Dossier "L'oral / 1 - Prendre la parole"

Rencontre avec... Jean-Pierre Bobillot, "poète bruyant"

Delphine Dussert,
Elsa Debras.

Entretien avec Jean-Pierre Bobillot (poète) .

Jean-Pierre Bobillot est universitaire1 et poète, poète "bruyant". Travaillant à la fois sur le texte et son aspect visuel, sa forme sonore et son interprétation scénique, il donne à l'implication corporelle et vocale une place primordiale. Adepte de performances scéniques, il élabore sa propre voix poétique tout en analysant l'histoire de ceux qui l'ont précédé, histoire riche mais méconnue de la poésie du XXe siècle, à laquelle appartient d'ailleurs le slam contemporain.

Lire au collège : Qu'est-ce qu'un poète "bruyant" ?

Jean-Pierre Bobillot : Il y a longtemps, j'ai commencé à écrire de la poésie ; je m'intéressais à beaucoup de choses contemporaines mais je ne connaissais pas grand-chose dans ce domaine. Alain Frontier qui était mon conseiller pédagogique pour passer l'oral du CAPES, était lui-même poète et écrivait dans des revues de poésie, c'est comme cela que j'ai commencé à pénétrer ce milieu énigmatique. J'ai assisté à des lectures de poésie, souvent très ennuyeuses, et commencé à écrire moi-même. Certains de mes textes ne demandaient qu'à se décoller du papier et je me suis dit que cela ne pouvait pas être pire que ce que j'entendais. J'ai alors commencé à me demander comment lire un texte poétique, quels rapports il y a entre le texte lu et le texte écrit, voire imprimé ; ce n'est pas le même devenir, on peut travailler sur l'aspect visuel du texte ou de manière autonome sur l'aspect sonore, ce qui engendre deux textes différents (ou plus !). J'ai continué à creuser les deux directions jusqu'à ce que je commence à voir et entendre des poètes "sonores", à m'informer sur l'histoire de la poésie sonore. J'ai voulu reconstituer cette histoire, avoir une vision théorique de cette histoire et de ces pratiques ; j'ai alors publié des articles sur la poésie sonore comme champ spécial de la poésie2. C'était aussi une manière de penser ma propre pratique, de l'inscrire dans une histoire, dans un champ balisé. Je me suis appelé "poète bruyant" parce que je ne voulais pas usurper l'étiquette de "sonore". J'ai publié le premier livre sur Bernard Heidsieck, pionnier de la poésie sonore d'après la Seconde guerre mondiale, mais ce que je fais est très différent du point de vue esthétique et puis j'utilisais aussi des percussions, ou j'allais jusqu'au cri ; "bruyant" est également moins noble que "sonore", et par là plus judicieux. Je ne renonce pas à l'écrit mais je réfléchis sur le médium (sur tous les médias).

L. C. : Dans votre travail poétique aujourd'hui, qu'est-ce qui est premier : l'impératif sonore qui guide l'écriture ou l'approche du texte écrit qui ensuite intègre la dimension sonore ?

J-P. B. : Il peut y avoir les deux. Certains textes sont tout de suite ressentis comme sonores, même si je ne me le dis pas avant, je sens que cela va donner quelque chose de proféré, de scénique. Et puis des textes évoluent : un texte d'abord très visuel, qui part d'un acrostiche, a pu ensuite basculer dans le sonore. Et certains sont indifférenciés : mais je me les chuchote quand j'écris (même quand j'écris des articles). Certains textes sont aussi d'emblée destinés à des enregistrements, avec un travail spécifique, comme pour Prose des rats.3

