Dossier : "Aider les élèves en difficulté de lecture"

Littérature orale et lutte contre l'illettrisme

Fabien Cruveiller, formateur au Centre Méditerranéen de Littérature Orale CMLO,
Catherine Caillaud, professeure de français au collège Saint Joseph, Saint Ambroix (30).

Dans le cadre de ses recherches sur les interactions entre l'oral et l'écrit, le Centre Méditerranéen de Littérature Orale 1 a développé une méthode de prévention et de lutte contre l'illettrisme. Cette méthode peut paraître dès l'abord surprenante, voire paradoxale, dans le sens où elle ne se préoccupe pas, dans un premier temps, de lecture ou d'écriture, mais d'oralité et de littérature orale.

La méthode que nous proposons mise sur les vertus d'une expérimentation de la littérature orale et de la parole conteuse en tant que vecteurs d'une conscientisation des codes de la langue orale et de la langue écrite, de leurs différences et de leurs résonances.

La littérature orale n'est pas une oralité quotidienne et l'art du conteur n'est pas l'oralisation d'un texte écrit. Souvent collectée au 19ème siècle auprès de personnes illettrées, la littérature orale témoigne pourtant d'une volonté de faire oeuvre. Elle constitue le matériau à partir duquel un conteur, amateur ou professionnel, crée une oeuvre orale. Cette oralité particulière, en croisant certaines techniques littéraires, permet un retour éclairé vers l'écrit dont une des conditions est la compensation de la part non verbale de la communication orale.

Paradoxe et pertinence d'une méthode

Des vertus de la littérature orale

D'un point de vue anthropologique, la littérature orale désigne l'ensemble des récits, transmis oralement, par lesquels une société de tradition orale véhicule en partie ses codes, ses normes sociales, ses valeurs humaines... et initie ses enfants à la maîtrise de la langue. Pour remplir ces fonctions, la littérature orale s'organise en genres dont les formes spécifiques nourrissent notre démarche.

Ainsi, parmi ce que les chercheurs nomment les petites formes, on peut travailler à partir des devinettes pour éveiller tout à la fois au jeu de la métaphore, au décodage, à la formulation imagée, aux logiques de déduction. Autres exemples : les énigmes engagent une expérience de l'argumentation, les virelangues ouvrent aux difficultés phonologiques, les vireoreilles enseignent quant à eux l'importance de l'écoute puis de l'orthographe à partir d'un énoncé facile à dire mais difficile à comprendre (Ton thé t'a t-il ôté ta toux ?). Bref, ces formes permettent de viser une prise de conscience des enjeux de la maîtrise de la langue.

La fable, moraliste ou critique sociale, offre la possibilité d'un travail sur la structure dramatique ou encore l'ironie tout en tissant un lien direct avec la sphère littéraire. Les contes, qu'ils soient pour rire (facétieux), pour réfléchir (sagesse), pour faire peur (fantastiques), pour rêver (merveilleux) proposent des formes narratives spécifiques, structurées et amènent une réflexion sur les codes sociaux ou les fondements de l'humain. Dans nos ateliers, cette dimension sociale et codée de la langue permet d'accéder à la polysémie et à l'interprétation symbolique.

Les récits légendaires, eux, chargent d'anecdotes et de fictions les éléments naturels du paysage. Cela favorise notamment une approche de la narration dans sa dimension spatio-temporelle. Notons au passage l'enthousiasme que peuvent susciter les légendes urbaines qui nous intéressent pour leur efficacité narrative, les modalités de leur circulation ou le décryptage du message implicite qu'elles véhiculent.

Enfin, les épopées et les mythes s'inscrivent aussi parmi les genres de la littérature orale et sont autant d'outils pour l'animateur. Leur stylistique et leur charge culturelle spécifiques peuvent nourrir une autre approche de la langue et de ses enjeux poétiques, identitaires, universels.

Ce rapide panorama de la littérature orale laisse pressentir l'intérêt de ce matériau original pour l'animation d'ateliers de prévention ou de lutte contre l'illettrisme. Mais c'est l'art du conteur que nous sollicitons pour animer nos ateliers qui, contrairement à la démarche traditionnelle "lire - écrire - dire" s'organisent selon une progression "dire-écrire-lire".

Des vertus de l'art du conteur

Notre méthode répond à une double volonté : favoriser le réengagement de personnes en difficulté avec l'apprentissage classique de l'écrit d'une part, instaurer la dynamique d'un retour vers l'écrit à partir d'une conscience de la langue orale d'autre part. Pour ce faire, nous convoquons le processus créatif des artistes conteurs, autrement dit la composition orale.

