Dossier : "Aider les élèves en difficulté de lecture"

Des points d'appui pour aider à la lecture

Hélène Savin, professeure de Lettres Modernes, CMAI PPRE et formatrice, collège Moucherotte, Pont de Claix (38)

Il est parfois difficile pour un élève d'accéder au sens d'un texte. Il lit, les mots s'enchaînent les uns après les autres, les liens sémantiques n'apparaissent pas et la compréhension s'éloigne avec le goût de lire.

Permettre aux élèves de partir de ce qu'ils comprennent

Nous sommes en classe de 3e pendant une séquence autour de l'argumentation. Nous avons prévu d'étudier, lors de cette séance, un extrait de La vérité en marche d'Émile Zola, "Lettre à la jeunesse". Nous lisons, comme d'ordinaire, l'extrait à haute voix et les élèves, qui n'ont pas encore le support écrit, écoutent. Ils donnent leurs premières impressions : "Zola argumente", "Il parle des jeunes", "Il leur demande d'agir"... Nous leur distribuons l'extrait pour approfondir la lecture. Ils entament une lecture silencieuse. Un élève intervient :

"Madame, j'comprends rien !
- Peux- tu me dire précisément ce que tu ne comprends pas ?
- Ben ... Tout !"

Tout. Cela n'est pas possible. Il se trouve forcément des points d'accroche, nous en sommes persuadée. Alors, nous proposons aux élèves de surligner ... Un élève nous coupe la parole "Avec tout c'que j'ai pas compris, le texte, il va être fluo !".

Nous achevons de donner la consigne, nous leur demandons de surligner... tous les mots qu'ils comprennent ! Les élèves, surpris, nous font répéter la consigne et commencent le repérage. En effet, les textes prennent de jolies teintes fluorescentes. Et les élèves de s'étonner, ils comprennent finalement beaucoup. Nous abordons alors l'étape suivante, à partir de ces mots porteurs de sens pour eux, la classe échange et tisse. Nous avançons phrase par phrase. Les mots sont rapprochés. Quels groupes de mots peuvent être repérés ? Quel sens portent-ils ? Comment la phrase est-elle construite ? Une fois la phrase analysée, nous passons à la suivante. Nous répétons la démarche, puis nous rapprochons les deux phrases. Quel lien pouvons-nous établir entre elles ? Quelle idée dégager ? Ils entrent dans le texte. Ils conçoivent qu'ils ne peuvent pas absolument rien comprendre, et au lieu de rester bloqués sur l'obstacle, ils prennent appui sur leurs points forts. La stratégie est adoptée, à savoir que certains procéderont désormais ainsi pour entrer dans d'autres textes, tous types de texte.

Divers chemins pour "entrer en lecture"

Pour aider à entrer en lecture et accéder au sens, nous prenons parfois appui sur la bande dessinée. Des collections, "commedia" aux éditions Vent d'ouest, "texte intégral en BD" aux éditions Petit à petit, pour ne citer qu'elles, proposent des grands textes du patrimoine, dans leur intégralité, en bande dessinée. Nous passons donc parfois par l'image pour aider à lire. Nous procédons généralement ainsi pour les textes théâtraux. Quand les personnages sont dessinés, leur expression est visible, cela aide les élèves à cerner les émotions exprimées dans le texte. Mais ce n'est pas la seule piste exploitable. Prenons le prologue de Roméo et Juliette. Il situe l'action, mais il est plutôt difficile d'accès pour une grande partie de nos élèves et reste quelque peu obscur. La bande dessinée (pp 5-6 Roméo et Juliette, collection "commedia", éditions Vent d'ouest) permet alors aux élèves de visualiser le lieu. De plus, le prologue occupe plusieurs vignettes, le texte du choeur est donc coupé en plusieurs morceaux afin d'être proposé en phylactères. Ces coupes permettent des pauses. Le texte ne fait plus bloc pour les élèves. Guidés par la bande dessinée, ils parviennent à saisir du sens, à entrer dans la lecture. Une autre piste encore ; le récit rapporté de la fameuse scène 3 de l'acte IV, "[...] nous partîmes cinq cents" dans Le Cid. Pour l'étudier, nous débutons par l'image, le passage se distingue visuellement comme une fresque épique (pp 176-180, Le Cid en Bd , éditions Petit à Petit). Les élèves voient, il n'y a pas d'autre terme, un fait littéraire.

La bande dessinée attire certains élèves. Une oeuvre intégrale pourra dès lors trouver des lecteurs qui l'auraient ignorée autrement. Cependant, l'image n'est pas, non plus, toujours la "solution". La lecture d'une oeuvre intégrale et sa compréhension peuvent poser problème. Mission impossible nous font comprendre certains. Comment lire autant de pages quand le sens n'est pas au rendez-vous ? La version audio préconisée pour les élèves dyslexiques n'est pas d'un grand secours si c'est la compréhension qui pose problème. Nous proposons dès lors une lecture différenciée. Nous invitons tous les élèves à lire l'oeuvre intégrale. Nous leur indiquons que c'est une compétence attendue. Cependant, nous leur proposons aussi une version douce, un "coup de pouce". Nous le faisons en direction des lecteurs fragiles, sans les nommer et stigmatiser, chaque élève a le choix. Nous justifions cette différenciation. En effet, plutôt que de ne lire que quelques pages, d'abandonner la lecture en cours de route, nous préférons que la lecture ne se porte que sur le résumé. Ceux qui font le choix du "coup de pouce" liront le résumé que nous avons rédigé pour eux. Nous exigeons non une lecture passive, mais une lecture informative. Ils doivent être en mesure après cette lecture d'exprimer "ce qui se passe", "ce qui est dit" dans l'oeuvre en question. Nous remarquons que les élèves ne se précipitent pas d'emblée sur le coup de pouce. De même, certains se lancent dans la lecture de l'oeuvre intégrale en cours de séquence. À partir des différentes lectures, résumé ou oeuvre intégrale, la classe choisit les extraits à étudier, ses choix sont toujours pertinents et en parfaite adéquation avec ceux que nous aurions pu imposer.

En variant ou différenciant les entrées -approches ou supports- les lecteurs fragiles n'ont-ils pas davantage de chances d'accéder à la compréhension, de goûter au plaisir de lire, de devenir lecteurs ?

Lire au collège, n°87 (06/2011)

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