Dossier : Matières à lire - Lire dans toutes les disciplines

Le roman historique : démêler le vrai du faux

Natacha Commis, professeure documentaliste, collège A. Fleming (Sassenage)

Faire lire est la mission essentielle de tout centre de ressource. Or depuis quelques années on assiste à une déperdition du nombre de lecteurs. Au collège, malgré une fréquentation du CDI en hausse d'une année sur l'autre, le prêt élève se réduit inexorablement dès la 4e.

Pour essayer d'endiguer ce phénomène, j'ai contacté au mois de juin 2010 l'Ellipse, la médiathèque de Sassenage. Dans le passé, un partenariat existait avec le souhait d'offrir des lectures ludiques aux jeunes adolescents. Mais les liens passés se sont peu à peu distendus. Mon objectif était clair : faire lire les élèves de 4e et 3e, mais comment ? Quelles actions mettre en place pour susciter le plaisir de lire ? Ma volonté a trouvé un écho favorable auprès de Marie-France Pesenti, responsable du secteur jeunesse de la médiathèque. Lors de notre première rencontre, je lui ai proposé d'axer le futur projet lecture sur le roman historique. Ma formation d'historienne fait que j'ai une prédilection pour ce genre et le CDI possède un certain nombre de titres.

Étudier le roman historique permet de démêler l'Histoire de l'histoire. Il offre à la fois un intérêt d'apprentissage scientifique donné par l'enseignant d'histoire mais aussi littéraire assuré par le professeur de français. De plus, on évoque la possibilité de faire venir un écrivain. Par expérience, nous savons que ces rencontres rejaillissent favorablement sur l'envie de lire. Annie Jay retient notre préférence à la fois pour sa rigueur historique, pour son intérêt romanesque et la qualité de son écriture. Lors de cette entrevue est aussi abordé le problème du financement, pour la venue d'un auteur et l'acquisition des romans indispensables à ce projet.

La mise en route

Courant juin, j'ai informé du projet tous les professeurs de français et d'histoire susceptibles d'avoir à la rentrée des 4e et des 3e. Je les ai aussi interrogés sur la notion de lecture :

- quelle place accordez-vous à la lecture dans votre matière ? (imposée ; plaisir ; ouverture culturelle ; préparation d'un cours ; lecture de l'image) ;

- proposez-vous aux élèves des pistes de lecture après certains cours ? (livres, périodiques, lecture numérique).

Ce petit sondage a permis de dégager quelques points essentiels : la lecture est au coeur des matières, en lettres ou en histoire. En lettres, c'est surtout une lecture imposée avec étude d'une oeuvre intégrale aboutissant à un questionnaire de lecture. Certains professeurs étudient la première de couverture et parfois font de la lecture à haute voix de certains passages pour le plaisir. En histoire, la lecture est indispensable mais les élèves voient rarement l'aspect plaisir, ils ne voient que des dates et des lieux à apprendre. La lecture est envisagée sous toutes ses formes, aussi bien en amont d'un cours qu'en bonus. Pour les élèves, le plus difficile est peut-être dans l'acte de lecture, pour tout type de support (image, texte). Pour un professeur, ce qui serait parfait serait le questionnement libre, c'est-à-dire pas de questions : "la tendance est de beaucoup trop encadrer les élèves dans notre réflexion et donc ceux qui ne fonctionnent pas tout à fait comme nous décrochent rapidement". Quant aux pistes de lecture, les réponses des professeurs sont variables : certains en donnent systématiquement, d'autres ne le font jamais.

Fin juin, une seconde réunion a été programmée. Trois professeurs d'histoire et trois de lettres sont venus au CDI afin d'en savoir un peu plus sur ce projet. Les modalités ainsi que le planning annuel sont vite définis. Quatre classes seront concernées, deux en 4e et deux en 3e, les enseignants travaillant en binôme. Dans leur souhait pour la rentrée, les professeurs demandent donc à avoir le niveau concerné mais surtout les mêmes classes. Les thèmes retenus sont "Louis XIV et Versailles" puis "Esclavage et colonisation" (niveau 4e) et "Subir/Résister : les guerres mondiales" (niveau 3e). Sur ces points au programme d'histoire, les professeurs de lettres ont établi une première liste de romans historiques pour l'étude d'une oeuvre intégrale en classe. Nos séries se limitant pour la plupart à 15 exemplaires, la médiathèque propose de compléter sur son budget les séries susceptibles d'être étudiées. En 3e, le choix définitif de l'oeuvre intégrale est reporté à la rentrée. Pour le niveau 4e, le professeur de lettres, qui a les deux classes, retient les deux romans historiques d'Annie Jay, Complot à Versailles et A la poursuite d'Olympe. La venue de l'auteur est donc programmée à l'issue de l'étude de ces romans, soit fin janvier 2011.