L. C. : L'école a-t-elle joué un rôle par rapport à votre éveil à la poésie ?

J-P. B. : Encore aujourd'hui, ni l'école, ni l'université, ni paradoxalement l'environnement médiatique, ni l'édition (papier ou discographique) n'aident beaucoup, que ce soit pour la poésie en général ou, encore moins, pour la poésie sonore. Au lycée, quand on allait jusqu'à Baudelaire, c'était bien ! Cela n'avait pas que des inconvénients, en terme de culture générale commune. J'ai hurlé contre le Lagarde et Michard, mais je le regrette presque. J'étais un grand admirateur de Ronsard, de Verlaine ou d'Apollinaire, mais encore très loin de la littérature contemporaine. J'ai eu ensuite une vraie rencontre avec Gide, le Nouveau roman m'a passionné, j'ai découvert Jarry, Huysmans, puis ressenti un vrai choc avec le manifeste Dada de Tristan Tzara. J'ai alors commencé à écrire de la poésie, c'était un peu tardif. Puis cela s'est précipité grâce à cette rencontre avec Alain Frontier. Je faisais un peu du Mallarmé mâtiné d'André Breton mais ce n'est pas ce que je voulais faire, j'aurais voulu brancher ça sur le rock, y injecter de l'anglais, mais ça ne marchait pas. J'ai alors découvert les poètes québécois grâce en particulier à la revue à laquelle participait Frontier : dans les années 70, c'était la grande question de l'autonomie du Québec, de la domination de l'anglais. Les questions politiques, linguistiques, la confrontation des langues, cela m'intéressait.

L. C. : Et vous voulez alors bousculer la langue, le rythme, mais aussi la manière dont la poésie entre dans la société ?

J-P. B. : Il fallait que je trouve ma propre langue et j'avais une volonté idéologique, dans la foulée de 68 : quelle peut être la fonction de la poésie (même si à l'époque je ne me revendiquais pas comme "poète") ? Bernard Heidsieck a été alors très important avec ce concept de "poésie-action". Aujourd'hui encore, la poésie n'est pas un champ unifié mais quelque chose de très clivé idéologiquement et esthétiquement. Il y a un an et demi, Jacques Roubaud, dans le Monde diplomatique, pour parler de la poésie contemporaine a critiqué la poésie-action, les adeptes du vers libre, de la performance, etc. Ce n'était pas vraiment informer le public, et nous sommes quelques uns à avoir répondu.

Il y a de la poésie partout, dans toutes les sociétés, quelles que soient les formes : la poésie, c'est "l'objet du désir de poésie". C'est donc un objet de désir anthropologique qui prend des formes différentes selon les formes sociales dans lesquelles il se manifeste, avec également des fonctions différentes. Aujourd'hui, dans nos sociétés, "poésie = du bruit dans la pointCom". Il y a une prise de pouvoir dans les médias dominants liés à des puissances d'argent. Aujourd'hui, c'est une domination des spécialistes de la "Com", même dans l'école. La poésie, que peu lisent ou écoutent, n'a pas de fonction décisive mais on peut lui donner celle d'un "grain de sable" qui enraye le fonctionnement de cette idéologie.

Dans la question du scénique, il y a une autre dimension. On est entré dans le monde virtuel, mais, le besoin de présence réelle n'a pas disparu, au contraire : c'est comme pour la chanson, les gens téléchargent des titres, de la musique dématérialisée, mais vont aussi beaucoup au concert. Il y a un besoin renouvelé de ce contact direct. Bien sûr, les salles de poésie ne sont pas remplies comme celles de rock mais regardez le slam, une forme de poésie orale, vocale, scénique qui a une vertu démocratique. La scène grenobloise est d'ailleurs de qualité avec Katia Bouchoueva, Mots paumés... ; pour moi, c'est de la poésie avant tout . Et les gens viennent ; on retrouve ce qui s'est passé, en 1878, lorsqu'Émile Goudeau, fondateur du "club des Hydropathes", prit la décision de dire la poésie en public, dans les cafés, devant un public mêlé et non choisi, ce qui ne s'était jamais fait. C'est le début de la poésie sonore. Et le premier article de cette association est : "Tout le monde peut faire partie de l'association à condition de faire état d'un talent." Avec beaucoup d'humour, c'est le début du "Chat noir", des cabarets expressionnistes, du "music-hall" futuriste. Cette histoire n'a jamais été racontée, donc encore moins enseignée et c'est pourtant une des voies majeures de la poésie du XXe siècle. C'est le début de la poésie scénique, qui donnera naissance au slam également.