En résumé, le travail du conteur consiste à développer des images mentales à partir d'une structure de base, une trame. Ainsi, les participants ne sont pas "responsables" du récit, ce qui laisse loisir à la création. Ne pas avoir besoin de se concentrer sur la structure permet de travailler la langue, la composition, la poésie...

Ce travail de composition orale engage une réflexion sur les cadres grammaticaux et lexicographiques qui s'y rattachent. Ainsi, à l'oral, de nombreuses règles peuvent être abordées.

Au début, les images mentales sont décrites spontanément puis on recherche les mots justes pour dire ce que l'on voit, ce que l'on sent, ce que l'on entend, ce que l'on touche, ce que l'on ressent... Travailler sur les adjectifs pour être au plus près de ce que l'on veut transmettre, faire le "casting" des personnages, imaginer les paysages, donner de l'efficacité aux actions...représentent quelques étapes clefs du processus de composition orale et donc de nos ateliers.

Après vient le moment de dire, d'énoncer. C'est alors que l'on cherche le bon rythme, la bonne ponctuation, le bon ton. On respecte la dramaturgie, on envisage les ressorts comiques... Ce qui a été élaboré par séquence rejoint la globalité d'une expression orale, d'une performance. L'animateur aide à conscientiser les éléments, il éclaire les règles techniques qui régissent la langue : temps, accords, syntaxe, ponctuation... Le silence à l'oral sera peut-être un point à l'écrit !

Les règles de langage se vivent dans la narration, sont conscientisées, s'acquièrent.

Retour vers l'écriture et la lecture

Petit à petit, la compétence et la confiance acquises au cours des exercices de composition orale permettent d'envisager le passage à l'écriture. Quelqu'un qui élabore une belle parole a envie de la voir posée sur le papier, de l'écrire, de la lire et de l'entendre lire. Cela est très valorisant.

L'ensemble des éléments expérimentés à l'oral résonnent avec leur réalité graphique. Grâce à cette résonance, chaque fois qu'une difficulté apparaît, on revient à ce que la composition orale a déjà éclairé. Ainsi, les codes et les règles qui régissent la lecture et l'écriture retrouvent peu à peu du sens, des raisons d'être. Enfin, on cherche à compenser à l'écrit toute l'expression du corps et du non verbal à l'oeuvre à l'oral, ce qui revient finalement à s'inscrire dans un processus littéraire.

Ces ateliers s'appuient donc sur les compétences orales des personnes, la régénération de leur dictionnaire mental et la confiance en soi qui en découle. Nous misons sur une conscientisation des enjeux de la maîtrise de la langue à partir d'un rôle de compositeur qui motive et responsabilise.

D'un point de vue pratique, cette méthode s'adapte en fonction des profils des individus qui composent le groupe, des attentes, des besoins, des objectifs et du nombre de séances. Elle peut par exemple se décliner dans le cadre d'ateliers d'écriture ou en direction de primo-arrivants. La valeur interculturelle du conte sera ici valorisée.

Retenons que les termes "illettrisme" et "conte" sont à employer avec précaution car ils véhiculent des représentations parfois péjoratives pouvant freiner l'engagement dans la démarche.

D'ailleurs, pour amorcer une série d'ateliers, nous commençons souvent par travailler avec le récit de vie. Se dire de manière structurée ou imagée favorise l'intérêt du groupe, motive les individus et permet d'amorcer le processus de composition.

Cette méthode ne remplacera pas l'apprentissage classique. Par contre, elle a déjà fait ses preuves auprès d'élèves en difficulté.

Dans la pratique : donner le courage de raconter, écrire et lire

En formation au CMLO, j'ai souhaité expérimenter cette méthode avec ma classe de 5ème SEGPA. Effectif : 14 élèves dont 3 ne savent pratiquement pas lire (déchiffrage), 3 lisent de façon plus fluide mais sans donner de sens, les autres manquent de vocabulaire et se découragent rapidement. Je compte aussi une élève ENAF 2 qui assiste aux cours de français en 5ème Générale et en 5ème SEGPA. Globalement, les élèves ont énormément de difficultés à créer des images mentales de ce qu'ils lisent. Le groupe déjà constitué en 6ème est solidaire et respectueux. Quand K. lit, sourcils froncés, en laissant de grands silences entre les mots, personne ne bouge. Par empathie ou respect de l'effort fourni, ils écoutent.

