en collège.

Si en être titulaire n'est pas obligatoire pour prétendre à tous les enseignements artistiques en lycée ou en collège, elle est fortement recommandée pour y enseigner.

Dans le cadre du théâtre expression-dramatique, ce dispositif sanctionne :

  • une expérience scolaire ou une formation initiale universitaire ;
  • des connaissances académiques ;
  • une expérience de spectateur averti.

Le statut de la culture dans le cursus scolaire

Une très prochaine circulaire commune au Ministère de l'Éducation nationale et au Ministère de la Culture et de la communication va paraître avec pour titre "Le parcours d'éducation artistique et culturelle" qui inscrira ce parcours dans le cadre scolaire et hors temps scolaire, dans les contextes des territoires où sont situés écoles et établissements. Il est clair que la culture, trop souvent considérée comme une "activité" périscolaire, presque décorative (et en tous cas complémentaire), doit s'inscrire dans le temps scolaire, en lien avec les programmes et l'activité menée en classe, dans le cadre de la pédagogie de projet : dans cette perspective, tout enseignement de théâtre dans un établissement témoigne d'une stratégie d'établissement qui s'appuie sur la culture pour consolider les apprentissages. Dans le cas du théâtre, on cherchera toujours à travailler sur un projet de classe qui aura pour objectif à la fois de stimuler chez les élèves une curiosité envers le travail théâtral, et en même temps de faire en sorte que cette activité puisse mieux intégrer les élèves plus rétifs à l'enseignement scolaire en s'appuyant sur d'autres leviers.

Ce type d'activité, au collège comme au lycée, réclame des enseignants compétents et engagés, qui aient une pratique culturelle marquée dans le domaine considéré. Il n'y a d'activité culturelle réussie dans un établissement qu'animée par des enseignants engagés, dynamiques, volontaires et surtout compétents. Être compétent en théâtre, et avoir une pratique culturelle théâtrale, cela signifie d'abord que l'intérêt pour le théâtre dépasse le simple cadre scolaire, que l'enseignant fréquente les structures culturelles du territoire, et notamment les structures culturelles de référence en matière de théâtre, y compris celles qui sont un peu plus éloignées. Cela signifie aussi qu'il se tient au courant de l'actualité théâtrale, lisant les critiques dans la presse ou les blogs spécialisés, se tenant au courant des programmations des grandes institutions et des festivals régionaux ou nationaux. Cela signifie enfin qu'il s'est constitué un fonds de ressources personnelles (audio-visuelles ou bibliographiques). Cela peut aussi signifier qu'il a (eu) une activité pratique dans le cadre d'une troupe d'amateurs.

Si cette compétence désire s'approfondir au service des élèves, il faudra aussi se plonger dans l'histoire du théâtre en France et l'histoire de la mise en scène européenne, notamment au XXe siècle, et lire les ouvrages fondamentaux sur la formation de l'acteur ou sur l'espace théâtral. Il s'agit surtout de se former un goût, de colorer ses propres compétences et sa propre culture, de manière à transmettre au mieux à ses élèves les outils de lecture d'un spectacle, le goût et la curiosité, le parfum et la poussière des planches, mais surtout les éduquer à se construire une opinion ou un point de vue.

L'activité culturelle dans le monde scolaire ne sera profitable aux élèves que s'ils se constituent un socle de connaissances, s'ils se frottent à une pratique, et s'ils sont en contact régulier avec le monde artistique : cela signifie en théâtre apprendre ce qu'est une lecture scénique, mettre en espace un travail et mettre en "danger" son corps , pratiquer l'école du spectateur de manière à créer les conditions d'un recul analytique devant un spectacle, et produire un propos nourri qui traduise une expérience de spectateur conscient. Conduire les élèves à une vraie conscience de spectateur, cela suppose une compétence consolidée de la part du professeur. L'activité théâtrale, la lecture du spectacle vivant doit développer chez l'élève une compétence critique, qui suppose à la fois savoir mener une argumentation à l'oral et défendre une position à l'écrit : ce sont les capacités à parler et à écrire de manière argumentée qui sont mobilisées et donc l'activité culturelle s'insère complètement, et à tous niveaux, dans l'activité d'apprentissage, notamment en matière de pratique de la langue.

