Dossier : Matières à lire - Lire dans toutes les disciplines

À la découverte de Plaute : latin et arts plastiques

Cécile Boddaert, professeure de lettres classiques, Collège Vallée de la Beaume, Joyeuse (07)

Rien de tel qu'un projet pédagogique pour dynamiser la classe, y instaurer une synergie ! Si en plus, le projet est interdisciplinaire, l'adhésion et l'investissement des élèves sont d'autant plus importants. Voici donc un projet mis en place entre latin et arts plastiques, pour favoriser la lecture des textes antiques.

La traduction reste globalement un pensum pour les élèves du cours de latin, quelles que soient leurs aptitudes dans le domaine, et malgré les modernisations1 successives que la " classique " version a pu connaître. C'est que l'élève de collège, guère sensible aux arguments concernant l'élaboration du raisonnement chez l'être humain, s'interroge sur la validité de cet exercice : à quoi bon (re)traduire, à l'écrit qui plus est, des textes qui ont déjà tous été traduits ? Pourquoi mettre en doute le travail de spécialistes, et quelle légitimité y a-t-il à le faire ?

Par ailleurs, depuis plusieurs années déjà, je tâche d'organiser l'année de latin autour d'un projet phare : jumelage avec un autre collège de l'académie, projets internationaux e-twinning, voyages scolaires où ce sont les élèves qui jouent - avec beaucoup de sérieux - les guides touristiques... Il se trouve que le groupe classe qui est arrivé au niveau 3ème cette année est composé de dix élèves, un petit groupe donc. Un projet a commencé à prendre forme dans mon esprit lorsque je suis tombée par hasard sur le site de l'association " Fortuna juvat "2 qui organise pour la 7ème année consécutive le Festival Européen de Latin et de Grec (FELG), qui se tiendra du 17 au 19 mars à Paris3. Et pourquoi ne pas mettre en scène un extrait de pièce antique ? L'idée fut lancée en fin de 4ème, et reçue par les élèves avec une certaine appréhension ; le défi fut cependant accepté : nous proposerions, lors de ce festival iconoclaste et joyeux, un extrait de théâtre, dit et mis en scène par les élèves, avec l'aide de leurs professeurs de latin et d'arts plastiques.

Les rôles furent ainsi répartis : nous nous occuperions en cours de latin de la littérature, des textes, de la civilisation ; en arts plastiques des costumes, des maquillages et de la préparation de la mise en scène.

Les préparatifs

Septembre : la progression annuelle commence donc à la rentrée de 3e par une séquence sur les ludi circensum, les jeux du cirque, avec leurs courses de char, et les munera (combats dans l'arène). Nous poursuivons avec les ludi scaenici ou jeux scéniques, l'idée étant notamment d'en montrer les évolutions matérielle et politique au cours de l'histoire romaine, et de souligner le changement significatif qui a lieu au moment du passage de la République à l'Empire, en même temps que le statut de l'homme romain glissait de celui de citoyen à celui de sujet4. Parallèlement à ce travail, les élèves engagent des recherches sur les principaux dramaturges antiques, dont ils présentent dans un second temps les pièces les plus connues. Ils commentaient spontanément, au fur et à mesure des exposés, l'intrigue, les effets comiques envisageables - la tragédie et Sénèque ayant été à mon grand regret très rapidement écartés. Deux pièces de Plaute retiennent finalement leur attention : l'Asinaria (la Comédie des ânes) et LesMénechmes, et nous sommes déjà début novembre. Chaque élève se voit remettre une copie de l'une des deux pièces, en français, pour en faire la lecture et en relever les passages qui lui sembleront les mieux adaptés à une représentation. Suite à quoi je compare leurs propositions pour porter mon choix sur l'acte IV, scène 4 des Ménechmes5.

Vacances de Nöel : la course avec le temps commence pourtant à tourner en notre défaveur... Plus que huit semaines avant le festival...Or je refuse de faire l'économie du travail de traduction. En outre, depuis le début de l'année scolaire, une question délicate taraude mon esprit, à laquelle je n'ai toujours pas de réponse : comment transformer en acteurs des élèves qui, malgré leurs airs effrontés et leur décontraction, restent d'une grande timidité ? Il faut pourtant surmonter cette difficulté... Simplifier, éviter qu'ils aient à jouer, éviter qu'ils aient à dire un texte, difficile puisqu'en latin, devant un parterre de spectateurs, bienveillants peut-être, mais dont il n'est pas question d'agacer la gentillesse, surtout, ne pas transformer cela en représentation maladroite de fin d'année ! De ces contraintes, la solution est soudain sortie, évidente, que je leur soumets dès le retour des vacances de Noël et qu'ils acceptent avec enthousiasme.

