Dossier : Matières à lire - Lire dans toutes les disciplines

Passeurs d'histoire

Solange Schouber, professeure de SVT au collège du Val Gelon, La Rochette (73),
Gwenaelle Hergott, professeure d'histoire-géographie.

En propos liminaires, il nous faut insister sur l'intérêt pour la littérature, notamment la littérature jeunesse, qu'ont en commun les enseignants qui se sont lancés dans ce projet. Cela semble un truisme d'affirmer cela, c'est cependant la base de tout. Quels sont en effet les obstacles que nous avons rencontrés dans la mise en oeuvre du projet, alors que la littérature n'est pas en lien avec notre discipline ? Le seul véritable obstacle -mais ô combien présent dans le système scolaire, chez les enseignants et encore plus les élèves - est lié au cloisonnement disciplinaire. Chacun à sa place, on fait de l'histoire en cours d'histoire, de l'orthographe en français et de la génétique en S.V.T.

L'idée d'inciter des élèves de 3e à lire des romans de littérature jeunesse et des BD en lien avec les programmes de SVT et d'histoire géographie a germé grâce au projet "Passeurs"1 . Mais, si l'on veut mener à bien le projet, il faut absolument l'appui du professeur de lettres, caution disciplinaire de nos initiatives.

Comment le projet s'est implanté et pérennisé dans l'établissement

Comme tout projet, il a fallu des locomotives (ce fut souvent le professeur documentaliste ou le professeur de lettres) et un thème fédérateur, qui donne envie et qui permette à toutes les disciplines de s'y engager. Plusieurs thèmes ont répondu à ces critères dont le très beau "Résistances" qui nous a valu un travail extrêmement intéressant. La richesse de ce thème avait déjà permis l'entrée de l'histoire dans le projet. Cette thématique de la résistance, déclinée au pluriel, couvre une chronologie très vaste (enfin, la résistance n'est pas l'apanage des seuls "héros" que l'on présente au cours des guerres mondiales) et interpelle l'élève en tant que citoyen. Richesse aussi pour la SVT. En effet, science et résistance peuvent se décliner de différentes façons : la résistance rencontrée par le scientifique lorsqu'il présente une théorie novatrice, la résistance aux dérives possibles liées à la recherche scientifique (c'est aussi un débat de société, dans lequel toutes les disciplines ont à s'intégrer). De plus, la présence dans la sélection de Felicidad de Jean Molla ouvrait des pistes de réflexion (les parumains conçus pour remplir les tâches subalternes sont au service des humains).

Depuis deux ans, le thème est "Les uns, les autres". Bien sûr, c'est très large mais, dans le cadre d'un travail pluridisciplinaire entre plusieurs établissements, cela convient. Plusieurs sous-thèmes ont été identifiés, chacun tentant de chercher "l'angle d'attaque" idéal pour la mise en oeuvre. La différence liée au handicap, bien que complètement dans le thème, ne nous permettait pas de travailler puisque cela était trop éloigné des programmes d'Histoire géographie et de SVT. Nous nous sommes alors plus orientées vers l'ici, l'ailleurs (qui permet le regard croisé des uns sur les autres, thème très riche en histoire) et les discriminations. Nous avons donc construit une liste très large d'ouvrages entrant de près ou de loin dans le thème (enseignants de lettres, documentaliste, SVT, histoire-géographie, arts plastiques). Secret d'ADN, de Johan Heliot, a été de ce point de vue l'élément déclencheur d'un travail conjoint HG/SVT. Par ailleurs, nous avons essayé de tenir compte de niveaux différents de lecture, de genres très spécifiques (du roman épistolaire au manga). Notre premier objectif était de faire lire le maximum de livres. C'est pourquoi nous n'avons pas hésité à mettre à disposition nos propres livres afin que tous les élèves aient accès au maximum de titres.

La première étape, auprès des élèves, a consisté en la présentation de tous les ouvrages retenus. Mais plutôt que de donner une liste (et prendre le risque d'une sélection "au poids" ou "au prix"), nous avons décidé de présenter nos coups de coeur. Nous avons banalisé deux heures, avec deux troisièmes, à deux moments différents. Chaque enseignant est venu présenter le ou les livres qu'il avait beaucoup aimés, en expliquant pourquoi.

Les élèves ont donc tous lu plusieurs ouvrages de la sélection.

Cette première étape a été validée, sanctionnée par le professeur de lettres, qui a apprécié la pertinence du résumé et de l'expression personnelle.

La deuxième étape a été l'exploitation du livre Secret ADN de Johan Héliot. Nous l'avions sélectionné pour plusieurs raisons. En premier, il nous a semblé que l'histoire, rapide, un peu policière, l'écriture (langage courant) le mettaient à la portée de tous les adolescents, quel que soit leur niveau de lecture. Qui plus est, la jeune héroïne, Lou, présentait par son attitude rebelle une personnalité susceptible d'accrocher ses lecteurs. Autre motif de sélection, les thèmes abordés : Johan Héliot y traite des problèmes d'immigration et des politiques migratoires, du racisme et des manipulations génétiques (réflexion sur le fichage des individus).