Tout l'enjeu de la certification complémentaire se situe dans la tension entre la capacité professionnelle à transmettre des savoirs et des compétences, et l'engagement personnel dans une pratique culturelle qui demande temps et engagement. Autrement dit, comment transformer un intérêt personnel fort en outil d'apprentissage au service de l'élève.

La préparation à la certification

On l'a vu, la certification consacre une compétence acquise ; dans la plupart des cas, elle ne devrait pas demander de préparation spécifique, puisque les candidats a priori par leur activité personnelle et professionnelle y sont préparés : il n'est pas nécessaire d'enseigner en théâtre pour animer avec sa classe une "école du spectateur". Bien au contraire, chaque sortie théâtrale (et il en FAUT plusieurs par an) doit être l'objet d'une préparation attentive et d'une exploitation approfondie. Ce sont ces expériences qu'il faut analyser, sur lesquelles il faut réfléchir et qui doivent être l'objet d'approfondissement. Aller au théâtre suppose du temps en classe en amont et en aval, pour que les élèves puissent profiter au mieux de leur sortie, et si le spectacle pouvait être vu auparavant par le professeur ce serait encore plus profitable (c'est ce qui se fait avec des fortunes diverses pour Collégiens au cinéma et Lycéens et apprentis au cinéma).

Les nouvelles maquettes de concours (CAPES de Lettres) intègrent des options dans l'épreuve orale de Lettres modernes, dont une option "Théâtre". En voici les orientations :

L'épreuve prend appui sur un ou plusieurs extraits d'une captation théâtrale, accompagné d'un dossier constitué de plusieurs documents (photos de mises en scènes, textes, notes d'intention, articles théoriques ou critiques). Le candidat analyse les documents, les enjeux du dossier et les questions dramaturgiques posées par les extraits en s'appuyant sur sa culture théâtrale et critique de manière à en proposer une exploitation sous la forme d'un projet de séquence.

Cette option permettra au futur professeur de montrer ses connaissances, son goût et ses idées en matière d'exploitation pédagogique de documents sur le théâtre. Elle ne se substituera pas à la certification complémentaire, qui doit consacrer une compétence élaborée, construite et acquise, et témoigner que le candidat est prêt à enseigner le théâtre-expression dramatique en tant que discipline artistique spécifique et non pas seulement le théâtre comme l'un des domaines de l'enseignement des lettres. La certification complémentaire certifie donc une spécialisation, et doit attester que l'enseignant (de toutes disciplines) est bien spécialisé en théâtre, c'est-à-dire que non seulement il possède les connaissances académiques nécessaires et l'expérience de spectateur suffisante, mais aussi une expérience pédagogique qui lui permet d'approcher les techniques d'enseignement de la pratique théâtrale et les rapports avec un partenaire extérieur.

Les connaissances académiques nécessaires

Comme toute discipline, le théâtre a son histoire, ses phares, ses textes fondamentaux. On s'intéressera donc à l'histoire du genre, aux lieux et à l'évolution de l'architecture, à la formation de l'acteur et à la mise en scène dans son évolution. Ainsi Diderot, Bertolt Brecht, Antoine Vitez, Jacques Lecoq, Constantin Stanislavski sont des auteurs par lesquels il faut passer. On consultera des bibliographies, à titre indicatif on peut en signaler trois en ligne :

Les plus engagés entameront un cursus d'études théâtrales en université, les autres essaieront de se former méthodiquement par des lectures bien ciblées. Une connaissance de base des ouvrages fondamentaux est fortement requise pour se construire une compétence.

L'expérience de spectateur

Tout autant que la connaissance théorique du domaine, l'expérience de spectateur, la fréquentation régulière des salles est un critère déterminant d'admission à la certification complémentaire. Il s'agit à la fois de suivre l'actualité théâtrale et les programmations des grandes scènes nationales et régionales, et de se montrer un spectateur régulier et averti. On ne peut prétendre enseigner dans un domaine artistique et travailler avec des partenaires si l'on n'est pas à jour des tendances, des évolutions et des spectacles qui ont marqué presse et public. De même les jurys apprécient les candidats qui ont l'expérience de grands festivals comme Avignon ou au moins une connaissance de leur programmation et des débats qui les accompagnent. On ne peut évidemment exiger une fréquentation assidue de la part de collègues plus jeunes qui ont une famille et de jeunes enfants, mais les candidats doivent montrer qu'ils ont dans leur vie d'étudiant ou avant de fonder une famille, fréquenté les théâtres, qu'ils ont construit une expérience de spectateur averti, et qu'ils continuent à s'y intéresser : on ne peut confier des classes de théâtre à des enseignants qui n'ont pas une fibre de spectateur affirmée.

