Dossier "L'oral / 1 - Prendre la parole"

La parole à l'honneur

Sidonie Constant, conseillère principale d'éducation, Collège Champagne (Thonon les Bains, 74)

Après plusieurs années d'expérimentation et de travail avec l'ensemble des personnels, des équipes éducatives et enseignantes, le collège Champagne axe son projet d'établissement sur une "mise à l'honneur de la parole".

Depuis cinq années en effet, le projet éducatif de l'équipe de vie scolaire a pour objectif d'ouvrir la parole de l'élève, de créer dans l'école les conditions d'une écoute de qualité qui rétablisse un sentiment de confiance avec l'adulte et ose l'installation d'une nouvelle autorité, celle de la co-construction du sentiment de justice.

Notre premier objectif a été de montrer l'exemple en établissant avec les élèves et leurs parents une communication sincère et co-éducative. Il fallait dépasser le malentendu école/famille, expliquer inlassablement les impératifs de la gestion du "grand groupe", lutter contre un fort sentiment d'injustice.

Il fallait ensuite créer des outils de communication, des espaces de parole (la fiche de témoignage, l'analyse des situations conflictuelles en classe) pour établir un climat de confiance basé sur une autorité non pas dominante mais expliquée, et construite à partir du ressenti et de la parole respectés des élèves.

Enfin, l'évolution positive du climat de l'établissement nous encourage maintenant à renforcer nos pratiques, à en mesurer les effets positifs sur la grande majorité des élèves qui se montre plus confiante, moins silencieuse et désireuse de participer davantage à la gestion de leur collège et de ne pas subir silencieusement la loi du plus fort.

Le constat d'un silence assourdissant

Tout adulte qui vit le quotidien des élèves dans un établissement scolaire, sait qu'il y a deux lois dans le collège : la loi des adultes portée par le règlement intérieur de l'école et la loi des élèves portée par le silence.

La première, théorique, imposée par les adultes éducateurs, qui régit l'organisation visible de l'établissement et la seconde, silencieuse, qui régit la vie souterraine des élèves et autorise, bien souvent, la violence physique, la violence verbale, le harcèlement, les jeux malsains des plus grands sur les petits, le règne de la crainte et le goût du danger.

Ces deux lois cohabitent plus ou moins bien, se rencontrent souvent mais les Conseillers d'Éducation le savent bien, si l'on n'y prend pas garde, c'est bien la loi insidieuse des élèves qui prend le dessus, avec ses codes, son langage, ses déviances et ses peurs.

Il fallait donc s'interroger sur ce silence qui perpétue et pérennise la loi entre pairs et se demander pourquoi l'élève ne se tourne pas vers l'adulte pour sortir de ses difficultés relationnelles. Pourquoi privilégie-t-il le silence comme mode de défense ou seule solution à ses problèmes ?

Une crise de confiance

Lors de nos interventions en classe, après le travail d'éveil à la parole et d'écoute des élèves dans leurs expériences relationnelles au collège, le manque de confiance dans l'adulte est clairement exprimé : "quand on a une embrouille, on a peur de la réaction de nos parents, souvent ils compliquent tout, après on se fait traiter de balance, avec leurs méthodes on se fait taper encore plus, on ne nous croit pas, ils ne sont pas dans le collège.". Il n'est pas facile non plus de parler à un adulte du collège, sensiblement pour les mêmes raisons.

Les élèves ne craignent pas seulement le manque de savoir-faire de leurs parents mais aussi celui de l'école.

Par ailleurs, ils craignent la sanction de l'école pour eux-mêmes, mais aussi pour leurs agresseurs ; ils craignent qu'elle soit mal estimée, trop ou pas assez forte, voire injuste. Ils estiment surtout que l'adulte n'est pas capable de les protéger des représailles et mettent en place de nombreuses stratégies pour éviter ou déjouer les agressions tout en gardant le silence.

L'observation de cette réalité nous a poussé à tenter de créer les conditions de l'expression de l'élève dans la gestion des conflits au sein de notre vie scolaire.