Enfin, le contact que nous avions eu avec l'auteur nous assurait une rencontre enrichissante pour les élèves (et les enseignants !) et permettrait d'échanger sur les travaux réalisés par les élèves à partir de son livre.

Le travail autour de Secret ADN

La jeune héroïne, Lou, apprend la mort de son mentor Muna, journaliste, en Afrique. C'est le point de départ de l'enquête policière qu'elle va mener avec Erwan, le fils de Muna. Ils évoluent dans la Fedeuro, une Europe refermée sur elle-même, régulant les flux migratoires, principalement originaires d'Afrique, par le fichage ADN. C'est aussi un monde dans lequel tous les moyens techniques modernes sont utilisés pour surveiller la population (vidéosurveillance, téléphones, cartes bancaires etc...). Les deux jeunes héros se retrouvent propulsés en Afrique, confrontés à la violence d'un continent laissé à l'écart de la richesse, de l'accès aux soins (ce n'est d'ailleurs plus réellement de l'anticipation). Au cours de l'enquête, elle découvre que des scientifiques auraient découvert la possibilité de modifier provisoirement l'ADN d'un individu dans le but de tromper les contrôles aux frontières. Cette découverte cruciale est source de beaucoup de convoitises et chacun veut se l'approprier (la Fedeuro pour trouver une parade scientifique, les Etats africains comme instrument de pouvoir, les scientifiques par appât du gain).

Parallèlement, la deuxième classe de 3e impliquée dans le projet s'est vue imposer la lecture d'Ados sous contrôle, autre ouvrage de Johan Héliot. Il précède chronologiquement Secret ADN puisqu'il présente Lou, à 16 ans, au moment où ses parents ont confié à un camp de redressement le soin de la rééduquer. L'univers est très semblable : une société sous contrôle, le traitement de la délinquance des adolescents, la question des sectes mais aussi la question de la norme sociale. On retrouve là des débats de société très actuels. Les adolescents enfermés dans ces camps spéciaux font l'objet de maltraitances (privations de sommeil et de nourriture, humiliations, compétition pour la survie) afin de les rééduquer. Ils sont en permanence surveillés (drones au dessus du camp, puces avec GPS intégrés). En plus des méthodes sectaires, ce sont donc plus particulièrement les nanotechnologies qui sont abordées par l'auteur. Des implants réservés aux adolescents isolés (sans famille ou sans argent) doivent modifier leur comportement. On parle de zombies (dans le roman, ce sont les A.P.O). A la critique scientifique s'ajoute la critique sociale de la discrimination par l'argent.

On le voit, ces ouvrages soulèvent de nombreuses questions de société qui vont nous permettre un travail de fond avec les élèves.

Après la lecture, les élèves avaient deux tâches distinctes : travail de recherche sur des thèmes définis au préalable et production d'un support (diaporamas, affiches).

Les thèmes ont été les suivants :

  • L'utilisation de l'ADN, quelle législation ici et ailleurs ?
  • Les manipulations génétiques : les OGM, la recherche sur les embryons, les nanotechnologies (de quoi s'agit-il? Pour ou contre ? )
  • Le contrôle des frontières pour quoi faire ? : l'espace Schengen, l'immigration clandestine
  • La prévention et le traitement de la délinquance des mineurs : les camps de redressement, mythe ou réalité, les traitements judiciaires de la délinquance des mineurs.

Une première séance a été organisée au C.D.I avec l'aide du professeur documentaliste afin d'aider les élèves à sélectionner l'information. Ils ont eu ensuite un mois pour réaliser le produit fini.

Une sortie organisée à Grenoble a permis aux élèves de poursuivre le travail. Trois axes ont été privilégiés :

  • La sortie au musée de la Résistance a porté sur l'analyse des affiches de propagande de la France de Vichy.
  • Au musée Dauphinois, l'exposition sur le Tibet a donné un autre exemple de volonté de "redressement" (sinisation de la population tibétaine) à l'échelle d'une région du monde.
  • Enfin, un autre groupe a pu, à l'école d'ADN (CCSTI Grenoble), par des expériences, aborder les techniques de comparaison d'ADN (sur le thème, très porteur, de la police scientifique). Cet atelier a permis aux élèves d'aborder non seulement les aspects scientifiques mais aussi de compléter leur réflexion sur le fichier national automatisé des empreintes d'ADN et la protection des libertés individuelles (aspects juridiques, législatifs et sociétaux.

Pour donner plus de vie au projet, le choix a été fait dans l'établissement (les trois années où nous avons été investis dans "Passeurs") de faire venir un auteur. Johan Héliot a accepté le principe d'une rencontre et d'un échange avec les élèves autour des deux ouvrages qu'ils ont lus. Outre les traditionnelles questions autour du métier d'écrivain, Johan Héliot a expliqué comment il choisit les thèmes de ces romans. Il a longuement expliqué la différence entre science fiction, fantasy et anticipation. Ces moments de rencontre avec des auteurs sont toujours des moments privilégiés pour les élèves.

