Dossier "L'oral / 1 - Prendre la parole"

Ces élèves qui ne parlent pas

Hélène Savin, professeure de lettres, formatrice D.A.A.F., collège Moucherotte (Pont de Claix, 38)

Participer, prendre la parole en classe, donner son opinion voire simplement répondre à une question ne sont pas forcément aisés pour tous nos élèves. Certains ont de réelles difficultés à l'oral et sont par là-même silencieux. Quand des élèves ne s'expriment pas, avant de travailler l'oral, nous déclenchons "oser parler".

Un élève timide aura des difficultés à s'exprimer, non parce qu'il n'a pas les mots, la syntaxe pour dialoguer, mais parce qu'il n'osera pas prendre sa place dans la discussion. Le problème pour cet élève est celui de la participation. Elle doit se réaliser "devant tout le monde". L'élève doit trouver sa place dans le groupe pour pouvoir s'exprimer devant lui, avec lui. C'est alors cette place, s'il ne parvient pas à la prendre, qu'il nous faut, dans un premier temps, lui offrir.

Pour déclencher l'oral, préparer l'expression orale, nous proposons à toute la classe la lecture. Un texte étudié devient un texte à lire à haute voix. Les critères de réussite et d'évaluation sont élaborés en commun. Les élèves connaissent ainsi les attentes. Les élèves ont une semaine pour travailler cette lecture chez eux. Ils enregistrent une première lecture, nous les écoutons de façon asynchrone et les conseillons (fiche de lecture en trois parties : attentes, conseils, évaluation) pour améliorer cette production. Ils retouchent leur "copie" et ils s'enregistrent dès lors pour l'évaluation.

Le texte écrit rassure ainsi les élèves. Ils prennent appui sur les mots qui leur sont donnés à lire. Nous aidons à ce moment-là leur prise de paroles. Ils n'ont pas à penser à ce qu'ils vont dire, mais comment ils vont le dire. Une étape, celle de prendre la parole pour lire, est franchie.

La suivante consiste en la déclamation d'un texte. Le texte doit vivre par la voix et la mémoire. L'extrait choisi doit être bref et porter une émotion afin que les élèves puissent l'exprimer. Comme pour la lecture, cette prestation est enregistrée, les élèves osent davantage devant un microphone que devant un public. Cependant, exprimer un texte n'est pas tout à fait s'exprimer.

C'est pourquoi nous poursuivons avec un exercice particulier, très cadré et très exigeant, "mes 30 secondes d'expression". Chaque élève doit s'exprimer oralement devant la classe pendant au moins 30 secondes sur le sujet de son choix, hors politique et religion, ou sur un thème précis. Nous adaptons la consigne pour le contenu, selon le niveau (5e ou 3e) de nos classes. Si la prise de parole de l'élève est trop brève, il reste tout de même face à son public. Nous traçons un cercle au sol devant le tableau qui représente le positionnement face à la classe - et évite qu'ils s'appuient contre le tableau - et imposons un rituel de démarrage. À savoir : je me déplace, me positionne dans le cercle tracé, je lève la tête, "un" je balaie du regard la partie droite de la classe, "deux" je balaie du regard la partie centrale de la classe, "trois" je balaie du regard la partie gauche de la classe, je remplis mes poumons d'air et gonfle mon ventre par une inspiration, je commence. Ce rituel permet à chacun de se poser ou de gérer une part du stress occasionné par la prestation à mener. Cet exercice, tout en les bousculant quelque peu, donne de l'assurance à nos élèves timides. En effet, ce sont eux généralement qui parviennent aux meilleures réalisations. Étant timides, ils ont travaillé, répété, alors que ceux qui sont à l'aise prennent parfois l'activité à la légère, misent plutôt sur une improvisation et reçoivent une leçon presque d'humilité. Les qualités oratoires se travaillent. S'exprimer c'est mener son corps et sa voix.

En complément, ou en préparation à ces activités, nous ajoutons des exercices de diction dont les élèves sont particulièrement friands : "Chez les Papous, il y a des papas, chez les Papous il y a des papas papous et des papas pas papous...", "Je vais chez ce cher Serge", "Je veux et j'exige d'exquises excuses". Nous avons dans notre bibliothèque portable, quelques petits ouvrages spécialisés dans ces phrases à pièges phonémiques. Les élèves les empruntent, se lancent des défis, nous les utilisons aussi comme exercices. S'exprimer à l'oral passe par lire, déclamer, prononcer pour ensuite oser.

