Dossier "L'oral / 1 - Prendre la parole"

L'oral en latin, innovation pour une lecture compréhensive et authentique des textes

Sylvie Justome, IA-IPR de lettres, chargée du dossier des LCA, (académie de Bordeaux, 33)

Inspirée par la méthode conçue par Claude Fiévet, maître de conférences honoraire de l'université de Pau et des Pays de l'Adour, aujourd'hui continuée par Julie Gallego1 et Maylis Morel pour les étudiants, l'oralisation du latin expérimentée dans l'académie de Bordeaux en lycée et en collège permet aux élèves du secondaire d'entrer facilement dans le système de la langue/pensée sans l'intermédiaire de la traduction laborieuse en français, étape inutile qui fait écran à une lecture compréhensive des textes et ralentit habituellement le tempo des séances jusqu'à en faire un pensum ennuyeux et décourageant : trois phrases en une heure, que l'on décortique pour les remettre d'abord dans l'ordre du français, pour lesquelles on cherche minutieusement chaque mot de vocabulaire, que l'on traduit littéralement, et, pour finir, sur lesquelles on n'a pas le temps de revenir pour en apprécier le sens, la saveur et la portée ! Claude Fiévet définit la compréhension de lecture comme l'"adhésion immédiate à un ensemble organisé". La traduction française répond, elle, à de tout autres exigences et ne permet donc pas une "lecture compréhensive" capable de faire entrer le lecteur dans la pensée même du texte.

L'oralisation constitue un moyen de court-circuiter cet enchaînement fatal, pour rapprocher immédiatement langue et compréhension, encore une fois sans traduction - ou le moins possible. On profite en effet du fonctionnement flexionnel du latin pour s'affranchir de la remise en ordre "à la française" de la phrase latine, qui d'habitude précède la compréhension et que l'on confond à tort avec la traduction ; cette analyse préalable trahit en effet profondément le fonctionnement propre au latin, "l'esprit" de cette langue et de cette pensée, original en ce qu'il place les mots exactement dans l'ordre de la progression même du discours et les dévoile donc au destinataire dans un ordre choisi pour donner toute sa force à la pensée. On comprend pleinement le conseil d'Ausone à son petit-fils :

"Marque bien le sens en lisant : l'idée ressort mieux si on la détache, et une suspension donne de la force aux plus faibles pensées."

C'est pourquoi la méthode d'oralisation du latin fait et réussit le pari que l'on peut penser autrement, qu'il faut penser autrement pour comprendre réellement un texte latin, tant les structures de la langue latine sont différentes de celles du français, même si 80% de son lexique en sont issues.

Contrairement à ce que peuvent craindre beaucoup de professeurs de lettres classiques, formés à la démarche analytique classique et à la version, les élèves, eux, entrent tout naturellement et dès le début dans cette démarche innovante, calquée de leur point de vue sur la découverte de toute nouvelle langue étrangère. Depuis bien longtemps en effet, la traduction est bannie des séances de LVE et l'approche "communicative", "communicationnelle", puis plus récemment "actionnelle", prévaut. La situation de communication la plus authentique possible est installée par le professeur pour donner l'occasion d'actes de langage eux aussi les plus authentiques possibles : se présenter, exprimer ses goûts, son opinion, raconter, résumer, discuter... avec une visée et un enjeu ancrés eux aussi, si possible, dans le réel et dans le jeu des interactions sociales.

Le français langue seconde et langue de scolarisation, FLS/FLSco, apporte aussi des éléments théoriques : ce n'est pas par la version traditionnelle, mais par des manipulations de structures précises, réutilisées avec des variantes, entendues ou formulées, que les élèves s'approprient, en situation, la langue découverte à travers un texte. Cette approche "structurale" permet avec des débutants d'éviter des consignes de métalangage par l'exemple, engageant et dynamique, invitant à calquer sa production sur celle qui est fournie, mais aussi notamment d'aplanir tout naturellement et progressivement les difficultés de construction verbale prépositionnelle, là où l'approche traditionnelle procède par tableaux synoptiques généraux, exhaustifs et théoriques, très éloignés de la mise en pratique directe par les élèves au cas par cas et au fur et à mesure de leurs progrès.