Enfin, pour clôturer le travail de l'année, les élèves ont pu voir leurs productions exposer dans le collège lors de la Journée Portes Ouvertes en juin.

L'évaluation ne prend pas la même forme selon les années. Il y a une constante, celle de la "fiche de lecture" réalisée pour le français. Mais, à noter qu'elle aussi peut évoluer (de la critique de film, tiré d'un ouvrage lu, comme pour No et Moi, adapté d'après le livre de Delphine de Vigand, à la réalisation d'une affiche.). Cette première évaluation est rapide (décembre) parce qu'elle permet aussi de vérifier l'implication des élèves dans le travail. Ensuite le projet entre dans une seconde phase. En SVT, les élèves réalisent un exposé sur l'ADN, il est noté dans cette discipline et permet de vérifier l'acquisition des compétences du programme. Les travaux de recherche conjointement proposés dans les deux disciplines sont notés. Les critères sont plus axés sur la pertinence des recherches, la capacité des élèves à être critiques face aux informations récoltées. Par exemple, des informations sur le site de Minatech n'ont pas la même valeur que celles trouvées sur un site de contestation altermondialiste. Cette deuxième évaluation intervient en avril-mai. Elle est intégrée, selon le thème de l'exposé, en SVT ou en HG. A noter aussi que tous les travaux ne sont pas évalués : ainsi l'émission de radio réalisée sur le thème "Résistances". Aujourd'hui, nous disposons d'un instrument d'évaluation (le pilier 7 sur l'autonomie du socle) que nous n'avions alors.

Bilan

L'expérience est très enrichissante à tous points de vue.

Elle a permis aux enseignants de se faire plaisir et de transmettre une passion (celle de la lecture) dans un cadre moins conventionnel que celui du champ disciplinaire et de la salle de classe. Les élèves ont découvert l'amour de tel ou tel pour les mangas ou pour la science fiction. Le professeur est un être humain comme les autres. C'est déjà un point positif ! Cette expérience se renouvelle depuis quatre ans maintenant. Certains abandonnent le projet, d'autres le rejoignent, ce qui témoigne d'une vitalité et d'une envie de travailler ensemble réelles. Il faut toutefois signaler que malgré tout la lecture est perçue comme la compétence du professeur de lettres. Si ce dernier ne participe pas au projet, il reste très difficile d'aborder le projet par la lecture, alors que c'est son objectif premier. Il faut dire que nous n'avons pas la possibilité de valider la lecture en tant que compétence à l'intérieur d'une séquence (sauf peut être, par le socle mais qui n'est entré en vigueur que cette année). Les parents ont parfois du mal à admettre qu'un enseignant, autre que de lettres, fasse acheter un roman. Il faut aussi préciser que nous avions fait attention au coût et à la disponibilité des ouvrages sélectionnés. Une difficulté tient également à notre programme : nous ne pouvons pas nous intégrer à n'importe quel thème, d'où la nécessité d'un choix en amont qui permette au maximum de disciplines de trouver matière à réflexion.

Cette expérience est aussi enrichissante pour les élèves, mais c'est notre regard d'enseignants qui détermine cette conclusion. Tous ont lu, et beaucoup (dans une classe de 3e, plus de cinq ouvrages dans la liste proposée, et des titres inattendus comme Persépolis). Certains, avec de grandes difficultés, y ont même pris plaisir. Cet objectif a largement été atteint. Les parents eux même nous ont témoigné de changements chez leurs enfants. Le deuxième objectif auquel nous étions attachées était de montrer que l'on pouvait "faire" de l'histoire ou de la SVT ailleurs qu'en classe, en utilisant les matériaux de la vie quotidienne (ici les livres). Ce décloisonnement est une compétence fondamentale pour la suite de leur scolarité. Modestement, nous espérons sur les thèmes abordés y être arrivées.

En revanche, les travaux de recherche sont inégaux certainement parce que nous n'avons pas pu accompagner les élèves sur la totalité du travail (sélection des informations, hiérarchisation, mise en valeur).

Pour conclure, ce projet mériterait d'être plus connu. Pourtant, il permet à tout enseignant qui le souhaite, du fait de la grande diversité des thèmes et des supports, de travailler en interdisciplinarité, et sur des compétences essentielles : une plus grande autonomie, la capacité à mettre en lien et en cohérence les apprentissages des élèves et bien sûr la maîtrise de la langue.


(1) "Passeurs d'histoire, passeurs de mémoire" est un projet en réseau mené depuis quatre ans dans huit établissements du Grésivaudan (38) : le lycée Pierre de Terrail (Pontcharra), les collèges Flavius Vaussenat (Allevard), Simone de Beauvoir (Crolles), Icare Goncelin, Val Gelon (La Rochette), La Pierre Aiguille (le Touvet), Marcel Chêne (Pontcharra) et Belledonne (Villard-Bonnot). L'ensemble du projet est consultable sur : http://www.ac-grenoble.fr/Passeurs/

Lire au collège, n°86 (02/2011)

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