Dossier : "Aider les élèves en difficulté de lecture"

Quand on est dyslexique, lire n'est pas une mince affaire !

Hélène Savin, professeure de Lettres Modernes, CMAI PPRE et formatrice DAAF, collège Le Moucherotte, Le Pont de Claix (38)

Mais qu'est-ce que la dyslexie ? Prenons la définition qui fait référence, selon l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) : "la dyslexie est un trouble spécifique, durable et persistant de l'acquisition du langage écrit apparaissant chez un enfant d'intelligence normale (évaluée par des épreuves non verbales), dans un environnement scolaire adéquat, et ne présentant par ailleurs aucun trouble sensoriel, émotionnel, ni déficit socioculturel majeur". Une définition que nous complétons par cette citation de Michel Habib - neurologue et enseignant en neurologie et neurosciences -, qui souligne dans un article reprenant les grandes lignes de son ouvrage Le cerveau extra-ordinaire1 que les dyslexiques ne sont "ni paresseux, ni débiles, ni psychologiquement plus fragiles que d'autres ; ils souffrent seulement, on le sait maintenant, d'un défaut de maturation d'un mécanisme cérébral spécifiquement chargé du langage écrit". C'est dit ! La dyslexie ou trouble spécifique du langage écrit est une particularité, dépistée puis définie par un diagnostic médical, qui a, du fait qu'elle touche le langage écrit, encodage (écriture) et décodage (lecture), des répercussions conséquentes sur les apprentissages.

Des difficultés de décodage

Pour comprendre en quoi les répercussions sur les apprentissages sont conséquentes, et avant d'évoquer d'éventuelles stratégies pédagogiques, abordons maintenant la lecture d'un point de vue "technique". Comment lisons-nous ou plutôt comment décodons- nous ? Selon la théorie de Gough et Tunmer sur la performance de lecture 2, lire ou extraire des informations (L) est le produit de la reconnaissance des mots (R) et de la compréhension (C). D'où L = R x C. Pour une personne souffrant de trouble spécifique du langage écrit, seule la reconnaissance des mots est problématique. En effet, si cette personne brûle toute ou presque son énergie pour décoder, vidée, épuisée, elle ne pourra comprendre, mémoriser, traiter et lier les informations. Ainsi, l'élève dyslexique, décodant peu -pas quand le trouble est sévère et devient handicap- rencontrera des difficultés pour comprendre, et ce, non parce qu'il n'en a pas les capacités, mais parce qu'il est dépassé par le décodage. Son cerveau se trouve en quelque sorte en surcharge cognitive, comme un ordinateur certes puissant, mais qui, du fait de trop nombreux programmes ouverts, devient extrêmement lent et peu performant.

Affinons encore. Pour reconnaître les mots, nous utilisons deux procédures, la procédure d'assemblage et la procédure lexicale. Si nous avions à donner des images pour éclaircir ces propos, nous expliquerions que la procédure d'assemblage correspond à une paire de ciseaux et un bâton de colle utilisés pour "découper" et "rapprocher" les lettres afin d'en faire des phonèmes. C'est la conscience phonologique, elle permet de manipuler les sons, de lire les mots nouveaux. Mais elle provoque aussi des erreurs de lecture. En effet, les mots irréguliers ne se prononcent pas comme semblent l'indiquer les graphèmes. Ainsi, "monsieur", "chorale", "sept", "femme" pour ne citer qu'eux sont bien particuliers. Cette procédure ne suffit donc pas pour lire tous les mots. Pour reconnaître les mots, il faut aussi analyser les traits (F et E, O et Q) l'orientation (d/b p/q) et la position (chien, chine) des lettres les constituant. C'est le traitement visuel, il permet de lire rapidement, car les mots ont été photographiés et sont en mémoire dans le cerveau. Cependant, ce traitement ne permet pas la lecture de mots nouveaux car non encore mémorisés. Par conséquent, pour lire- décoder- les deux voies sont nécessaires. Un exemple ? Lisez la phrase suivante "Je prends mon scooter pour rejoindre Obaingnarsil qui se trouve près du collège". Vous avez toujours utilisé la procédure lexicale hormis pour "Obaingnarsil" où vous avez ralenti pour changer de procédure, d'assemblage alors, pour lire ce pseudo- mot que vous n'aviez pas dans votre stock lexical. Un élève dyslexique lui, du fait de son trouble, a une de ces deux procédures déficiente, parfois les deux (dyslexie mixte). Il ne parvient donc pas à lire correctement, à tout lire, à lire quelquefois. Comment faire alors ?

Aider les élèves dyslexiques

Le confort de lecture

Nous pouvons tout d'abord jouer sur l'accroche et le confort de lecture. Un document dont la présentation est dense, la taille des caractères petite, n'invite pas cet élève à la lecture. Les montages serrés pour gagner des photocopies peuvent les décourager voire complètement les dérouter. Une présentation aérée, une police choisie parmi "Times New Roman", "Arial", "Comic sans MS", une taille de police entre 12 et 14, avec un interligne d'au moins 1,5 rendront un document plus attrayant, car ce dernier offrira un confort de lecture. Un zoom à la photocopieuse pour passer du format A4 au format A3 peut suffire et sera déjà bénéfique. Cependant le format A3 occupe beaucoup de place sur un bureau et... se voit. La différenciation dans la mise en page et la typographie d'un fichier numérique possède l'avantage d'adapter tout en restant sur un format standard.

