Dossier : "Aider les élèves en difficulté de lecture"

Des élèves en difficulté deviennent des experts de la lecture vivante

Delphine Dussert, professeure documentaliste, collège Flavius Vaussenat, Allevard (38)

Le collège d'Allevard accueille un peu plus de 400 élèves répartis en 4 divisions pour chaque niveau sauf en 6e où l'on compte 5 divisions. Ce public est très hétérogène, tant du point de vue de l'origine sociale que de celui du niveau scolaire.

Pour aider les élèves les plus en difficulté, nous avons fait de la lutte contre le décrochage scolaire, un des axes de notre contrat d'objectifs pour la période 2010-2013. Parmi les actions envisagées dans ce cadre, un PPRE mettant en place le dispositif Fluence de lecture est proposé aux élèves repérés très tôt en difficulté de lecture, et ne disposant pas par ailleurs d'une prise en charge en orthophonie. L'outil permettant ce repérage est le ROC (Repérage Orthographique Collectif), élaboré comme la méthode Fluence par le laboratoire Cogni-Sciences de Grenoble 1. Tous les enseignants de Lettres de 6° ont fait passer ce test à leurs élèves en septembre.

Un dispositif efficace...

Le dispositif Fluence de lecture, après avoir été "expérimenté" l'an dernier auprès de quelques groupes d'élèves, a été mis en place à la rentrée de façon systématique sur le niveau 6°. Tous les enseignants du collège ont été sollicités pour participer à ce dispositif qu'une enseignante de Lettres (à l'origine du projet mais en congé parental cette année) et moi-même leur avons présenté.

Dix élèves (cinq groupes de deux élèves), repérés dès le début de l'année en difficulté de lecture, ont bénéficié de cette action pendant huit semaines au cours du premier trimestre.

Pour cela, trois créneaux d'une heure ont été identifiés dans leur emploi du temps (heures libres et/ou heures de soutien) au cours desquels chaque binôme venait au CDI (dans une petite salle de travail) lire avec le ou les professeurs (libres sur les mêmes créneaux que les élèves) en charge de leur accompagnement durant la période. Grâce au soutien de cette action par la Principale du collège, les enseignants ont été rémunérés en HSE (contrat d'objectifs et fonds propres de l'établissement) pour ce travail. Ce dispositif a également fait l'objet d'un dialogue avec les familles des élèves, dont le soutien et la participation a été demandé sous la forme d'un contrat les engageant à faire lire leur enfant au moins une fois par semaine.

Un bilan à la fin des huit semaines, réunissant les professeurs impliqués a permis de voir que tous les élèves avaient progressé et que leur lecture devenait plus fluide. Cette action s'est révélée également intéressante à plusieurs autres niveaux, notamment dans la relation plus individuelle et "affective" avec les élèves, qui a permis de cerner d'autres difficultés ou atouts chez eux. De plus l'adhésion des élèves, très satisfaits de constater rapidement leurs progrès, a tenue une large part dans leur motivation, liée à la valorisation qu'ils en retiraient. Tous ont lu avec plaisir et en ont retiré une grande satisfaction. La lecture source de plaisir, une vraie découverte chez des élèves pour qui la lecture n'était une activité ni régulière ni spontanée.

Aussi nous a-t-il paru important de prolonger chez eux ce plaisir par une activité de lecture régulière sous une autre forme.

... qui nécessite un prolongement

Ce constat a rencontré une envie qui m'animait depuis quelques temps de constituer un groupe de lecteurs et lectrices à voix haute. Club-lecture, accompagnement éducatif, activité avec une classe... ? Aucune de ces formules envisagées jusque là n'avait pu aboutir. Je proposais donc lors de la réunion-bilan du premier trimestre de réunir les élèves pour les inviter à nous retrouver une fois par semaine pour continuer à lire ensemble à haute voix.

