Dossier : "Aider les élèves en difficulté de lecture"

Les classiques abrégés : une solution pour lire des classiques ?

Delphine Barbirati, professeure de Lettres Classiques, collège Jacques Prévert, Albens (73)

Le préambule aux nouveaux programmes de Français pour le Collège définit clairement les attentes de l'Institution : "chaque année, les élèves sont invités à lire plusieurs oeuvres du patrimoine, principalement français et francophone, mais aussi européen, méditerranéen ou plus largement mondial. L'étude d'oeuvres intégrales et la lecture d'extraits s'articulent à cette fin. Le professeur doit s'assurer de la capacité de ses élèves à lire des oeuvres intégrales, en tenant compte du niveau de chacun. Il développe leurs compétences en lecture et les amène progressivement à être des lecteurs autonomes. Il cherche à susciter le goût et le plaisir de lire."

Les professeurs se retrouvent alors face à ce que l'on peut considérer comme la quadrature du cercle : comment concilier l'étude d'oeuvres patrimoniales aussi imposantes que Le capitaine Fracasse ou Les Misérables tout en suscitant le plaisir de la lecture ? Peut-on de nos jours proposer l'étude intégrale de romans ou l'oeuvre intégrale ne peut-elle être que la lecture de nouvelles ?

Une solution à cette difficulté est proposée par les éditeurs : depuis quelques années, de nombreuses version dites "abrégées", sensées permettre la lecture intégrale d'oeuvres classiques dont la longueur rend l'étude difficile sinon impossible, fleurissent sur le marché de l'édition. Le premier travail de l'enseignant sera alors de choisir quelle édition il proposera à ses élèves. L'offre est en effet très diverse : du recueil de morceaux choisis à la réécriture de l'oeuvre, en passant par des éditions où le texte original est coupé. Le choix des textes à conserver ou à couper variant d'un éditeur à l'autre, les versions abrégées sont au final toutes très différentes.

Déroulement de la séquence

L'an passé, une classe de 4e du Collège Jacques Prévert a étudié Au Bonheur des dames d'Émile Zola. Cette séquence était la dernière de l'année. L'objectif était de proposer aux élèves de réaliser leur propre édition abrégée du Bonheur des Dames. Ce travail d'édition est facilement réalisable en utilisant des outils comme le logiciel Didapage 1. La publication de leur travail est une source de motivation pour les élèves. Mais mon objectif pédagogique est que mes élèves lisent, écrivent et travaillent en cette fin d'année.

L'édition intégrale n'est pas envisageable : trop longue, évidemment, pour un travail de fin d'année, trop rébarbative aussi, sans doute. Nombre de mes élèves n'auraient pas fait l'effort de lire un tel livre. Trois éditions abrégées très différentes existent. Mon choix s'est porté sur la moins volumineuse, celle qui n'est qu'un morceau choisi des "meilleures pages" 2. On peut aisément reprocher à cette édition de n'être qu'une suite d'extraits, que le nombre même d'extraits est peu important, que le professeur peut construire un parcours de lecture en sélectionnant, au sein de l'oeuvre intégrale, des extraits, que la différence de prix entre une oeuvre intégrale et une version abrégée est si minime que le choix d'une version incomplète ne saurait se justifier. C'est tout à fait exact, mais mon objectif explicitement formulé auprès des élèves est de les faire lire. Je les ai donc appâtés avec l'édition la plus brève possible. Je me suis mise à leur portée pour mieux les amener au niveau désiré, en leur simplifiant cette tâche qui parfois les rebute : lire. Mon véritable objectif, tu celui-là, est de les amener à réaliser qu'une version abrégée est partielle et par là insuffisante. Une fois que les élèves auront pris conscience de cela, j'ai espoir de les amener à lire la version intégrale.

Les élèves ont eu deux semaines pour lire le roman dans l'édition proposée.

A l'issue de ce travail individuel, nous avons pris le temps de réfléchir ensemble sur leur ressenti : qu'est-ce qui, selon eux, était essentiel ? Sur quoi souhaitaient-ils mettre l'accent dans leur édition ? Très vite, tous se sont mis d'accord pour dire que ce sont les personnages et leur évolution tout au long du roman qui "font l'intrigue".

