Dossier "L'oral / 1 - Prendre la parole"

Oral et radio : quelques réflexions tirées de la vie de Phil FM

Hélène Duvialard, membre de l'ICEM-pédagogie Freinet, professeure documentaliste et formatrice CLEMI, collège Philippe de Commynes (Tours, 37)

Alors, la radio, c'est de l'écrit ou de l'oral ?

Quand j'anime une formation radio à destination des enseignants, un de mes premiers arguments pour convaincre les professeurs d'utiliser ce superbe outil pédagogique, c'est d'affirmer que la radio, c'est d'abord de l'écrit. À l'inverse, en classe, la nouvelle que nous allons réaliser une émission de radio, outre qu'elle déchaîne immédiatement l'enthousiasme, fait émerger des représentations dans lesquelles un animateur survolté accumule bons mots et blagues à un rythme effréné, le tout "en live" comme disent les élèves, c'est-à-dire en totale improvisation.

Pour répondre à la question-titre de ce paragraphe, je me contenterai d'abord de dire : les deux ou, de façon plus savante, c'est le plus souvent un écrit "oralisé", un écrit fait sur mesure pour ressembler à un oral naturel et vivant C'est toujours, au moins, un oral très préparé par des notes écrites avec des improvisations, elles-mêmes fruit d'un travail ou d'une expérience.

Mais, pour comprendre en quoi la pratique de la radio scolaire permet un apprentissage de l'oral, il me faut un peu raconter comment cela se passe en classe.

Super, on va faire de la radio !

Les occasions de faire réaliser des émissions à des élèves sont nombreuses et variées cependant les enseignants ne s'en saisissent pas facilement : mal à l'aise avec la technique, peur de perdre du temps, peur de faire de l'animation au détriment des savoirs... Les raisons ou prétextes ne manquent pas.

Pourtant le choix est vaste entre les émissions autour des actualités et de l'information (journal radio, reportage à l'occasion d'une sortie, revue de presse...) et les émissions plus axées sur l'imagination, les idées ou la culture de façon générale (débats argumentés, magazines scientifique ou littéraire, interview d'un artiste reçu dans l'établissement, mise en ondes de texte littéraire, théâtre, poésie, inventions oulipennes et parodies en tous genres...), la créativité des enseignants comme celle des élèves peut se déployer à l'infini.

Je passe sur la première étape du travail qui consiste toujours en recherche d'informations autour du thème, car "on ne parle pas sans savoir !".

Ensuite, vient le travail d'invention et d'écriture, un exemple va illustrer mes propos.

Fais ce que voudras

Après un séjour à l'abbaye de Seuilly, en classe patrimoine sur les traces de Rabelais, plutôt qu'un compte-rendu écrit ou un rapport écrit, nous avons proposé aux élèves de réaliser une émission de radio autour des thèmes de la semaine. La classe a cherché les sujets intéressants, les groupes se sont choisis et ont décidé du type de rubrique qui leur permettrait de traiter leur sujet de la meilleure manière. Ils ont ainsi proposé douze sujets, parmi lesquels :

  • l'interview imaginaire de François Rabelais (biographie de Rabelais) ;
  • une conversation entre un moine et un moinillon (la vie des Bénédictins, la règle de Saint-Benoît) ;
  • "À table avec Gargantua" : table ronde avec un diététicien, Gargantua, un Bénédictin, un modérateur (l'alimentation dans Gargantua, celle des moines et à la Renaissance en général) ;
  • les jeux de la Renaissance à partir des textes de Rabelais (les enfants à la Renaissance).

Ce travail de l'oral est facilité par l'obligation d'écrire des dialogues. Chaque élève choisit ainsi un rôle qu'il va incarner face à un autre élève qui lui donnera la réplique. Il pourra prêter sa voix à un personnage humain, réel, historique ou imaginaire, mais aussi personnifier un animal et parfois un végétal ou un objet. Il est aussi parfois simplement un journaliste.

Dans le cas de l'émission sur Rabelais, le travail a été rendu plus rapide par l'immersion préalable dans la vie quotidienne des moines de Seuilly, notamment une journée de jeu de rôles pour appréhender la vie dans un monastère au temps de la Renaissance en France.