L. C. : Comment introduire ce "grain de sable" à l'école ? Que pourrait-elle y gagner ?

J-P. B. : Vous branchez un poème phonétique, de Camille Bryen par exemple, un poème très court et amusant, et les élèves adhèrent. Apprendre par coeur, c'est très bien, mais souvent dénué de sens. Et les récitations d'une classe peuvent créer un grand ennui. Sans compter qu'on en reste à des visions stéréotypées, centrées sur la versification. Mais ces poèmes sonores sont souvent iconoclastes et ouvrent à des formes contemporaines, encore actives aujourd'hui. Il y a un côté jouissif de la langue et du corps. "Mettre le ton", cela n'a pas grand sens si on ne laisse pas aux élèves la liberté d'expérimenter et de renouer avec le bébé babillant refoulé en eux. Toutes les formes de poésie, les plus classiques comme les plus délirantes, sont liées à un retour de ce babil premier : très réglé comme dans la poésie classique (mais la rime, c'est déjà un retour du même, du la-la-la des bébés, un supplément de vocalité) ou avec plus de défoulement dans des formes plus expérimentales, comme chez Artaud qui crie ses glossolalies. Ce serait un moyen pour rapprocher la poésie des "publics scolaires". Pas de baguette magique, mais des enseignants éclairés qui pourraient intégrer cette dimension dans l'enseignement du français. Même chez Baudelaire, il y a du corps mais les élèves aujourd'hui ne le perçoivent plus. Il faudrait leur faire expérimenter des mises en voix4. Certains slameurs obtiennent de vrais succès dans les classes quand ils font des animations, il faut s'inspirer de leurs démarches.

L. C. : Votre pratique d'enseignant est-elle en accord avec votre pratique artistique ?

J-P. B. : Je ne vais pas consacrer un cours sur la poésie sonore pour les candidats au CAPES car cela ne fait pas partie des attendus du concours ; et pourtant, depuis les années 1910-1920, presque tout ce qui se fait de neuf, de vif en poésie se fait dans ces champs-là. Cela ne m'empêche pas de glisser quelque noms et, Internet aidant, de compléter leur information. Il faut déjà savoir que cela existe et forcer la frilosité vis-à-vis de ce qui est moderne et contemporain. Par exemple, en séminaire, je montre une performance de Julien Blaine : sur ce DVD, le poète est filmé et des performances sont intercalées, qu'il commente. Les étudiants, quand ils voient ces performances, sont souvent interpelés, voire dubitatifs ; mais les commentaires mettent en valeur le sens et permettent de dépasser les a priori, les idées reçues sur la poésie. Certains chanteurs sur scène sont tout aussi délirants ! Mais seule l'idée que l'on se fait de la poésie empêche de faire ces rapprochements. Mon rôle est de permettre qu'ils se produisent, et de jouer en cela le rôle d'un "passeur". La situation progresse : à l'université Stendhal de Grenoble, la poésie scénique fait désormais partie de certains cursus.

L. C. : Le slam, par exemple, permettrait-il de mieux faire connaître la poésie sonore ?

J-P. B. : Le slam est une forme de poésie sonore, mais il existe des slams très différents : Katia Bouchoueva, Mots paumés ne ressemblent pas à ce qu'on entend par "slam" habituellement (la recherche des homophonies, le rythme de l'alexandrin...). Le slam est devenu un phénomène médiatique : "Enfin, la poésie sur la scène ! ", alors que depuis un siècle la poésie était sur scène ! Il ne faudrait pas que le slam fasse écran à la poésie scénique en général, dont il est une composante. Cela dit, les passerelles sont nombreuses et de nombreux slameurs connaissent la poésie sonore, de même que des poètes s'intéressent aux slameurs.

(1) Université Stendhal de Grenoble.

(2) Jean-Pierre Bobillot, Poésie sonore, éléments de typologie historique, Le Clou dans le fer, 2009.

(3) Jean-Pierre Bobillot, Prose des rats, Atelier de l'agneau, collection Architextes, 2009.

(4) Pour quelques façons d'introduire la poésie à l'école, consultez le cédérom : Bobillot Jean-Pierre, Bootz Philippe, Castellin Philippe. Créations poétiques au XXe siècle : visuelles, sonores, actions. CRDP de l'Académie de Grenoble, 2004.

Lire au collège, n°90 (05/2012)

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