Nous avons alors travaillé sur la définition à donner au mot "personnage" : qu'est-ce qu'un personnage ? Est-il nécessairement un être vivant ? La question de Paris et des magasins s'est évidemment posée : pouvait-on les considérer comme des personnages ? Finalement, l'ensemble de la classe s'est accordé pour distinguer : Paris et les magasins, Denise, Mouret, Baudu et sa famille, Bourras, les femmes clientes ou vendeuses du Bonheur des dames. Six groupes se sont alors formés, chacun étant chargé de repérer les passages dits incontournables, ceux qui devraient obligatoirement figurer dans leur édition.

La classe est ensuite divisée en groupes, chacun étant chargé du choix des passages, des coupes à effectuer, et de l'établissement des questionnaires. Ce travail s'est avéré intéressant à plus d'un titre :

  • il suppose une manipulation du livre, de nombreuses lectures et relectures pour déterminer les passages à sélectionner ;
  • il demande un réinvestissement des notions abordées tout au long de l'année pour pouvoir élaborer des questionnaires intéressants ;
  • il nécessite un travail sur le vocabulaire pour établir des notes de bas de page ou pour rédiger des questions de lexique.

L'objectif de mettre les élèves en activité, de les faire écrire et réfléchir, est atteint.

Qu'en est-il de l'objectif concernant les éditions abrégées ? Les élèves, très rapidement, sont confrontés à la pauvreté de l'édition choisie. Les textes ne sont pas assez nombreux, il manque le contexte. En revanche, les passages de paratexte, résumant les passages éliminés, s'avèrent intéressants et indiquent des passages potentiellement "sélectionnables". Les élèves sont alors en demande du texte complet, de la version intégrale et j'ai assisté à des scènes où mes éditions du Bonheur des Dames s'arrachaient d'un groupe à l'autre.

Ainsi, le groupe chargé du personnage de Bourras ne le voit apparaître qu'à l'extrait 8, ce qui correspond à un extrait du chapitre VII de l'édition intégrale. Ils ne disposent que d'un portrait en acte. Comment comprendre que Denise ait peur de lui, alors qu'il lui offre de la soupe pour son jeune frère malade et un travail pour le nourrir dignement, sans avoir recours à la charité ? Mon rôle a été de leur proposer une autre édition, l'intégrale, et de leur indiquer le chapitre 1 où Bourras est décrit comme "un grand vieillard à la tête de prophète, chevelu et barbu, avec des yeux perçants sous de gros sourcils embroussaillés" et où il est montré seul dans la nuit, la face douloureuse, sous la pluie qui ruisselle de ses cheveux blancs. Je ne donnais pas de références précises, seulement de vagues indications pour les amener à s'approprier le livre en le manipulant. Certains élèves ont ainsi eu envie de lire le roman intégralement, tous ont pris conscience de la richesse d'un roman : tout fait sens et "sauter une page", c'est perdre ce sens.

Mon objectif est alors atteint, et même au-delà de mes espérances, le travail de groupe stimulant le lecteur le plus faible.

Le travail d'édition supposait enfin un travail sur l'iconographie afin d'illustrer le livret Didapage comme une véritable édition. Pour cela, nous avons travaillé sur le site de la BNF qui propose une exposition sur le roman et à partir du film de Julien Duvivier, film de 1930 et muet. Ils avaient ainsi une banque de données iconographiques dans laquelle puiser pour illustrer leurs pages. Ils étaient libres de leur choix, la seule contrainte étant de pouvoir le justifier.

Il ne restait plus qu'à passer à la réalisation technique, en salle informatique. Malheureusement, les activités diverses de fin d'année n'ont pas permis l'aboutissement et la concrétisation du projet, qui est resté à l'état d'ébauche.

Bilan de la séquence

A mes yeux, cette séquence est une réussite. Elle a été l'occasion de faire lire un roman classique, de faire écrire et de réviser des notions littéraires. Elle m'a permis de voir mes élèves échanger sur des textes, s'interroger sur des choix littéraires, avoir envie de lire.

Il m'apparaît certain qu'il n'y a pas de bonne ou de mauvaise édition ; tout va dépendre de l'objectif qui motive le choix de telle ou telle édition. Le but ultime est que les élèves sachent qu'ils n'ont lu qu'une version abrégée. Objectif atteint sans aucun doute.


(1) Le logiciel Didapage est téléchargeable à cette adresse : http://www.didasystem.com/Simple d'utilisation, sa prise en main est d'autant plus aisée qu'un tutoriel est téléchargé en même temps que le logiciel. Didapage permet de réaliser des livrets virtuels associant fichiers textes, médias, audio, ...

(2) Au Bonheur des Dames, édition Hatier, collection Oeuvres & thèmes.

Lire au collège, n°87 (06/2011)

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