Dossier "L'oral / 1 - Prendre la parole"

Des philo-fables dans un atelier Relais : une expérience inachevée

Natacha Commis, professeur documentaliste, collège A. Fleming (Sassenage, 38)

En cette rentrée 2011, la coordinatrice de l'atelier Relais Fleming, Antoinette Chaninet, m'a contacté pour me proposer d'intervenir dans la structure1. Au premier abord, je ne voyais pas ce que je pouvais apporter à un groupe d'élèves pendant un laps de temps aussi court, une heure par semaine pendant cinq semaines. Son idée était de faire réfléchir les élèves sur des notions telles que la liberté, la violence, le respect et bien d'autres : en fait elle souhaitait que j'anime une sorte de café philosophique. J'ai beaucoup hésité avant d'accepter : j'ai une formation d'historienne et mes souvenirs quant à la pratique de la philosophie remontent au lycée ! C'est là qu'est venue l'idée d'utiliser les livres de Michel Piquemal : Les philo-fables (Albin Michel, 2003) et Philo-fables pour vivre ensemble (Albin Michel Jeunesse, 2007). Bref, me voilà engagée dans un dispositif existant au collège depuis un certain temps mais auquel je ne m'étais jamais intéressée. Avant de présenter concrètement mon expérience, un retour sur le dispositif atelier Relais Fleming me semble nécessaire.

L'atelier Relais : objectifs, public concerné et programme d'activités

L'atelier Relais a pour objectif principal de remobiliser les élèves dans leurs apprentissages en insistant sur la maîtrise de la langue, et de les guider pour qu'ils adoptent une attitude responsable en faisant preuve d'initiative et d'autonomie. On retrouve ici les compétences 1, 6 et 7 du Socle commun de connaissances et de compétences : "la maîtrise de la langue française" ; "les compétences sociales et civiques" ; "l'autonomie et l'initiative". Pour cela, les élèves disposent d'une offre pédagogique diversifiée avec des projets variés, à caractère scientifique, technique et culturel. Il s'agit de remotiver l'adolescent en travaillant sur la connaissance de soi. Le lien avec l'établissement d'origine doit être conservé. De plus, un volet orientation est prévu afin de construire l'avenir de l'élève2.

Treize collèges de rattachement font partie de la structure atelier Relais Fleming. À chaque session, d'une durée de cinq semaines, le collège accueille donc un groupe d'élèves pouvant être issus de classes de 5e, 4e et 3e (le nombre d'élèves par session est variable, de deux à neuf cette année).

Trois types de public peuvent être accueillis au sein de l'atelier Relais :

  • élèves en situation d'échec, signalés pour des incidents de vie scolaire, de nombreuses absences, de passivité face à leur travail, un manque d'investissement ;
  • élèves ressentant un mal être en classe et se rendant fréquemment à l'infirmerie ;
  • élèves en rupture totale avec le système scolaire (absence prolongée). Ces élèves sont acceptés afin de maintenir un lien avec l'école et permettre un travail plus approfondi sur leur orientation professionnelle.

Le programme d'activités est diversifié et exigeant. Il comprend :

  • des mathématiques et des sciences : remise à niveau concernant les bases à savoir, sous forme de jeux et d'énigmes ;
  • du français : maîtrise des connaissances de bases pour s'exprimer correctement aussi bien à l'oral qu'à l'écrit ;
  • de l'anglais : voir ou revoir les bases ;
  • de l'histoire-géographie avec le "projet monde" : découverte d'un pays ou d'une ville sous forme de diaporama avec présentation orale ;
  • de l'orientation avec un travail sur le projet personnel de l'élève ;
  • des philo-fables ;
  • des activités sportives ;
  • un projet artistique ;
  • un atelier relaxation ;
  • un atelier estime de soi.

Un temps est aussi réservé aux entretiens individuels, chaque semaine, afin de constater l'évolution de l'élève dans le dispositif et lors de la dernière semaine, de préparer le retour en classe. Les adolescents sont présents au collège Fleming du lundi matin 9h au vendredi après-midi 15h30 (ils ne viennent pas le mercredi matin).

Pour les différents intervenants, ces activités ont un triple objectif : amener l'élève à considérer les vertus de l'effort et à prendre confiance en ses capacités ; l'inciter à prendre des engagements sous la forme d'un contrat l'impliquant personnellement, mais aussi sa famille, quand c'est possible, et le ou les tuteurs du collège d'origine ; développer sa persévérance, son autonomie, son esprit d'initiative pour qu'il apprenne à être responsable.

