Dossier "L'oral / 1 - Prendre la parole"

Un ado, ça manque de mots ?

Jean-Louis Beratto, psychologue, service médico-psychologique universitaire, Grenoble (38)

L'expérience acquise au cours d'une vingtaine d'années de conduite de groupe d'analyse de pratiques au sein d'établissements scolaires (collèges et lycées) m'amène à souligner combien une réelle attention de la part des équipes pédagogiques aux enjeux de l'adolescence favorise pour les adolescents un accès à la parole.

L'adolescence engage l'enfant sur la voie de transformations profondes de sa personnalité, les enjeux identitaires occupent une importance fondamentale. Quitter la dépendance infantile pour accéder à une certaine autonomie nécessite une redéfinition des frontières, des limites, une mise à distance du familier protecteur. Mais cette volonté d'autonomie s'oppose au besoin de dépendance éprouvé à l'égard des personnes de son histoire personnelle ; une certaine conflictualité exprime alors la dynamique de cette maturation qui s'organise autour de trois axes : la désidéalisation des représentations parentales, la métamorphose du corps, le projet de devenir adulte.

Des transformations profondes

La désidéalisation des représentations parentales

Cette désidéalisation provoque la perte du lien établi par l'enfant dans ses relations aux parents. L'adolescent n'est plus le petit enfant qui idéalisait son père et sa mère, il en éprouve une déception. L'idéalisation de l'enfance, nécessaire pour assurer une sécurité affective et la maturation de l'enfant, se désintègre. Ce qui était familier, protecteur, devient parfois repoussant, donc rejeté.

Cette désidéalisation révèle l'écart existant entre la perception de la réalité parentale actuelle et les images intériorisées durant l'enfance. L'adolescent se trouve ainsi privé du soutien et de la fonction de réassurance que remplissaient pour lui ses parents. Ce dégagement vis-à-vis de ses investissements infantiles se manifeste fréquemment par une modalité relationnelle chargée d'agressivité.

La métamorphose du corps

La puberté produit des transformations biologiques qui rendent le corps, jusqu'alors familier à l'enfant, peu à peu étranger à son propre regard. La représentation qu'il avait de lui-même n'est plus à même de rendre compte de son image actuelle. L'adolescent vit passivement les modifications de son corps. Il existe une relation particulière avec ce corps car il contient à la fois une dimension réelle (spatiale et physique), une dimension libidinale et une dimension symbolique. La réalité de son corps ne se réduit pas à ce qu'il nous donne à voir, elle concerne également une réalité interne. La représentation du corps résulte des expériences motrices, sensorielles, affectives, où se sont inscrites les expériences de plaisir et de souffrance de son histoire personnelle. Le corps objet réel est aussi un objet pensé. L'adolescent se trouve confronté à un corps double, le corps de l'enfance et le corps pubère. Il éprouve un sentiment d'étrangeté vis-à-vis de ce corps qui échappe, ce corps qui n'est pas moi, parfois considéré comme quelque chose d'extérieur à soi-même.

Le projet de devenir adulte

L'adolescent prend progressivement conscience que sa capacité à vivre de façon satisfaisante dépend essentiellement de son engagement personnel dans la vie : engagement dans un devenir sexuel, affectif, professionnel et social. Cet engagement s'exprime par ses diverses activités, ses relations affectives, sa capacité à soutenir un projet singulier. Choisir une compagne (ou un compagnon), choisir un métier, revient à renoncer à d'autres possibles. L'adolescent se confronte à un éprouvé de perte dans le sens où il se trouve face à une limitation de la toute puissance de son idéal. Il rencontre une obligation de renoncement qui, chez certains sujets, est ressentie comme une hostilité de l'environnement à leur égard ("tout le monde m'en veut").

Les mots pour le dire

Il s'opère alors une mise en question de l'idéal. L'idéalisation excessive venait figurer un existant sans projet ; ne pas avoir de projet pour éviter un éprouvé de castration et maintenir la toute puissance de l'imaginaire. Dans ce passage qui conduit l'adolescent vers le monde adulte se réalise un déplacement d'investissements. Mettant à distance ce qui le motivait jadis, l'adolescent ressent le besoin de vivre un certain repli sur lui-même. Temps de méditations solitaires et de vie de groupe qui lui permettent de revisiter ses représentations d'adultes-qui-valent-la-peine-pour-lui. L'adolescent fait ainsi l'inventaire des personnes dont il se souvient comme ayant été suffisamment capables d'attention à son égard. À partir de la qualité de ses appuis internes, il va élaborer un projet et envisager son devenir personnel. En l'absence d'appuis internes suffisamment stables, le sentiment de perte de continuité de soi peut entraîner l'avènement des conduites de dépendance, de recours à l'agir, aux passages à l'acte, aux conduites déviantes. Expression d'une détresse muette qui ne parvient pas à se faire entendre.

Durant cette période de bouleversements, l'intérieur de l'adolescent est dépourvu de représentations précises, fiables. La mise en mots de ce qui est éprouvé s'avère alors particulièrement délicate. L'adolescent est aux prises avec une difficulté de représentation du processus de changement. Étant "pris dedans", il ne peut par conséquent en rendre compte aisément, car en parler c'est déjà pouvoir s'en dégager.

Cette difficulté d'évocation, ce défaut de mise en mots, ne doit pas être interprété par les adultes comme un refus de communiquer mais bien comme l'expression d'un embarras : "en moi, quelque chose cherche à se dire, mais je ne sais comment y parvenir".

À charge des adultes de la communauté éducative d'apprécier la juste distance relationnelle qui convient dans les échanges avec les adolescents, ni trop proches, ni trop distants. Évitons de vouloir faire parler l'adolescent, sur un mode impératif. Car cette intention devient intrusion pour l'adolescent qui se sent obligé de parler, sous l'emprise de l'adulte. Il s'agit plutôt d'inviter à la parole par une présence attentive, capable d'entendre ce qui pourrait éventuellement se dire. Proposition non pas obligation. Pour qu'aboutisse cette invitation à parler, à verbaliser ses préoccupations éventuelles, l'adolescent a besoin de percevoir chez l'adulte qui l'écoute une réelle considération pour ce qui parle en lui.

Témoigner d'une capacité à recevoir un fragment de parole engage l'adulte à l'élaboration d'une compréhension de ce que parler veut dire, la parole étant ici appréhendée comme vecteur de construction de soi, établie sur une dynamique inter-subjective.

Lire au collège, n°90 (05/2012)

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