Voici ce qu'a pu donner une séquence dont l'objectif était : "Ecouter, raconter, écrire et lire un conte de sagesse", sur environ 8 h.

Ecouter / Mémoriser / Restituer

J'ai commencé par leur donner oralement la trame d'un conte de sagesse dont la structure est très répétitive. Une famille heureuse et une malheureuse sont voisines. La famille malheureuse va demander à la famille heureuse : "Que faut-il faire pour être heureux ?" La famille heureuse leur dit : "Mettez des cochons dans la maison". La famille malheureuse met des cochons dans la maison, mais ça sent très mauvais et ils sont toujours très malheureux. Ils retournent voir la famille heureuse et demandent : "Que ..."

Après plusieurs conseils (faire entrer le poulailler, ouvrir les fenêtres et laisser entrer le froid) qui font empirer la situation, ils vont mettre les animaux dehors, nettoyer leur maison et allumer un bon feu. La famille s'installe dans son salon, le calme est revenu, ils peuvent se parler sans crier, ça sent bon, il fait chaud : ils sont heureux.

J'ai demandé aux élèves de se souvenir collectivement de l'histoire et de me la redire. L'un commence, un autre raconte la suite, etc.

Visualiser sous forme de schéma

Ils réalisent ensuite un schéma de l'histoire : lieux, déplacements, temps, personnages.

Sur une feuille, on dessine les lieux. Des flèches de couleurs différentes font apparaître les déplacements. On ajoute le temps : combien de jours avant de retourner voir la famille heureuse pour obtenir des conseils ? (Cela a donné lieu à une vive discussion). Pour chaque déplacement, on fait un petit dessin qui symbolise le cochon, le poulailler, les fenêtres ouvertes et le bon feu. On a ajouté aussi une famille heureuse et une malheureuse. (Nous avions appris à faire un schéma : lieux, déplacements, temps, personnages sur une séance précédente : "raconter son trajet entre la maison et le collège").

Les élèves expliquent leur schéma à la classe. Le schéma est fait au tableau. Certains améliorent le leur, d'autres recopient celui du tableau.

Construction des images mentales et acquisition de vocabulaire

L'objectif est de visualiser le conte image par image. Chaque image doit être détaillée au maximum. On utilise les 5 sens, on regarde à travers les yeux d'un personnage, puis d'un autre... Les élèves suivent le déroulement sur le schéma noté au tableau. Quand je pose une série de questions, les élèves réfléchissent d'abord en silence. Puis, je propose à nouveau la série de questions et cette fois-ci un élève est interrogé. L'élève suivant devra prendre en compte les réponses précédentes pour assurer la cohérence du récit.

Les lieux : Les maisons sont-elles au bord d'un lac ou d'une forêt ? En quelle saison sommes-nous ? On entend le chant des oiseaux ou le silence de la neige ? Comment est la végétation ? Quels arbres : sapins, chênes, buis...? Est-ce un chalet en bois, une ferme en pierres ?

Idem sur les personnages : caractère, comportement...

Idem sur les situations et les conséquences : l'odeur du cochon, son poids, les bêtises qu'il peut faire dans la maison...

Attention ! On veille à ce que la description ne sorte pas de l'univers du conte. Les personnages restent anonymes. Le temps est un autrefois indéfini et le lieu : une campagne. On ne laisse pas apparaître un nom de village, ou une télévision cassée par le cochon...etc.

Le symbolique est puissant, le réel emprisonnant.

Dans le groupe : deux élèves sont en famille d'accueil, un autre vit avec sa tante suite au décès de ses parents, un autre a perdu son frère récemment suite à une longue maladie... Divorces, précarité de l'emploi, exclusion, parents à la dérive... Parfois nos élèves ne se reconnaissent que trop dans la famille malheureuse : il faut éviter de tomber dans le concret du présent.

Activités complémentaires ou parallèles : Enrichissement du vocabulaire :

On bannit les mots valise : maison, arbre...

On cherche dans des encyclopédies ou sur le net des images précises, on se fait un dictionnaire de mots associés à des définitions, des images. Si la ferme est dans une plaine au bord d'une rivière, les arbres seront plutôt le saule, le frêne... en montagne ? le pin ...

On lit le livre : Une ferme de Philippe Dumas (Ecole des loisirs, 1997)

Raconter

Au préalable, les élèves ont pratiqué des exercices d'articulation, intensité de la voix, confiance dans le groupe, etc.