Dès les premières séances, un "basilecte" latin peut ainsi se construire en commun, installant non seulement les mots les plus fréquents du discours, mais aussi les structures langagières fondamentales, que les élèves manipuleront avec plaisir et aisance - et qu'ils retrouveront directement dans tous les textes, créant l'adhésion immédiate sans laquelle il n'y a pas de compréhension proprement dite. Les échanges oraux préparent ainsi à des textes faciles d'abord, tels que les Hermeneumata pseudodositheana, bilingues grec-latin, qui évoquent la journée d'un écolier au IIIe siècle ap. J.-C. On peut aussi s'appuyer sur une carte, sur des images, des épitaphes, etc.

Mais, direz-vous, et disent la plupart des professeurs de lettres classiques à qui l'on présente l'innovation, oraliser le latin signifie bien le prononcer - or, la prononciation du latin pose d'épineux problèmes en France ! Les professeurs en sont effrayés, sans parler de l'accentuation. Pourtant, la prononciation enfin restituée à laquelle sont parvenus les philologues et telle que les Romains la vivaient, ne demande qu'un minimum d'efforts, puisqu'en latin, chaque lettre se prononce toujours, et toujours de la même façon. L'accentuation, elle, ne pose pas de problème pour les mots d'une seule ou de deux syllabes ; mais elle est étroitement liée à la quantité des voyelles et demande de mémoriser par imprégnation les mots nouveaux de trois syllabes et plus contenant des voyelles soit brèves, soit longues, lorsqu'on ne peut le déduire de leur position. L'oralisation permet cette imprégnation, sans crainte de se tromper au début : errare humanum est ! À la clé, la possibilité nouvelle d'apprécier la substance sonore même du discours, indissociable de l'effet produit, du sens et de la portée pour le lecteur...

Ausone conseillait aussi :

"Que les inflexions et les intonations de ta voix, accentuée avec art, conservent du nombre aux nombres des poètes."

Il ne s'agit pas seulement de la poésie, mais aussi très largement de la prose, quand l'on sait l'importance de l'éloquence à Rome, aussi bien dans le genre délibératif, qu'épidictique et judiciaire.

L'échange oral peut prolonger la lecture du texte ou bien y préparer, il peut mettre en oeuvre un dialogue pédagogique entre un professeur et un groupe d'élèves, ou bien créer des interactions orales entre élèves, la traduction ponctuelle n'est pas interdite pour sortir d'une impasse et gagner du temps pour avancer le plus loin possible : le professeur entre dans cette démarche d'origine universitaire mais adaptée au secondaire, avec beaucoup de souplesse, d'ouverture, d'adaptation et surtout la conscience qu'il innove et défriche donc, à sa guise, un terrain didactique tout neuf. Dans la pédagogie habituelle de l'enseignement du latin, la lecture mentale et la traduction rendent la langue incolore et insipide, puisqu'on ne la prononce qu'en traduction française ; il est alors bien difficile d'exiger des acquisitions de vocabulaire. En prononçant et en accentuant le latin au contraire, élèves comme professeur font surgir la langue en amont et hors du texte, lui rendent couleurs et saveurs de façon spectaculaire. Par exemple, en début d'année, professeur et élèves communiquent en latin2 pendant une trentaine de minutes sur une situation quotidienne ou d'actualité, ils acquièrent les structures élémentaires du latin et le vocabulaire, ils manipulent les variations de formes (cas, conjugaison) les plus simples ; les textes originaux présentés aussitôt sont lus et surtout commentés en latin : les questions du professeur induisent les réponses des élèves, travaillant en groupe, et leur compréhension du texte ; on peut alors le traduire, puis le relire en marquant bien le sens dans l'original3.

Ainsi, la séquence deux d'une année de seconde peut fort bien comporter dans son déroulement l'étude du texte suivant, coupé et aménagé en fonction des objectifs choisis.

Vercingetorix, Celtilli filius, Arvernus, summae potentiae adulescens, cujus pater principatum Galliae totius obtinuerat convocatis suis clientibus facile incendit. [...] Cognito ejus consilio ad arma concurritur. [...] hortatur ut communis libertatis causa arma capiant ; [...] Rex ab suis appellatur.