Il nous semblait indispensable de permettre à l'élève de parler de ce qu'il subissait et de lui permettre de recouvrer suffisamment de force et de confiance par notre accompagnement, pour se confronter à son agresseur et lui dire en face son désaccord et sa volonté d'être respecté.

La fiche de témoignage dans la gestion des conflits

La mise en place d'une "fiche de témoignage" a ouvert cet espace de parole pour les élèves en conflit ou en difficulté relationnelle. Après 4 ans d'utilisation, ce document a "institutionnalisé" notre volonté de donner la parole à l'élève dans la gestion de "son" conflit et d'entendre également les deux parties afin de chercher ensemble une issue favorable et juste pour chacun.

Les surveillants ont été formés à son utilité et ont ritualisé son usage lors de la gestion quotidienne des conflits.

Les élèves du collège Champagne n'hésitent pas à utiliser cette fiche et la réclament en cas de conflit. Elle leur permet de raconter les faits en toute liberté et de se positionner en tant que victime, agresseur, ou les deux. Les deux fiches sont lues et les témoignages sont confrontés lors d'une médiation avec les deux élèves et un médiateur adulte, un assistant d'éducation ou le Conseiller d'Éducation.

La médiation ou l'art de reconstruire du lien

Ainsi nous attachons une grande importance à l'expression de l'élève et par là même à l'utilisation de la parole comme outil de médiation et de gestion de conflit.

Nous stimulons l'expression et la parole de l'élève d'abord par ce support écrit, la "fiche de témoignage" qui montre à l'élève que nous prenons en compte son agression, que nous le soutiendrons en tant que victime. De la même façon, nous prenons en compte "l'agresseur" et attendons des explications sur son geste.

Cette méthode permet aux élèves de se calmer et de se sentir considérés dans la recherche d'une issue favorable à leur conflit.

Cet espace de parole ouvert permet de différer la décision d'une sanction et de la déterminer après analyse des faits et gestes par les auteurs eux-mêmes. Les élèves qui verbalisent leurs conflits prennent le recul nécessaire à leurs prises de responsabilité dans le conflit.

Après l'expression de la colère, la reformulation du conflit depuis son origine (parfois issue d'une rancoeur très ancienne !), l'analyse des faits, les pleurs, les émotions exprimées, il n'est pas rare que le conflit trouve une issue apaisante où les élèves se tendent la main spontanément.

La fin de la médiation est marquée par une entente sur la suite à donner aux événements. Le médiateur détermine les sanctions ou les réparations utiles devant les auteurs qui en comprennent le sens et en acceptent le rôle.

En réalité, ce qui rebute fortement la parole et la confiance de l'élève envers l'adulte est bien cette peur d'une sanction mal estimée, mal appropriée, voire injuste.

Par ailleurs, le fondement de toute décision de sanction ou de réparation est la recherche de justice. En associant l'élève à cette recherche de justice et de réparation de la relation, il s'apaise en reprenant confiance en l'adulte, mesure la difficulté de cette tâche et apprend la valeur du consensus et du dialogue.

La médiation transforme une relation duelle conflictuelle en une relation triangulée ou le tiers, l'institution, est légitimé et reprend une place noble et bienveillante.

De l'exercice de la justice à l'autorité bienveillante et respectée

Les médiations entre élèves sont souvent riches de sens et d'expression pour les élèves, elles sont éminemment réparatrices et efficaces dans la refondation du lien avec l'adulte éducateur et au-delà, du lien avec l'institution scolaire.

Le très fort sentiment d'injustice vécu par les élèves et leurs parents dans l'expérience scolaire "intervient dans le processus de socialisation des jeunes et dans la construction de leur rapport à l'institution" nous dit Valérie Caillet, sociologue de l'éducation1.