A partir du mois de janvier, j'organisais donc mon petit groupe de lecteurs. Deux créneaux ont été affectés pour cette activité dans mon emploi du temps : l'un pour les six élèves de la même classe, l'autre pour les élèves issus de deux autres classes. Dans les deux cas, le créneau a été choisi sur des plages libres dans leur emploi du temps.

En parallèle, les enseignants volontaires poursuivaient leur implication dans le dispositif Fluence, proposant une nouvelle session à d'autres élèves signalés en difficulté de lecture par les professeurs au cours du premier trimestre.

Une concordance d'opportunités

Dans le même temps, les responsables du musée d'Allevard invitaient les acteurs du monde éducatif et culturel local à participer à la mise en place d'une exposition sur le thème Les prédateurs en pays d'Allevard. J'ai répondu à leur sollicitation en proposant une activité de lecture publique, voyant là une opportunité de valoriser les élèves dans leur activité de lecture à haute voix. Le thème de l'exposition nous permettait de plus de cibler nos lectures sur les thèmes envisagés (le loup, l'ours, le lynx).

En accord avec les autres acteurs, il a donc été envisagé de proposer des lectures destinées aux élèves des classes primaires pour les sensibiliser à l'exposition, et auprès du "grand public" (parmi lesquels éventuellement les familles des lecteurs) le jour de l'inauguration (mi-mai). Ne restait plus qu'à présenter l'"affaire" à mes lecteurs... !

L'adhésion au projet a été immédiate dans le groupe des six élèves de la même classe, beaucoup plus mitigé dans l'autre groupe, composé d'élèves plus discrets et réservés.

Dès le mois de janvier, nous nous sommes donc réunis chaque semaine sur un créneau d'1h30 pour un groupe, 1h pour l'autre groupe. Le choix des lectures s'est porté dans un premier temps vers des textes courts et simples mettant en scène des loups et des ours.

L'enthousiasme des six élèves du groupe le plus motivé m'a incitée à aller plus loin avec eux. Tous sont présents à l'appel le jeudi matin à 9h00 alors qu'ils ne commencent qu'à 10h30, et la sonnerie de la récréation est accueillie avec des soupirs de déception. Ils en redemandent... De plus le groupe s'est étoffé de deux autres élèves de la même classe qui ont manifesté l'envie de nous rejoindre en nous voyant travailler. Ces deux élèves, très à l'aise en lecture, sont un soutien pour l'ensemble du groupe.

C'est ainsi que nous avons envisagé la lecture d'une pièce de théâtre, Le Procès du Loup, variation drôle et originale sur l'histoire du Petit Chaperon rouge. Malgré certaines difficultés (longueur du texte, vocabulaire, rythme des répliques...), l'enthousiasme et l'envie du groupe m'ont encouragée à les aider à travailler cette lecture ambitieuse pour la présenter le jour de l'inauguration de l'exposition.

Des crédits demandés l'an dernier dans le cadre du Contrat éducatif local dans l'optique de monter un groupe de lecteurs à voix haute m'ont permis de faire intervenir une comédienne, Marie Despessailles, travaillant notamment pour l'association Anagramme 2, à Grenoble. Celle-ci est intervenue une première fois en février auprès des élèves de toute la classe des lecteurs du premier groupe, pour les sensibiliser à l'exercice de lecture à voix haute, puis nous avons travaillé ensemble avec les "lecteurs attitrés" sur la pièce de théâtre. Elle a donné quelques bases et règles techniques, et a proposé des pistes d'interprétations aux élèves. Nous avons également procédé ensemble, pour ce texte, à quelques coupes pour l'alléger un peu et proposer une lecture ne dépassant pas 1/2 heure.

Je continue également, avec les élèves de l'autre groupe, à travailler des textes plus simples (contes et albums), pour les lectures prévues auprès des classes de primaire.