Dire ses textes pour les écrire, écrire ses textes pour les dire : une dialectique de l'écrit et de l'oral

Les élèves préparent donc leurs dialogues en petits groupes, ils ont pour consigne d'écrire comment leur personnage est censé parler. Pour se faciliter les choses, ils "jouent" ensemble la situation qu'ils imaginent grâce à leurs recherches. Ils prennent en note les dialogues au fur et à mesure de leurs improvisations. D'autres procèdent à l'inverse : ils écrivent d'abord, chacun sa partie, testent oralement, reprennent le texte. Petit à petit, les choses se mettent en place, deux élèves ayant fini dans les premiers se chargent du générique, de l'introduction, des transitions entre les rubriques et joueront les présentateurs, puis on procède à un filage, comme au théâtre, avant d'enregistrer.

Parler, c'est parler à quelqu'un

Dans ce type de travail, l'oral se retrouve à plusieurs niveaux. Quand les élèves parlent ensemble pour organiser leur texte, les négociations sont animées pour choisir puis défendre son rôle : "Moi, je suis Gargantua", "Je ne veux pas être le diététicien !", "Mais si, c'est marrant, il va 'casser' Gargantua", etc.

C'est un travail dans lequel le professeur se fait discret ; il reste à l'écoute de l'oral entre pairs qui est un des aspects importants du travail et n'intervient que si le groupe est dans une impasse.

Bien sûr, la parole circule aussi entre le petit groupe et la classe ; lors des filages, la classe doit apporter son aide en proposant des formulations plus réussies et entre le professeur et la classe : quand les élèves marchandent pour obtenir gain de cause sur une idée de rubrique et doivent apporter des arguments convaincants.

Parler, entendre sa voix et celles des autres, s'écouter

Le passage à l'enregistrement dans notre studio radio du collège constitue toujours un moment à la fois très attendu mais aussi souvent angoissant. On travaille le plus souvent en différé, si bien que lorsqu'un élève se trompe on réécoute puis on refait une prise. Entendre sa voix enregistrée est un moment de vérité un peu difficile à affronter et on ne se reconnaît pas, certains se trouvent une voix de bébé, d'autres déclarent ne pas l'aimer. Je leur explique qu'ils sont habitués à entendre leur voix de l'intérieur, qui résonne à travers les os de leur crâne alors que leur voix enregistrée est leur voix telle que les autres la connaissent. Un simple schéma au tableau avec les trajets des ondes sonores dans le cas de la voix enregistrée et dans celui de la voix perçue quotidiennement suffit à rassurer. Ensuite, on s'habitue.

À la réécoute générale, les élèves sont prompts à l'autocritique : "je parle trop vite", "j'ai bafouillé", "on peut le refaire ?". Ils sont d'autant moins satisfaits qu'à cause du stress, ils ont une fâcheuse tendance à se débarrasser de leur texte le plus vite possible.

Apprivoiser le micro

Quand on a le temps, on procède à des exercices préalables pour "apprivoiser" le micro : d'abord, on enregistre des élèves en les laissant libres de dire ce qu'ils veulent, ils se réécoutent et font des commentaires ou posent des questions sur leur voix.

Il est souvent nécessaire de régler le débit de la voix ; dans ce cas-là, je fais retravailler leur texte aux élèves en leur demandant de repérer les moments de pause, de respiration, ils doivent écrire sur leur feuille des signes, comme en musique pour indiquer ces respirations, ainsi que les moments où ils doivent parler plus fort (fortissimo) ou doucement (pianissimo). Ils peuvent utiliser les signes musicaux comme crescendo, decrescendo ou staccato particulièrement quand ils mettent en ondes des poèmes. Ils prennent ainsi conscience de leur souffle mais aussi de leur posture, bref du rôle du corps dans la parole.

Je propose aussi des exercices d'articulation : dire très vite "piano, panier" ou le plus distrayant "pruneau cuit, pruneau cru" ou des petites phrases à base de chaussettes et d'archiduchesse. Tout cela contribue à la bonne humeur et permet d'affronter le micro sans crainte ; il s'agit de mettre les élèves à l'aise. En studio, l'humour est le bienvenu, à l'élève qui s'installe en studio, terrorisé, on assure que celui-ci ne mord pas, on précise que si on note, on ne note que ce qui est réussi et que de toute façon, il n'y a qu'une seule évaluation en radio, c'est celle du plaisir de l'auditeur. Parfois, il faut envisager des exercices de respiration ou de relaxation, mais une ambiance détendue et souriante suffit généralement. Quand les élèves ont bien travaillé avec leur groupe, qu'ils se sont pris au jeu, il ne reste alors au micro que le simple plaisir de jouer son personnage, dont on a écrit soi-même la partition et à qui on donne vie.