Le déroulement

Il s'agit d'un montage de tableaux photographiés, accompagné des voix des personnages enregistrées en latin, la traduction figurant dans des bulles ou des bandeaux de sous-titrage. Je leur propose de diviser le travail en trois parties.

1. Pendant trois semaines, nous travaillons en groupe classe sur le texte latin avec une traduction en vis-à-vis, ce qui permet un déchiffrage plus rapide du texte et de sa construction. La participation est active, efficace, pertinente. L'objectif est, avec mon aide sur le sens précis des mots - on travaille chaque fois que c'est possible l'étymologie latine et française - que les élèves portent un regard critique sur la traduction qui leur est proposée, qu'ils la modifient en restant au plus près du texte d'origine tout en en rendant l'esprit dans notre langue - mais une langue de comédie moderne -, et si possible, en en respectant les jeux de mots, sous-entendus et effets de style (allitérations notamment). Ce travail doit leur faire comprendre ce que c'est vraiment que traduire, étymologiquement "traducere : mener, faire passer d'un endroit à un autre, en gardant l'intégrité de ce que l'on convoie".

Au fil du texte, nous explicitons les intentions des personnages, commentons les répliques en indiquant des éléments de mise en scène, approfondissons les caractères, et définissons le nombre de tableaux... Dès le début de la deuxième semaine, alors que je leur avais demandé de faire le "repérage" du lieu de prise de vue et de se documenter sur les costumes et les maquillages, voilà que certains arrivent avec des propositions audacieuses : et si Peniculus devenait... une femme ? Elle serait la soeur de la femme bafouée de Ménechme ... On en ferait un personnage ambigu, un peu femme fatale - manteau en fausse fourrure -, qui soutient sa soeur tout en s'en montrant jalouse - c'est une gamine qui sera affublée d'un doudou -, et elle dénonce alors les frasques du mari, par dépit de ne pouvoir en obtenir les avantages matériels qu'elle convoite... Et si le narrateur - une narratrice en fait - était un personnage complètement décalé, punkette gothico-rock ? Nous voilà lancés, sans retenue, dans le travail d'interprétation : on émet spontanément des hypothèses, on se montre créatifs... Le travail sur la langue s'impose comme une nécessité : la grammaire est difficile (adverbes interrogatifs, déclinaison et emplois des pronoms personnels et relatifs, synthèse des pronoms-adjectifs démonstratifs, verbes irréguliers (volo, nolo, malo, fero), impératif présent et futur dont les dialogues de comédie regorgent, emplois du subjonctif), mais on en a besoin pour comprendre... comprendre ce que veut vraiment dire le personnage, quel est vraiment son caractère, parce qu'on veut savoir qui il est pour pouvoir le montrer aux spectateurs ! Et la traduction, il faut la noter correctement, lui donner le ton le plus juste possible, sinon ce ne sera pas drôle !

Dans le même temps, les élèves ont commencé à dessiner en arts plastiques les différents tableaux, à composer une sorte de storyboard : il s'agit de mettre les scènes en espace, en faisant appel aux compétences d'analyse d'image (cadrage, angles, plans ...) acquises les années précédentes pour les mettre en oeuvre dans le cadre du projet. On poursuit d'autre part les recherches sur les accessoires, deux des personnages gardant leurs caractéristiques antiques. L'occasion est donnée à ce moment-là de présenter les différents types de comédies latines (palliata, togata, togata praetexta, atellane, mime et pantomime), d'en comparer la portée et les enjeux sociaux et politiques avec ceux de la comédie archaïque grecque, celle d'Aristophane. La question du masque est posée : il faut briser la conviction que les acteurs latins portaient un masque6, et parler du maquillage très codifié qui permettait d'identifier non seulement les personnages mais aussi leur statut social, leur âge et leur caractère. On découvre que tout, y compris les costumes et même la gestuelle des acteurs, est strictement codifié. Le lien avec la Commedia dell'arte, avec Molière, la comédie classique européenne, se fait naturellement.