L'expérience pédagogique

Il n'y a pas de paradoxe à demander dans le cadre de la certification complémentaire une expérience pédagogique à des enseignants qui souhaitent enseigner dans une classe de "théâtre expression-dramatique" et qui n'ont pas encore eu accès à ces classes. On pourrait en effet objecter que c'est justement la certification qui va ouvrir à l'enseignement spécialisé. Après plusieurs années d'existence, la certification complémentaire a montré que les candidats qui s'y présentent ont déjà eu des expériences ou construit des projets en théâtre. La plupart ont animé un atelier de pratique artistique en théâtre et ont eu une expérience de travail avec un partenaire, élément déterminant dans tout parcours d'enseignement artistique : de la confrontation avec les professionnels va naître une claire conscience des points de vue scolaire et professionnel, des rôles de chacun. On essaie donc d'attirer l'attention sur la relation au partenaire, sur le positionnement de l'enseignant, sur les sources éventuelles de malentendus. Les commissions cherchent des candidats qui ont pris conscience ou qui ont l'intuition de la position de l'enseignant, de la relation différente aux élèves que le partenaire peut instaurer, sur l'évolution de la relation à l'élève après le travail de plateau. On attend également une réflexion sur les acquis des élèves, sur les compétences à acquérir, sur leurs effets éventuels sur le travail de classe "ordinaire". C'est donc une réflexion sur la construction d'une compétence en théâtre, mais aussi sur le théâtre (et la pratique culturelle) comme outil pédagogique au service des apprentissages généraux qu'on demande aux candidats à une certification complémentaire, qui puissent montrer que l'enseignant s'est préparé de manière fine à la spécialisation à laquelle il prétend. C'est évidemment souvent ces expériences qui ont provoqué l'envie d'aller plus loin et de se confronter à la certification.

Des ouvrages et des sites internet peuvent aider à orienter la réflexion. À titre limitatif, on signalera :

Le cas des enseignants-stagiaires

Le texte de 2004 permet aux fonctionnaires stagiaires de se présenter aux certifications complémentaires, et donc à la certification en théâtre-expression dramatique. Cela reste relativement rare, mais les candidats qui se sont présentés dans ces conditions avaient à la fois une formation initiale théorique (un cursus en études théâtrales) et une expérience personnelle approfondie de spectateurs, souvent très avertis. Comment alors compléter ces atouts par une expérience pédagogique approfondie alors qu'on commence dans le métier ? D'une part, il y a ceux qui ont cherché à travailler la pratique théâtrale avec les classes qu'ils avaient en responsabilité ou se sont agrégés à l'animation d'un atelier ou d'un club. D'autre part, il y a ceux qui avaient déjà une expérience dans l'Éducation nationale comme contractuels, et d'autres enfin avaient développé dans le cadre associatif des expériences d'animation qui leur avaient permis de réfléchir aux questions pédagogiques générales. L'expérience a montré que tous les personnels qui se sont présentés dans ces conditions (au moins dans l'académie de Grenoble) ont obtenu la certification et souvent avec des notes enviables.

Conclusions

Je ne voudrais pas décourager les enseignants désireux de passer la certification complémentaire en théâtre-expression dramatique et peut-être certaines exigences affichées paraissent-elles exorbitantes : que les futurs candidats soient rassurés, il ne s'agit ni d'un CAPES, ni d'une agrégation de théâtre ! Il s'agit de sélectionner ceux qui paraissent les plus aptes à conduire un enseignement spécialisé, qui demande des connaissances assises sans être forcément exhaustives, et un vrai sens pédagogique, mais ce qui reste peut-être déterminant, c'est une expérience régulière de spectateur averti : ils auront à animer une école du spectateur et devront former à leur tour des spectateurs avertis, le public de demain. Il est donc déterminant que le théâtre accompagne quelque part leur vie.


(1) BO n° 29 du 28 octobre 2004, Note de service n° 2004-175 du 19-10-2004.

Lire au collège, n°93 (05/2013)

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