Dans les deux groupes, la façon de procéder est la même : en accord avec les élèves, les rôles ont été distribués pour chaque histoire. Selon la longueur des textes, il y a plusieurs narrateurs et plusieurs lecteurs pour un même personnage. Lors de chaque séance, les élèves lisent les textes à plusieurs reprises. Nous alternons une lecture sans interruption et chacun s'exprime à la fin sur ce qu'il a pensé de l'ensemble de la lecture (points positifs, points à améliorer), puis une lecture entrecoupée de commentaires et propositions quand cela me semble nécessaire. Les critères sur lesquels porte notre travail et les critiques qui s'ensuivent sont : le débit (tendance à lire trop vite très répandue !), l'élocution (des efforts sont régulièrement demandés sur l'articulation), le ton et l'intention du lecteur (ironique, dramatique, grave, comique...)...

Travail en cours et perspectives

Voilà où nous en sommes pour l'instant. Marie Despessailles doit revenir fin mars, courant avril puis début mai pour nous aider à travailler les lectures et organiser la mise en espace. L'inauguration de l'exposition aura lieu les 14 et 15 mai. Le programme envisagé est le suivant :

  • le samedi 14 mai, lecture d'un texte assez court auprès des officiels inaugurant l'exposition, un conte intitulé La pénitence du Loup,
  • le dimanche 15 mai, jour de l'inauguration pour le public, lecture plus longue de la pièce Le Procès du Loup,
  • le mardi 24 mai, lecture des albums auprès du public scolaire (Ours qui lit et C'est moi le plus fort), auxquels nous venons de rajouter à la demande de l'Ecole de musique, qui interprètera ce jour-là Pierre et le loup, la lecture de la trame narrative ponctuant la musique.

Je retrouve avec grand plaisir les élèves chaque semaine pour un travail dans la joie et la bonne humeur. La principale difficulté consistant maintenant à canaliser leur enthousiasme ! Je dois avouer que je suis surprise des leurs progrès et du plaisir qu'ils prennent à lire. La volonté qu'ils manifestent pour cette activité est le meilleur indicateur. Mais les collègues des classes constatent aussi chez eux des progrès dans leur participation, leur implication dans les activités et à l'oral, la lecture des consignes dans les différentes disciplines. La conscience de leurs progrès, la valorisation ressentie à avoir été choisis pour lire en public, le plaisir de partager cette activité, ne sont sans doute pas pour rien dans leur motivation.

Ces constats amènent d'autres envies, d'autres idées : les textes lus auprès des classes de primaire et le jour de l'inauguration seront enregistrés et mis en écoute sur une borne pour tous les visiteurs pendant toute la période de l'exposition. Ils constitueront aussi, je l'espère, les premières pièces d'unfonds de livres audio "maison" que nous développerons au collège d'Allevard, et qui, libres de droits, pourront être proposés à d'autres CDI et médiathèques. C'est une autre façon de valoriser les élèves et de les inciter à continuer à lire, à partager, à permettre à d'autres de profiter de leurs lectures. Si ces perspectives se concrétisent, j'aimerais aller plus loin en élaborant des créations sonores accompagnant les textes. Un partenariat avec Radio Grésivaudan, une radio locale avec laquelle nous avons déjà mené plusieurs projets, pourrait aller dans ce sens.

    Bibliographie des textes lus par les élèves

  • La pénitence du Loup, in Contes et légendes du Loup / Léo Lamarche. Nathan, 2004.
  • (Contes et légendes)
  • Ours qui lit / Eric Pintus et Martine Bourre. Didier Jeunesse, 2006.
  • C'est moi le plus fort / Mario Ramos. L'école des loisirs, 2001.
  • Le Procès du Loup /Zarko Petan. Editions Magnard, 2006. (Classiques & Contemporains)

(1) Pour une présentation du laboratoire et de ses travaux : http://www.cognisciences.com/rubrique.php3?id_rubrique=1

(2) Lieu de création et de rencontre depuis 17 ans, Anagramme propose de partager la richesse et la générosité de l'art littéraire au travers d'événements culturels, de spectacles, d'ateliers, stages et formations (écriture, lecture à voix haute, théâtre) http://www.anagramme.com/

Lire au collège, n°87 (06/2011)

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