2. Les deux semaines suivantes, nous aménageons légèrement l'emploi du temps afin de pouvoir procéder aux prises de vue en extérieur, sur une place bien connue de notre petit village ardéchois. Nous disposerons de quatre tranches de deux heures chacune, pour une quarantaine de tableaux. L'encadrement des élèves est assuré par le professeur d'arts plastiques et moi-même. Les 'rôles" ont été répartis entre les élèves : nous avons besoin de quatre "acteurs" : la narratrice, Ménechme ravi, sa femme, et Péniculus renommé Pénicula, la parasite ; il nous faut aussi deux photographes au moins, les autres élèves s'occupant des accessoires, de la mise en scène, des problèmes techniques. Les essais de maquillage et de costumes ont été réalisés en cours d'arts plastiques, et c'est le premier jour de prise : le storyboard est sorti, tenu à portée de regard des photographes qui ont installé l'appareil numérique sur son pied. On enlève quelques papiers errants qui gâcheraient un peu l'impression d'ensemble. Pendant ce temps, fébriles, on se prépare dans la petite salle communale voisine. On se met en place. Les premiers clichés sont hésitants, nos acteurs mal assurés, gênés par le regard des passants. Très vite cependant, tout à sa tâche, on oublie l'extérieur et on enchaîne les prises, plusieurs clichés numérotés par tableau. C'est l'occasion de nombreux fous-rires, de beaucoup de joie et de complicité entre tous les membres de "l'équipe".

3. La suite est encore à venir : dans le laps de temps qui nous reste, deux semaines, il faudra enregistrer les dialogues, donc en travailler la diction, l'accentuation, l'intonation : les élèves s'entraîneront puis s'enregistreront à l'aide du logiciel libre "Audacity", ce qui leur permettra de se réécouter et d'améliorer leur production. Nous ferons à ce moment-là une première approche de la scansion. Là encore, les élèves se sont choisi des rôles différents : pendant que les premiers travailleront les dialogues, les autres se chargeront de la finalisation informatique : choix des clichés les mieux réussis, retouche pour en corriger les imperfections, notamment l'éclairage qui aura pu varier d'une séance à l'autre, montage, insertion de la traduction, dans des bulles vraisemblablement, construction du générique, insertion de bruitage et de musique, enfin, ajout des voix latines.

Bilan

L'interdisciplinarité pour promouvoir la lecture de textes authentiques en latin ? Oui, sans hésiter ! Les élèves du cours de latin sont habitués d'une manière générale à établir des relations avec les autres disciplines : quel autre cours permet de parler tour à tour de physique, d'astronomie, d'histoire, de géographie, de littérature, des langues ? Mais c'est avec les arts plastiques surtout que le lien me semble particulièrement fort et récurrent. Ainsi, lors du classique voyage à Rome et Pompéi, les élèves ont-ils eu à présenter chacun au moins une oeuvre en relation avec l'histoire ou la mythologie antique, le commentaire mêlant étroitement les deux approches disciplinaires : et nous sommes au coeur de l'histoire des arts. Cette fois-ci cependant, l'enjeu était sensiblement différent : il s'agissait d'amener les élèves à comprendre puis traduire des textes écrits dans une langue étrangère complexe, sans que l'exercice soit docilement subi mais réclamé, qu'ils prennent plaisir à le faire, que l'envie de travailler sur le sens balaie ce que l'apprentissage de la langue peut avoir de laborieux, qu'il soit un instrument et non le but ultime. Le travail interdisciplinaire seul a permis de remporter la gageure : arts plastiques et latin, au service de l'histoire des arts, du B2i, des compétences linguistiques, de l'analyse d'image, de la littérature ... et avec quel enthousiasme de la part de l'ensemble des intervenants !


(1) Texte appareillé, texte à trous, puzzle, alternance de texte latin et français...

(2) La fondatrice et présidente de l'association Fortuna juvat est Elizabeth ANTEBI : http://www.antebiel.com/fortunajuvat/

(3) http://festival-latin-grec.eu/

(4) Cf Florence DUPONT, L'Acteur-roi, le théâtre dans la Rome antique, Les Belles Lettres, Paris 1985.

(5) Un marchand sicilien, qui a eu deux fils jumeaux, perd celui qu'il a emmené avec lui en voyage - on l'enlève - et meurt ensuite. L'aïeul paternel donne à l'enfant qui reste le nom du jumeau ravi, et l'appelle Ménechme Sosiclès. Celui-ci, parvenu à l'âge de raison, cherche son frère dans tous les pays alentours ; il arrive à Épidamne, dans la ville même où Ménechme ravi a fait fortune. Chacun prend pour l'ancien concitoyen le nouveau débarqué : maîtresse, épouse, beau-père, tout le monde s'y trompe. A la fin les deux frères se reconnaissent

(6) Ibid. pp. 80-81.

Lire au collège, n°86 (02/2011)

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