Lorsqu'un élève lit en suivant du doigt, en cachant les lignes à venir avec une règle, en déplaçant un cache, laissez-le procéder ainsi, c'est que cette "béquille" lui est nécessaire. Ainsi, nous avons proposé à nos élèves de sixième dyslexiques, des textes retouchés pour les aider dans leur lecture. Pour leur permettre d'entrer plus facilement dans la phrase, nous changions la couleur de police pour le sujet et le verbe. Le sujet apparaissait en bleu et le verbe en vert. Nous pouvons, de même, pour leur éviter d'entremêler les lignes, mettre ces dernières en alternance de couleurs, la première ligne en bleu, la seconde en rouge, la troisième en bleu ... L'oeil sera guidé par la couleur et restera sur la ligne en cours.

Le rôle de l'écoute

Toujours en terme de stratégie pédagogique, l'activité lire peut devenir écouter. Si un élève ne lit pas, alors lisons pour lui, lisons-lui ! Pourquoi serait-il privé de la culture livresque ? Parce qu'il ne parvient pas à lire- décoder ?

Aujourd'hui, le marché de l'audio pour le livre est en pleine expansion. Les CD audio, les téléchargements MP3 d'oeuvres de littérature jeunesse et classique sont de plus en plus présents et disponibles chez les éditeurs. Quel plaisir d'écouter, de retrouver certaines grandes voix. Et pour un élève dyslexique, voilà une bien agréable manière d'accéder à la culture livresque. Certains diront peut-être qu'alors nous lui simplifions la tâche. Nous ne le pensons pas. Écouter requiert d'extraire des informations, de comprendre, de mémoriser autrement. Écouter une oeuvre lue permet d'être en contact avec l'écrit, le lexique, la syntaxe et ainsi de s'en enrichir. C'est pourquoi, nous ne nous privons pas de ce support, en usons même avec le groupe classe, et conseillons à chaque CDI de constituer une audiothèque.

Et quand une oeuvre n'est pas disponible en audio ... nous utilisons les T.I.C.E. Nous enregistrons en fichier audio, avec le logiciel Audacity3 tous les documents écrits que nous distribuons. Tout est lu. Nous déposons ensuite les fichiers sur l'E.N.T. 4 ou sur un baladeur MP3 si l'élève ne dispose pas d'ordinateur ou de connexion Internet chez lui.

Il est possible aussi, au lieu d'enregistrer des fichiers audio, d'utiliser un logiciel-narrateur, Dspeech5 pour les PC et Linux, Speak it pour Mac. Dans cette configuration, une voix de synthèse lit les fichiers numériques. Ce logiciel se révèle pratique pour l'enseignant qui ne se sent pas encore prêt à enregistrer des fichiers audio, ainsi que pour l'élève lorsque ce dernier n'a pas d'autres possibilités de lecteur. Les voix de synthèse sont de plus en plus performantes. Cependant, nous préconisons cette lecture plutôt pour des écrits courts, des consignes ou des textes mais pas dans le cas d'une oeuvre intégrale longue. Dspeech peut-être installé sur les postes de l'établissement afin de proposer un accès audio autonome aux élèves. Et ... lire devient accessible.

La place du projet

Enfin, nous terminerons cet article par la présentation d'un projet, "Et s'ils contaient aux maternelles" mené à diverses reprises, et connaissant toujours la même motivation et les mêmes réussites. Nous l'avions pensé, la première fois, pour une classe de 6e afin de travailler la lecture à voix haute et le conte. Nous l'avons décliné, cette année, pour le groupe d'élèves dyslexiques de 5e afin de les entraîner à la lecture et de les placer en situation de réussite.

Le projet consiste de choisir des contes ou des albums, à s'entraîner à la lecture, à dépasser la lecture-décodage pour conter. Cette année, nous avons travaillé avec la série "monsieur-madame" des éditions Hachette, Madame tête en l'air, Monsieur Non, Madame Bonheur ; les mini-albums et les textes sont compréhensibles pour les élèves de maternelle et accessibles pour les élèves dyslexiques. Les élèves ont choisi leur texte, l'ont lu et relu, se sont enregistrés afin de pouvoir s'écouter et pointer forces et faiblesses. Ils ont repris leur lecture pour l'améliorer. Ensuite, ils ont cherché comment ils allaient lancer la lecture devant leur public. Ils se sont entendus sur une formule d'ouverture, et ce, à la manière d'un conteur. Ils ont aussi compris qu'il leur faudrait prendre en compte le public, qu'ils ne pourraient se contenter de lire-décoder à haute voix. Nous avons travaillé une dizaine de séances, la motivation des élèves a toujours été présente. Ils ont conté aux maternelles, ils étaient au centre des regards admiratifs, eux appliqués et attentifs aux "petits". C'était un sacré défi, pour eux, contre leur dyslexie. C'est une superbe réussite. Ils ont connu le plaisir de lire à autrui et ne demandent qu'à recommencer !

Ne jamais abandonner la lecture, l'aborder par divers moyens, l'adapter pour la goûter et finalement la pratiquer. Écouter parce qu'avant d'être un lecteur, nous avons été dans l'écoute, parce que nous sommes toujours dans l'écoute. Lire dans tous ces états, dans tous ses états.


(1) http://www.coridys.asso.fr/pages/base_doc/txt_habib/entree.html

(2) Remedial and Special, "Decoding, reading, and reading disability" / GOUGH, P.B., TUNMER, W.E. - 1986

(3) Logiciel libre de droits : audacity.sourceforge.net

(4) Espace Numérique de Travail

(5) Logiciel libre de droits : dimio.altervista.org,

Lire au collège, n°87 (06/2011)

Lire au collège - Quand on est dyslexique, lire n'est pas une mince affaire !