Oser... Certains élèves ne se le permettent pas, du fait de leur voix particulière. Une voix qui paraît aux élèves "trop" aigüe pour un garçon, "trop" grave pour une fille, une voix qui mue... Ils craignent les railleries de leurs camarades. Dire, c'est dévoiler une part de soi en direct. Comment trouver sa voix... ou faire avec sa voix ? L'enregistrement ne mettra pas forcément plus à l'aise les élèves qui redoutent leur voix. Quand ils vont s'écouter, ils ne s'entendront plus de l'intérieur, avec toutes les résonances de leur corps, mais avec une oreille extérieure. Alors nous pointons les points forts, cherchons les caractéristiques pour en faire des points d'appui, des forces. Nous sommes plutôt dans la gestion et l'acceptation des différences à ce moment précis. Nous pouvons donner à écouter des voix célèbres particulières, nous pensons à Louis Jouvet, Fabrice Luchini... Nous écoutons de l'opéra et du slam. Nous montrons la diversité et par là la richesse des voix. S'exprimer à l'oral c'est aussi avoir sa voix.

En dernier lieu, nous abordons le cas des élèves à besoins spécifiques. Certains - peu, mais ils existent - peuvent rester silencieux à cause d'un trouble du langage, la dysphasie. Brièvement, la dysphasie est un trouble spécifique du langage oral - la dyslexie est un trouble spécifique du langage écrit - qui gêne, ou handicape selon la sévérité, une personne à l'oral. L'élève dysphasique entend bien, n'a aucun problème pour l'articulation au sens mécanique du terme, mais rencontre des difficultés à l'oral, à la fois pour l'émission - parler - comme pour la réception - écouter. Les déterminants prononcés ne sont pas toujours ceux attendus. Les confusions entre le masculin et le féminin peuvent être fréquentes. La classe grammaticale d'un terme n'est pas toujours la bonne. Une élève dysphasique me parle, par exemple, d'un "lire" qu'elle a apprécié, m'explique aussi qu'elle déclenche des moqueries quand elle s'exprime ou que l'on ne la comprend pas toujours, ce qui l'agace et la désole. La syntaxe aussi peut être affectée, erronée. Les orthophonistes s'appuient sur l'écrit pour rééduquer ce trouble. Nous avons entendu, lors d'une observation d'une séance de rééducation, une fillette lire des phrases sans aucune difficulté et ne pas parvenir à produire une phrase pour s'exprimer, seulement un enchaînement sonore non informatif. Que faire alors en classe ?

Si, pour permettre aux élèves en difficulté d'entrer dans l'oral, nous proposons des activités de classe, pour ces élèves dysphasiques (diagnostic médical) nous pensons des aménagements pédagogiques. L'élève dysphasique n'est jamais sollicité par surprise. Nous le lui indiquons avant, et ce afin qu'il anticipe et se prépare. Par conséquent, son oral n'est pas vraiment spontané et ressemble surtout à un écrit oralisé, mais cela vaut mieux qu'aucune production orale.

Nous procédons par paliers dans l'accompagnement. Tout d'abord, l'élève prend appui, lit son écrit. Nous acceptons le décalage pour pouvoir le dépasser.

L'objectif étant qu'il parvienne à se détacher du tout rédigé, quand nous estimons qu'il est prêt à franchir une nouvelle étape, nous l'informons, en début de séance que nous le solliciterons une fois, nous pouvons même préciser le moment, pendant la séance. Nous ne le sollicitons que sur un sujet qu'il maîtrise, le travail pour lui à cet instant n'étant pas la pertinence et la cohérence, mais la mise en mots à l'oral. La prise de parole, et de risques pour cet élève, peut être brève, mais ne doit pas se réduire à une affirmation ou infirmation simpliste " je crois que oui"... À nous aussi de provoquer des réflexions et non pas de poser uniquement des questions. De plus, nous ne lui autorisons aucune trace écrite à l'appui. Nous lui accordons le temps nécessaire et lui assurons l'écoute de la classe. S'exprimer pour cet élève c'est défier son trouble. S'exprimer, c'est pour tous, s'écouter.

Pour des productions orales plus longues, telles que celles que nous demandons pour l'épreuve d'histoire des arts ou lors du jury de rapports d'observation en entreprise, l'approche diffère. Les attentes sont définies et connues. La préparation constitue un moment important. L'élève anticipe, réfléchit et construit. Comme nous ne souhaitons pas qu'il retourne vers le tout rédigé, mais qu'il a besoin d'un appui, il élabore une carte heuristique. Nous lui conseillons aussi de couvrir le plus grand champ de ses possibles, connaissances et réflexions afin que l'échange suivant l'exposé ne le déstabilise pas. Avec la carte heuristique, l'élève a sous les yeux l'organisation de sa prestation et les mots clefs si ces derniers lui font faux-bond. S'exprimer à l'oral c'est se préparer des appuis.

Les pratiques et activités présentées ci-dessus ont été pensées initialement pour des élèves en difficulté. Elles peuvent aussi être proposées, elles sont aussi proposées, au groupe classe, car elles permettent d'approcher, de travailler, de remédier en cours, de donner des outils et des forces indispensables pour un domaine incontournable de la compétence 1 du Socle commun.

Lire au collège, n°90 (05/2012)

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