Editorial

Entrée en théâtre(s) : répertoire contemporain et jeune public

Delphine Barbirati et Delphine Dussert, co-rédactrices en chef.

Enseigner le théâtre est pour nombre de professeurs une difficulté. Peut-être parce que le théâtre appelle avant tout dans l''imaginaire collectif un spectacle, et, du fait de l'étymologie de ce mot, implique qu'il est objet fait pour être vu. Or étudier, c'est avant tout lire et travailler un écrit. Un paradoxe impossible à concilier ? Enseigner le théâtre, est-ce accumuler étude de faits de langue, observation de quiproquos, repérage de procédés comiques ou tragiques ? Est-ce au contraire ne parler que jeu de scène, articulation, respiration ? La lecture est souvent le point central des séances ou projets envisagés. Mais elle n'est jamais seule. L'écriture, l'interprétation, le jeu, les échanges, le partage, l'improvisation, l'expression... sont quelques-uns de ses compagnons de route potentiels. C'est sans doute là un des paradoxes du théâtre : pour jouer, il faut travailler.

Il ne s'agit pas ici de chercher à comprendre pourquoi le théâtre est si souvent délaissé, mais d'essayer de voir comment s'en emparer pour explorer sa très grande richesse. Pour cela, sans doute faudrait-il commencer par admettre certaines idées fortes.

La toute première est que le théâtre, classique ou contemporain, parle du monde qui nous entoure. Rodrigue et Chimène, ce sont nos élèves. Étudier du théâtre ne se limite donc pas seulement à lire ou dire un texte, mais amène à se confronter à des thèmes et des pensées qui ont traversé les époques, qui nous parlent. Il ne s'agit pas ici d'évoquer la catharsis aristotélicienne, parfois galvaudée, mais bien de rappeler que le théâtre est action, comme une imitation de la vie, du bonheur comme du malheur.

La seconde est que théâtre classique et contemporain ne s'opposent pas : l'un n'est pas plus poussière, contraintes et règles que l'autre n'est langue vulgaire, spectacle malsain ou violent. Dépassons la querelle des Anciens et des Modernes pour ne retenir que le plaisir esthétique lié à l'art et la rencontre avec un texte.

La troisième idée forte est que le théâtre est création, invention, élaboration, formation. Il est donc une forme en mouvement, vivante qui suppose des échanges, des interactions entre les acteurs eux-mêmes mais aussi entre acteurs et spectateurs, ou entre l'auteur et les acteurs. Le sens n'est pas pré-établi, mais il se construit avec ce que chacun apporte. Le théâtre est avant tout une aventure collective, où la part des expériences individuelles forme un tout beaucoup plus vaste et donc beaucoup plus riche, comme en témoignent les nombreux partenariats et dispositifs qui existent pour coordonner les actions menées, pour apporter sa spécificité, pour partager son savoir(-faire), pour proposer des textes, des pistes, pour susciter la curiosité, pour "l'émergence d'un rêve commun, la joie d'une humanité partagée"1.

Tous ceux qui ont contribué à ce numéro sont unanimes : enseigner le théâtre, c'est vivre des expériences individuelles et collectives fortes, des temps de partage avec les élèves dont les uns et les autres sortent enrichis. Le théâtre est adapté à des situations pédagogiques et éducatives variées où les élèves sont mis en activité. Toutes ces situations dépassent les objectifs ou intentions de départ pour emmener ceux qui les vivent (les jeunes et les adultes) vers des horizons inattendus.

Parler de mise en activité, c'est évoquer la tâche complexe, et il est vrai que le théâtre permet de travailler de nombreuses compétences du Socle Commun de Compétences. La maitrise de la langue, la culture humaniste mais aussi, parce qu'il est le monde qui nous entoure, les compétences sociales et civiques ou l'autonomie et l'initiative. Et le théâtre n'a pas de domaine réservé. Cours de français, de mathématiques, d'éducation musicale... toutes les disciplines peuvent s'en emparer, pour elles seules ou en interdisciplinarité !

En publiant en 2012 une liste de "Lectures pour les collégiens" dans le but d'enrichir les titres de la littérature patrimoniale indiquée dans les programmes officiels de français, la Direction générale de l'enseignement scolaire accorde une place de choix au théâtre et fait ainsi un pas supplémentaire pour la reconnaissance de ce genre trop souvent négligé.


(1) Brigitte Smadja, dans son éditorial du catalogue de la collection Théâtre de L'École des loisirs qu'elle dirige.

Lire au collège, n°93 (05/2013)

Lire au collège - Entrée en théâtre(s) : répertoire contemporain et jeune public