L'impact de l'expérience sociale au collège, le jugement de l'école, participent à la construction des valeurs de l'individu et influencent notamment son rapport au groupe, son positionnement dans le groupe. L'élève, qui est sensible à l'idée de justice pour lui-même, sera sensible à l'idée de construire de la justice pour l'ensemble.

De cette expérience intime de justice, de ce sentiment réconfortant d'être entendu et reconnu dans l'évocation de son histoire et de son ressenti, l'élève ressort grandi, respecté et capable de vouloir reproduire l'expérience pour lui-même et les autres.

L'invitation au dialogue, la recherche du consensus entre élèves, constituent le point de rencontre entre l'adulte éducateur et l'élève. De cette rencontre naît une nouvelle forme d'autorité mieux comprise et mieux respectée par les élèves.

Dans cette expérience de médiation, c'est bien la transmission d'une valeur essentielle qui se joue, celle de la justice, "par le geste et la parole, c'est-à-dire l'exemplarité et le discours". Dans son article sur les valeurs de l'école, J.-P. Obin2 nous précise en effet, que les valeurs telles que la justice, l'égalité, la solidarité se transmettent aussi par le fonctionnement et l'organisation de l'institution "uniquement si l'institution les adopte dans son fonctionnement interne".

De plus, "en interprétant le sentiment d'injustice uniquement comme une menace pour le maintien de l'autorité et de la hiérarchie existante, on minore les attentes de justice des élèves, on n'en comprend pas le sens profond", nous dit Valérie Caillet. "Les élèves exigent d'être reconnus dans leur singularité et leur humanité"3. Il s'agit donc pour nous, de les entendre afin de les associer à la construction du consensus collectif, à la loi du collège, à l'acceptation des règles comme une garantie de justice et d'équité pour tous.

Comment installer dans le collège, le bien fondé de la parole et du dialogue ?

En plus du travail effectué en Vie Scolaire, nous intervenons avec l'infirmière, Sandrine Miguet, dans les classes de 6e pour installer cette culture de la parole, cette mise à l'honneur de "l'outil parole".

Nous souhaitons par ce biais, lutter contre la loi du silence et la perte de tout pouvoir d'action dans le silence.

Nous travaillons dans le cadre des heures de vie de classe sur trois séances.

La première est basée sur la description du processus d'agression verbale et physique. Nous analysons avec la classe le principe du cercle vicieux dans la relation conflictuelle : le rôle de la menace, de la peur, du silence. La difficulté relationnelle, le ressenti, la gestion des émotions et la recherche de solution au conflit. Le rôle de l'adulte, le rôle de la responsabilité de chacun, des témoins et enfin l'accusation paralysante de "balance".

La deuxième séance de sensibilisation au besoin de dialogue entre pairs et avec l'adulte est présentée à partir d'une vidéo, Cet autre que moi éditée par l'association "Je, Tu, Il", qui présente des scènes de vie et de conflits au collège. Les élèves qui se voient en miroir ont plaisir à analyser les réactions de leurs homologues et rapportent toujours les scènes à leur propre expérience. Un temps fort d'échange et de recherche commune de solution à leurs problèmes et aux défaillances de l'accompagnement des adultes, parents et éducateurs.

La troisième séance est un travail de mise en scène relationnelle. On matérialise avec des écharpes toutes les relations impliquées dans un conflit ordinaire : les élèves sont assis en cercle, un élève se place au centre et raconte un conflit vécu "il a traité ma mère parce que j'avais dit que sa copine était moche, etc.". Les élèves s'invitent au centre pour représenter ou jouer la mère, la copine, toutes les personnes qui ont participé de près ou de loin au conflit. Les acteurs sont reliés les uns aux autres selon leur relation par des écharpes qu'ils tiennent dans leurs mains. Le médiateur stimule l'expression de leur ressenti et décortique avec eux le processus émotionnel du conflit dans le but de chercher des solutions et d'éviter par le dialogue l'irruption de la violence : "qu'aurais-tu pu dire alors, à qui aurais-tu pu parler, pouvait-on faire autrement, qui a une idée ?". Ce travail doit être bien conduit et maîtrisé, il donne aux élèves la possibilité de mesurer leur implication émotionnelle et leur responsabilité dans toutes relations. Cet exercice permet aussi à l'infirmière d'aborder les notions d'intimité, d'image de soi et d'estime de soi. On explique aussi les notions d'espace privé et d'espace public, le jeu de la cohabitation de l'individu dans le groupe.