Le plaisir de l'oral et l'excitation du direct !

Arrivés en classe de 3e, après plusieurs années de radio, certains ambitionnent plus d'autonomie : des interviews, des reportages et le sacro-saint direct autorisent cela. Cette année, après trois ans de radio dont une classe presse en 4e, un groupe d'élèves a fondé le PCIC (Philippe de Commynes Information Center - prononcer à l'anglaise) dont le travail est de réaliser des émissions d'information et culturelles au ton humoristique. Ils travaillent soit en direct, soit dans les conditions du direct. Étant donné la loi de la radio - "Pas de blanc à l'antenne !" - cela implique qu'ils doivent réagir immédiatement à une situation imprévue quitte à improviser et faire preuve de fantaisie. C'est un peu inhabituel à l'école. Lors d'un enregistrement de février, Paul un des membres du PCIC, avait oublié son texte, ses camarades se sont lancés dans une improvisation chantée à trois voix le temps que Paul revienne avec ses papiers. Puis ils ont enchaîné avec naturel. Depuis la régie où j'assurais l'enregistrement, j'ai été un témoin ravi.

Le plaisir de l'oral se trouve aussi dans les génériques : du fabriqué maison à base de human beatbox (boîte à rythme humaine).

Vous pouvez vous faire une idée en écoutant les émissions du PCIC : http://lewebpedagogique.com/philfm/ et http://lewebpedagogique.com/philfm2/

Ce travail qui allie spontanéité et exigence de qualité n'est possible qu'en accordant une importante marge de liberté aux élèves, en s'organisant soit en petits groupes, soit avec deux enseignants si le groupe est plus nombreux. Il demande beaucoup de travail aux élèves, travail que les enseignants doivent accompagner. Mais quel plaisir pour les élèves comme les enseignants !

L'évaluation s'efface alors derrière ce plaisir, même si elle n'est pas absente : la première des évaluations est celle de l'élève lui-même quand il se réécoute ou participe au mixage, la deuxième est celle des auditeurs : les camarades, le professeur concerné, les éventuels auditeurs qui "postent des commentaires" et moi-même. Ce sur quoi portent les remarques ou les conseils est très lié au corps, à la personne de l'élève, sa voix, sa posture, son souffle, il importe d'être délicat. La réussite pour l'un va consister à réussir à parler au micro, à accepter d'être enregistré, pour un autre ce sera accepter de donner la réplique à un camarade moins brillant.

Il arrive tout de même, pas systématiquement, qu'on pratique une évaluation plus institutionnelle, en relation avec les items du Livret personnel de compétences. Quand le travail est réalisé dans le cadre d'un cours, je m'associe au professeur et les évaluations sont toujours positives, sinon, je ne mets rien : en effet, comment dire aux élèves de parler le plus librement possible, leur demander de se sentir à l'aise et les sanctionner négativement après ?

Petit méli-mélo en guise de conclusion

Dans cette sorte de non-conclusion, choisissez ce qui vous plaira, ce sont quelques conseils pratiques et réflexions qui, après 19 ans de pédagogie de la radio en collège, me semblent les plus utiles.

  • Chacun imagine et écrit lui-même ce qu'il va dire au micro.
  • Chacun s'entraîne, entre copains, devant la classe, tout seul devant le professeur dans un coin (pour les timides) devant son chien à la maison, avec l'enregistreur de son téléphone portable...
  • L'oral est avant tout un dialogue, c'est plus facile à concevoir ainsi, cela peut être un dialogue avec soi-même !
  • Pour parler, il vaut mieux avoir quelque chose à dire si ce ne sont pas des idées personnelles ni des créations, l'émission documentaire ou d'information permet d'échapper à l'angoisse du grand blanc radiophonique.
  • Pour parler, il faut en avoir envie... qui répond, si ce n'est sous la torture, à l'injonction "Parle !" ? Il faut aussi se sentir suffisamment libre. Cela implique un certain fonctionnement de la classe.
  • L'oral, ce n'est pas répondre à la question du professeur, c'est d'abord se poser des questions puis en poser à quelqu'un d'autre.

Lire au collège, n°90 (05/2012)

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