Une fois le cadre posé, la question qui se pose est : que vient faire la philosophie là-dedans ? La réponse est venue grâce à un professeur de lettres qui m'a suggéré d'utiliser les philo-fables de Michel Piquemal. En parcourant ces textes, la structure des séances que je devais animer a commencé à prendre forme.

Comment philosopher au CDI ?

Cet atelier philo-fables au CDI répond à plusieurs objectifs : initier les élèves à la philosophie à travers les textes des philo-fables et d'autres textes philosophiques ; faire réfléchir les élèves à certaines notions telles que la liberté ou encore le respect ; et enfin libérer la parole des élèves afin de favoriser les échanges verbaux. L'atelier Relais Fleming se déroule en quatre sessions sur l'année scolaire. À chaque session, entre quatre et cinq heures de philo-fables sont prévues au CDI à raison d'une heure par semaine. Je suis épaulée dans cet atelier par un des assistants d'éducation, Atef, qui suit ces adolescents pendant leur séjour dans l'atelier Relais.

En introduction de chaque session, une information est donnée aux élèves sur l'objectif des séances et leur déroulement. J'explique dans un premier temps ce qu'est une philo-fable : un texte sous forme de fables ou de contes qui interroge sur un sujet et qui propose souvent une morale. Ensuite, je donne la définition, à l'oral, du mot "philosopher". Enfin je précise le rôle des intervenants et le rôle des élèves : les premiers sont là pour apporter des sujets de réflexion au travers de textes choisis pour inciter les élèves à réagir ; les seconds ont pour rôle de participer au débat en respectant la parole des autres. Dans cette perspective, l'atelier philo-fables permet de valider un certain nombre de compétences du Socle commun, notamment la compétence 1 concernant la "maîtrise de la langue" - Dire : "formuler clairement un propos simple", "développer de façon suivie un propos en public sur un sujet déterminé", "adapter sa prise de parole à la situation de communication", "participer à un débat, à un échange verbal".

Au départ, avec Atef, l'assistant d'éducation, nous avions prévu de proposer un texte différent à chaque heure. Pour chaque texte, les élèves lisent en silence puis, si besoin, on explique le vocabulaire difficile. Ensuite, à partir de questions, une réflexion est engagée sur le thème contenu dans le texte. Pour la dernière heure, il était prévu une réécriture du dernier texte vu et une lecture à haute voix des productions.

Par rapport à ce programme, le déroulement a évolué suivant les sessions et surtout en fonction des élèves de l'atelier Relais. C'est pourquoi dans le point suivant j'évoquerai les trois premières sessions et le travail envisagé pour la quatrième session qui débutera fin avril 2012. Il faut préciser que les élèves de l'atelier Relais sont réputés "difficiles" ou "à problème". Pour autant, je n'ai pas consulté leurs dossiers, me basant uniquement sur leurs attitudes lors de leur présence au CDI pour livrer ici un compte rendu des séances.

S'adapter à son public

La première session a eu lieu d'octobre à décembre 2011. Deux élèves ont fréquenté l'atelier Relais, un élève de 5e et un de 4e. Pour la première séance de philo-fables, le texte étudié est Le Serpent et les Villageois, un conte de l'Inde. Face à un serpent qui terrorise les villageois, les habitants demandent au sage d'intervenir. Ce dernier incite le serpent à changer d'attitude. Mais le serpent devient la cible de moqueries en devenant faible. Ce texte permet aux élèves de réfléchir autour de sujets comme le mépris, la moquerie, le respect de soi et la non-violence. Nos deux élèves ont compris le sens du texte mais ont eu du mal à sortir du document pour exprimer leurs points de vue.

Lors de la seconde séance, le texte étudié s'intitulait Un partage équitable. Pour partager des biens lors du décès de leur père, deux frères vont consulter un sage qui propose une solution originale : l'aîné partage les biens en deux parts et le cadet choisi en premier. Pour cette séance, là encore les élèves ont compris le sens mais n'ont pu exprimer quoi que ce soit d'autres.

C'est pendant la troisième séance que le débat a pu s'instaurer. En effet, le texte choisi, La Force du boeuf, relate l'histoire d'un boeuf noir et de son maître. Ce dernier accepte un pari mais dans un premier temps humilie son boeuf en public. Lors d'un nouveau pari, le boeuf conseille à son maître de l'encourager et là, l'attitude du boeuf est tout autre : il gagne le pari. Nous avons demandé aux deux élèves quelles étaient leurs attitudes face à une humiliation et face à des encouragements. Spontanément, ils nous ont raconté leurs expériences en classe et leurs rapports avec leurs professeurs. Un début de dialogue s'est mis en place. Malheureusement, les deux dernières séances prévues n'ont pas eu lieu car les élèves avaient besoin de temps pour finir leur "projet monde".