Nous avons en projet de rédiger un kit de formation dans ce sens et de renforcer la collaboration vie scolaire/enseignants pour accentuer et pérenniser l'installation de cette culture de la parole.

Nous souhaitons mettre en lien le "savoir scolaire" autour de la parole (étude des registres de langue, des outils de communication, formation aux épreuves orales du brevet, etc.) avec le "savoir faire" relationnel, utile à tout moment dans un établissement scolaire et en dehors. La prise de parole devient plus qu'un savoir scolaire, il est un outil de "savoir être".

Alors que toutes les pédagogies tentent de donner plus de responsabilité à l'élève et essaient de le rendre plus acteur de ses acquisitions, peut-on affirmer vraiment que l'on donne aux élèves les moyens de leur autonomie quand ils ont si peu l'occasion de s'exprimer, d'utiliser leur parole ou de construire un simple projet ?

Malgré toute notre bonne volonté, nous avons bien du mal à offrir les espaces de parole nécessaires à l'épanouissement de l'élève et à son apprentissage actif de la vie sociale et du débat démocratique.

Quelles occasions a-t-il vraiment de parler, d'exprimer ses attentes, ses besoins, les raisons de ses actes ? Les instances d'expression de l'élève sont-elles sérieusement prises en compte : conseil de classe, réunion et représentation des élèves par les délégués ?

La parole de l'élève apparaît souvent comme une complication supplémentaire à gérer, une perte de pouvoir pour l'éducateur et l'enseignant. "La médiation ouvre le champ d'un imprévu, d'un effet surprise, elle dérange les manoeuvres répétitives"4. Le système entier n'invite pas à la parole mais à l'écoute obéissante, bien souvent passive.

Les nouvelles pédagogies stimulent certes la participation interactive, la créativité, mais nous plaçons bien souvent l'élève au centre de deux mouvements contradictoires et antinomiques. D'un côté nous demandons à l'élève de se montrer responsable de ses actes, acteur de ses apprentissages, de l'autre, son expression et sa parole sont encore synonymes de difficultés et sources de crainte.

En effet, la disponibilité réduite des équipes éducatives en dehors des programmes et des cours, le manque de formation des enseignants à une certaine capacité et qualité d'écoute, le manque de préparation des adultes à gérer les conflits, sont autant d'entraves à l'épanouissement relationnel des élèves et des adultes des établissements.

L'élève ne peut se montrer autonome et responsable sans les outils et les espaces propices à son entraînement.

C'est bien ce défi que nous souhaitons relever aujourd'hui au collège Champagne, préparer nos élèves à prendre les risques de l'autonomie et du débat démocratique en leur donnant des outils relationnels et le goût de la parole vraie.

"L'enjeu est de retrouver l'accès à une parole vivante. Parler engage la présence." nous rappelle Francis Imbert dans son excellent ouvrage, Médiations, institutions et loi dans la classe5.


(1) V. Caillet, La Socialisation politique des jeunes. Du déclin du programme institutionnel à la prise en compte des émotions, Actes du colloque "Déclin de l'institution ou nouveaux cadres moraux ? Sens critique, sens de la justice parmi les jeunes", INRP-Lyon, 22 et 23 octobre 2007.

(2) J.-P. Obin, "Les valeurs de l'école", Administration et éducation, n°°00, 2003.

(3) V. Caillet, La Socialisation politique des jeunes, op. cit.

(4) F. Imbert, Médiations, institutions et loi dans la classe, ESF Édition, 1994.

(5) Ibid.

Lire au collège, n°90 (05/2012)

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