César, Guerre des Gaules, VII, IV

Appeler les élèves à répondre en latin oralement aux questions suivantes :

  1. Quis est pater Vercingetorigis ? Quid obtinuerat ?
  2. Quem Vercingetorix incendit ?
  3. Quid clientes Vercingetorigis egerunt ?
  4. Quis rex appellatur ?

Bien sûr, on extrait là un passage arbitrairement dans une dynamique globale qui implique beaucoup d'entraide et d'encouragement depuis le début de l'année.

Cette démarche, très active et ludique, présente, comme le vérifie la pratique de classe, de nombreux avantages : sur le plan didactique, il est intéressant de noter que, pour le professeur de latin, la notion de connaissances montre là ses limites et légitime celle de compétence, qui met en pratique les connaissances et dont l'évaluation constitue bien la pierre de touche de l'enseignement dans le cadre du Socle commun et de l'approche par compétences ; sur le plan pédagogique, le cours de latin devient vivant, l'effort demandé à chacun pour surmonter sa timidité et oser tenter en latin une réponse ou une question crée rapidement une solidarité et un climat collaboratif beaucoup plus chaleureux et humainement riche que dans le cours habituel. Le statut de l'erreur change positivement. Les effectifs de l'option, de fait, augmentent rapidement dans les établissements qui se lancent dans cette innovation. Non seulement comme avant, les élèves latinistes apprennent à mieux connaître les origines du français et de la civilisation moderne occidentale, apprennent à se situer historiquement, perfectionnent leur réflexion, leur patience, leur rigueur intellectuelle et leur esprit critique, mais encore la mémorisation du lexique, véritable clé de l'accès à la compréhension des textes, se trouve grandement facilitée par l'oralisation qui ajoute à la mémoire visuelle la mémoire auditive et qui "rebrasse" systématiquement le vocabulaire acquis de façon constante, exactement comme le font les collègues de LVE.

L'option ainsi enseignée facilite enfin, par la mise à distance du système linguistique français, le dépaysement que constitue pour les élèves l'apprentissage ultérieur de toute langue vivante étrangère, le contact avec toute culture étrangère et l'ouverture interculturelle indispensable à tout citoyen contemporain.


(1) Julie Gallego a présenté cette méthode lors du colloque "Langues anciennes, langues modernes : refonder l'enseignement du latin et du grec". Une captation audio a été réalisée, disponible sur http://www.cndp.fr/musagora/langues-anciennes-langues-vivantes/refonder-lenseignement-du-latin-et-du-grec-second-apres-midi-de-reflexion/accueil.html

(2) Ainsi, le dialogue mis en oeuvre par le professeur Germain Teilletche à Fumel (47300) :
- Ego dominus Teilletche sum.
- Tu es discipulus.
- Tu es discipula.
- Quis est dominus Teilletche ? - Ego sum dominus Teilletche.
- Quis est discipulus/a X ? - Ego sum discipulus/a X.
- Tu es discipulus/a X ? - Ego (non) sum discipulus/a X.
- Non es discipulus/a X ? - Quis es ? - Ego sum discipulus/a X.
Les élèves choisissent un nom latin. Chacun se présente à nouveau. Personne ne doit prendre de note.
- Quis es tu nunc ? - Ego sum discipulus/a X.
- Num ille/illa est discipulus/a X ? - Tu, dic mihi ! - Est/Non est.
- Nos dominus Teilletche et discipulus/a X sumus.
- Vos discipuli X et X estis.
- Vos discipulae X et X estis.
- illi sunt discipuli/ae X et X.

(3) L'atelier animé lors du colloque cité en dans la note 1 a présenté le témoignage de G. Teilletche du lycée de Fumel, avec des vidéos tournées en classe montrant des situations pédagogiques. Ces éléments et d'autres ressources sont disponibles en ligne sur le site de l'académie de Bordeaux : ressources pédagogiques disciplinaires lettres et langues anciennes ; ainsi que sur le site CARDIE Bordeaux, direction de la pédagogie, bilans d'expérimentations-innovations. On peut également consulter le site du lycée de Fumel et enfin les extraits du manuel de Claude Fiévet en ligne sur le site de l'université de Pau et des pays de l'Adour.

Lire au collège, n°90 (05/2012)

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