Ainsi, pour cette première session, le bilan reste mitigé : un débat difficile à instaurer face à des élèves peu enclins à se livrer. Par manque de temps, aucune réunion-bilan n'a pu se mettre en place avec tous les intervenants de l'atelier Relais Fleming.

La seconde session s'est déroulé en janvier-février 2012 sur quatre séances. Quatre élèves ont fréquenté l'atelier Relais, deux garçons et deux filles de 4e. Avec Atef, nous avons repris les mêmes textes pour les deux premières séances : Le Serpent et les Villageois et La Force du boeuf. Là encore, c'est le second texte qui a plus fait réagir le groupe d'élèves. À la question "Qu'est-ce que le manque de respect ?", les élèves ont répondu : insulter une personne, la critiquer, parler sur le dos des autres, être ironique. La question suivante était "Que veut dire se faire respecter ?". Pour le groupe c'est ne pas se soumettre, ne pas faire des choses dont on n'a pas envie, avoir une ligne de conduite et s'y tenir. Un des élèves a rajouté qu'il faut se respecter mutuellement pour vivre en société. Un échange intéressant a donc eu lieu sur cette séance. Il faut noter cependant que ce sont surtout une fille et un garçon qui sont intervenus, les deux autres attendaient passivement la fin de la séance.

Pour la séance suivante, on s'est éloigné des philo-fables de Michel Piquemal pour utiliser un texte intitulé Les Trois Tamis. Un homme rend visite à Socrate pour lui relater la conduite d'un de ses amis. Socrate lui demande de passer son histoire à travers les trois tamis : la vérité, la bonté et l'utilité. Si ce que dit cet homme n'est ni vrai, ni bon, ni utile, Socrate ne souhaite pas l'écouter. Cette fois-ci les élèves ont vu que le thème abordé est la rumeur. Que provoque-t-elle ? Comment la faire taire ? Que faire lorsque l'on devient victime d'une rumeur ? Ensuite, les élèves ont réécrit chacun le texte avec ses propres mots. Cet exercice a permis de relancer le débat, notamment par rapport au vocabulaire employé par les élèves.

Le dernier texte étudié est un conte chinois sur les échanges entre humains. Un homme arrive dans l'au-delà. En enfer, des hommes sont attablés mais ne peuvent manger car ils n'arrivent pas à se servir de leurs longues baguettes. Au paradis par contre, les hommes peuvent manger car chacun se sert de ses longues baguettes pour nourrir son voisin d'en face. Ce sont les notions de partage et d'égoïsme qui sont soumises aux questionnements des élèves. Mais les adolescents ont été peu inspirés par ce texte. Et pour le travail de réécriture, même constat : le texte était trop simple pour eux d'où des difficultés pour changer les mots.

Une réunion bilan avec les intervenants et la coordinatrice a mis en évidence la difficulté principale de ce groupe d'adolescents : des élèves décrocheurs et pas motivés. Chaque adulte est revenu sur les séances effectuées. Globalement, on s'est interrogé sur la nécessité de faire évoluer nos séances, de faire travailler les élèves autrement. Le problème essentiel reste le retour en classe, bien souvent les élèves reproduisent le même schéma dans leur collège d'origine. D'où l'interrogation de la coordinatrice : sommes-nous là pour que les élèves mettent leur cahier à jour ou pour les remettre dans l'apprentissage ? Les objectifs de la structure relais restent de reconstruire une attitude scolaire et de donner aux élèves l'envie d'apprendre. Alors comment travailler différemment avec ces élèves en difficulté ? Il est nécessaire aussi de faire le lien entre les différentes disciplines de l'atelier Relais. Peut-être le panel d'activités est-il trop varié. Ainsi, le constat en fin de seconde session est amer pour les intervenants.

Pour autant, la troisième session est arrivée avec son nouveau groupe d'élèves : deux filles de 3e et quatre garçons (niveau 5e, 4e). Avec Atef, le programme prévu était Le Serpent et les Villageois, La Force du boeuf, Les Trois Tamis, et le travail de réécriture sur le dernier texte.