Maintenant, les élèves connaissent bien l'histoire de la famille heureuse et de la famille malheureuse. Nous la divisons en 7 étapes : Situation initiale : (1) description du lieu / (2) description de la famille heureuse et de la famille malheureuse / Actions : (3) 1er voyage avec la question : Que faire pour être heureux ? et réponse : mettre un cochon dans la maison / (4) 2ème voyage / mettre un poulailler / (5) 3ème voyage : faire entrer le froid / (6) 4ème voyage : tout nettoyer et allumer un bon feu/ situation finale : (7) description de la vie de la famille qui devient une famille heureuse. (2 groupes de 7 élèves )

On pousse les bureaux. Les chaises tournées vers le fond de la classe sont placées en demi-cercle. Nous avons dessiné un arbre aux contes sur le mur du fond. Le conteur se place devant l'arbre et raconte sa partie. Il essaie de mettre le ton, de parler pour tous, de raconter de façon personnelle. Certains veulent raconter le conte en entier, je propose de réserver un temps en fin de séquence, mais pour l'instant il s'agit de jouer le jeu : faire partie du groupe et se plier à la cohérence du récit collectif.

Ecrire

Les élèves ont le vocabulaire, les phrases, et des images mentales précises. Ils peuvent rédiger leur partie de conte. Les deux élèves en très grosse difficulté me dictent le texte que j'écris sur le cahier. Je leur laisse rédiger une ligne ou deux. Les autres écrivent en sautant des lignes. Ils reviennent vers moi, on corrige ensemble. J'en profite pour écrire l'impératif des verbes mettre, aller, ouvrir, faire et ouvrir au tableau. Certains, en avance, font une fiche sur l'impératif. Ils reprennent l'écriture au propre. On écoute la différence entre la narration et le discours direct. Je rappelle une leçon précédente sur la ponctuation. On ajoute les points et les guillemets qui manquent.

Lire

Quand les élèves ont lu leur propre texte à voix haute, ils peuvent accrocher la fiche "schéma du conte" sur une branche de l'arbre aux histoires. Ceux qui ont leur fiche accrochée sur l'arbre ont réussi la lecture d'un texte bien écrit et symbolisé par un schéma. On pourrait s'arrêter là, mais, comme nous ne sommes pas tout à fait sortis du système de notation, j'accorde une note valorisante.

Une version littéraire du conte est distribuée. Ils la reconnaissent et voient les différences. Beaucoup la lisent en entier.

Prolongement

Nous avons enchaîné avec un autre conte de sagesse : L'arbre aux fruits bons et aux fruits empoisonnés (Gougaud) puis avec un conte merveilleux : Le pantalon du diable. (Delarue / Ténèze) et sur des extraits du roman de Renart : Les jambons d'Ysengrin, J.M Mathis, (Ecole des Loisirs, collection Mille bulles). Je travaille actuellement sur la cosmogonie grecque : le chaos, Gaïa, Ouranos, Cronos...un monde entier à mettre en schéma, des histoires à raconter pour pouvoir lire.

J'espère pouvoir terminer l'année avec Tristan et Iseult.

Bilan

Cette méthode n'est pas magique, mais elle s'appuie sur un matériau qui est un véritable trésor. Bien que ces élèves aient des stratégies redoutables pour éviter de se mettre au travail, ils se montrent volontaires et courageux. Ils affrontent leurs difficultés et parfois ont même du plaisir. En septembre, K. disait toujours non. Non à tout. Aujourd'hui, il oublie souvent de dire non et quand il le dit, il est quand même au travail dans les cinq minutes qui suivent. Sa mère m'a dévoilé qu'il avait emprunté à sa petite soeur un livre qu'il lit en cachette...

Il n'y a pas de petite victoire.

Pour utiliser cette méthode, il n'est pas indispensable d'être conteur mais il faut s'intéresser à la littérature orale, se constituer un répertoire varié (mythes, contes merveilleux, contes facétieux, contes de sagesse, chansons, devinettes, légendes, épopées...) pour lesquels on se fabrique ses propres fiches : schéma, déroulement de l'histoire, vocabulaire... On peut bien sûr se laisser aller à conter ou même inviter un conteur. Les exploitations sont multiples et je ne suis moi-même qu'au début de l'expérimentation !


(1) Pour une présentation du CMLO : http://www.euroconte.org/CMLO/tabid/24/language/fr-FR/Default.aspx

(2) ENAF : Elève Nouvellement Arrivé en France. Ces élèves peuvent bénéficier d'une prise en charge particulière à la suite de leur arrivée (pendant deux ans maximum), dont la forme est variable selon les lieux et les ressources disponibles.

Lire au collège, n°87 (06/2011)

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