Contrairement aux sessions précédentes, le premier texte a fait réagir les élèves. Pour eux, on se moque par jalousie, quand la personne en face est plus faible que nous. La réaction face à la moquerie est de "répondre aux imbéciles par le silence" selon une élève. Le moqueur va ainsi se lasser si on ne répond pas. Mais, face aux copains, il faut quand même assurer si quelqu'un se moque, quitte à aller jusqu'à la bagarre. Il existe plusieurs formes de moqueries : rabaisser les gens, insulter, rigoler face à quelqu'un qui parle sérieusement. On n'a pas le droit de se moquer mais des fois, la moquerie est gentille, c'est "pour rigoler". Par contre, si on insulte la famille ou les origines de la personne, la réaction est plus violente.

Avec Atef, le retour sur cette première séance était positif : de la participation, des arguments avancés en nombre. Mais cet enthousiasme est vite retombé lors de la séance suivante.

Avant d'aborder le texte, une mise au point a été faite quant à leurs attitudes. En effet, le groupe est arrivé au CDI très énervé, ne respectant pas les consignes et parlant fort. La séance a débuté mais très vite, deux élèves se sont fait remarquer par leurs rires intempestifs. Atef a décidé de sortir avec eux un petit moment pour calmer le jeu. En attendant, l'étude du texte a mis l'accent sur la notion de confiance. Comment retrouver la confiance en classe ? "Il faut être bien" selon un élève, essayer, demander de l'aide au professeur si on ne comprend pas. Un bon comportement est important pour instaurer une "bonne entente" en classe. À ce stade du travail, Atef est revenu avec les deux élèves. La séance a dû être stoppée quelques minutes plus tard. Continuant à rigoler, ces deux garçons ne comprenaient pas en quoi leurs rires pouvaient être perçus comme un manque de respect pour les intervenants. La séance terminée, j'ai précisé aux élèves que cette attitude totalement négative ne m'incitait pas à continuer les philo-fables avec eux. J'ai néanmoins préparé pour la séance suivante le texte Les Trois Tamis avec des questions sur le vocabulaire et le sens du texte. Si les élèves ne jouaient pas le jeu de l'oral, on travaillerait par écrit. Cependant, cette séance n'a pas eu lieu du fait de mon absence. Quant à la dernière séance, elle a été annulée pour que les élèves finissent un projet entamé dans un autre cours.

Le constat lors de la réunion bilan était sans appel : dans chaque matière, aucun projet n'a abouti. Les élèves ont même refusé de participer aux activités sportives. Face à un groupe très difficile, les interrogations de fin de la deuxième session sont revenues : Que faire face à la démotivation ? Quelle position adopter face à des adolescents ancrés dans leur refus de travailler et dans une attitude provocatrice ?

De l'oral à l'écrit, un basculement indispensable

En ce qui concerne l'atelier philo-fables, cette évolution a modifié en grande partie le déroulement des séances. Pour la dernière session de l'année, en accord avec Atef, l'étude des textes se fera en deux temps : une partie écrite avec recherche de définition dans le dictionnaire et réflexion sur le texte en autonomie ; une partie orale avec confrontation des arguments trouvés. L'oral, le débat, l'échange de point de vue passent donc en second plan. Il nous est apparu nécessaire de cadrer les élèves sur du travail plus scolaire mais aussi peut-être plus sécurisant pour eux. Par ailleurs, "philosopher", même à un niveau modeste, nécessite de prendre du recul par rapport au texte, de s'interroger sur des notions très empiriques. Et nos élèves n'ont sans doute pas tous la maturité nécessaire pour le faire.

L'ultime session débutera fin avril 2012. Neuf élèves sont attendus qui seront répartis en deux groupes (5e et 4e), et les mêmes textes seront conservés. À l'issue de l'étude par écrit, on réunira les deux groupes pour échanger oralement.

À l'heure du bilan provisoire, l'expérience des philo-fables au CDI garde un goût d'inachevé. Les séances imaginées au départ ont évolué en fonction d'un public peu enclin à participer, à dialoguer, à échanger. Certains élèves m'ont même dit ne pas comprendre ce qu'ils faisaient là ! Faire de l'oral est aussi compliqué pour des adolescents de 5e et 4e, à une période où le regard de l'autre, la place dans le groupe et l'attitude comptent énormément pour ces jeunes.

Pour autant, cette collaboration avec la structure atelier Relais est positive à titre personnel : elle m'a permis de travailler en co-animation ; elle m'a aussi confronté à un public difficile ; enfin, elle m'a fait découvrir des textes simples de prime abord mais riches de sens et de réflexion.


(1) Je remercie Antoinette Chaninet pour les informations transmises sur la structure atelier Relais Fleming.

(2) Pour plus d'information sur les dispositifs relais : http://eduscol.education.fr/pid23264/dispositifs-relais.html

Lire au collège, n°90 (05/2012)

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