Parallèlement, pour Marie-France et moi, il s'agit de faire lire en plus un roman historique à chaque élève. Pour ne pas submerger de lecture nos élèves (n'oublions pas la notion de plaisir) nous décidons de répartir l'année scolaire en deux périodes. La première période, jusqu'à fin janvier 2011, la moitié des élèves de la classe lit un roman et le présente aux autres élèves puis inversement à partir de février. Ainsi, même si chaque élève ne lit qu'un seul roman historique en plus de l'oeuvre intégrale, au final il aura entendu parler d'une trentaine de romans. D'où la nécessité de mettre à jour nos centres de ressources respectifs et de lire ou relire certains titres. Pour le niveau 3e, le professeur de lettres a souhaité élargir le sujet aux récits autobiographiques ce qui permet à Marie-France et moi de rajouter un certain nombre de livres à nos bibliographies.

A la rentrée, je suis passée comme chaque année dans les classes, pour me présenter. J'ai profité de ce moment pour évoquer le projet lecture destiné aux classes de 4e et de 3e. Le volet roman historique que je développe ici n'est qu'une partie de la collaboration avec la médiathèque. Il comprend aussi de la lecture à haute voix, toujours pour les 4e et 3e, et la visite d'un lieu culturel pour les 6e et 5e avec la découverte de l'Ellipse. Vu l'ampleur du projet, nos chefs respectifs ont été mis au courant au fur et à mesure de l'avancement du travail.

Le projet roman historique est resté en stand-by jusqu'à la fin octobre. L'étude ne pouvait débuter qu'au moment où le professeur d'histoire entamé la période historique voulue. Par ailleurs, deux professeurs ont quitté l'aventure au profit d'un autre : en 4e un binôme ayant les deux classes et en 3e deux binômes avec le même professeur de lettres. Ce dernier choisit d'étudier en oeuvre intégrale pour ces deux classes le roman de Marc Dugain, La Chambre des officiers.

Durant cette période, les bibliographies de chaque thème ont été constituées afin d'avoir un nombre suffisant de romans historiques à proposer aux élèves. La bibliographie du CDI comporte aussi les BD, les albums et les livres documentaires. Celle de la médiathèque comporte l'ensemble des romans historiques, toutes périodes historiques confondues. Ces bibliographies sont disponibles au CDI dans trois classeurs. Elles comportent un résumé de chaque livre et les descripteurs associés.

Le projet portant sur deux niveaux, avec des modalités d'organisation différentes, les étapes du travail pour chaque niveau seront successivement présentées avant d'évoquer les problèmes rencontrés.

Lire un roman historique en 4e et en 3e

En 4e, pour la première période, une classe étudie en oeuvre intégrale Complot à Versailles et l'autre A la poursuite d'Olympe. J'ai contacté par courrier électronique l'écrivain mi-octobre. Elle a répondu favorablement : très vite une date d'intervention a été retenue, le jeudi 27 janvier 2011. Echange de courrier électronique et coups de téléphone ont permis de préciser les attentes de part et d'autre et de régler les détails pratiques de sa venue (hébergement, modalités d'intervention et financement). La rencontre aura lieu à la médiathèque pour une classe puis au CDI pour l'autre, les deux structures étant voisines. Annie Jay semble apprécier que les élèves préparent autant la rencontre : étude de ses romans, lecture de romans historiques et écriture de nouvelles historiques. Elle se propose d'apporter des documents à montrer aux élèves : des épreuves, des manuscrits et l'ensemble de ses livres. Mais, avant de la rencontrer, le projet doit prendre forme.

En histoire, la période est vue à travers des recherches sur le gouvernement de Louis XIV et le pouvoir absolu, la société d'ordres et le château de Versailles. L'objectif est de situer le contexte historique des romans étudiés : les grands événements de la période, les notions d'absolutisme, et la société d'ordres et ses inégalités. Cinq activités, sous forme de questionnaires, sont prévues : le royaume de France au XVIIe siècle ; la monarchie absolue à travers le portrait de Louis XIV par H. Rigaud ; l'exercice du pouvoir par le roi ; Versailles, le coeur du pouvoir ; la société d'Ancien régime. Pour ces activités, le professeur a utilisé des documents du manuel d'histoire, ainsi que des sites internet, notamment celui sur le château de Versailles.

En lettres, il s'agit pour les élèves de choisir, de lire puis de présenter à l'écrit et à l'oral un roman historique. Mi-novembre, Marie-France et moi sommes allées dans chaque classe présenter les romans sur le siècle de Louis XIV. Le professeur de lettres avait prévu pour toute la classe un travail sur la première de couverture afin d'aider les élèves dans leur choix. Ensuite, les quinze premiers élèves sont venus au CDI récupérer leur livre : il a été difficile de départager certains élèves qui voulaient le même livre. Le compte-rendu de lecture écrit se présente sous la forme d'une feuille A3 comportant : la carte d'identité du livre ; la carte d'identité d'un personnage représentatif de l'époque ; l'explication du titre choisi par l'auteur ; ce que le roman apprend sur la période historique ; quels éléments appartiennent à la fiction ; une nouvelle couverture avec un nouveau titre créé par l'élève. Pour trouver les réponses à sa fiche de lecture, le professeur a distribué un second document aux élèves, un marque-page à remplir au fil de sa lecture. Il comporte des questions sur le personnage et le sens du titre. L'élève doit aussi noter ce que le roman apprend sur la période historique et quels éléments appartiennent à la fiction.

Cependant, pour que tous les élèves de chaque classe travaillent sur le thème, il a aussi été décidé de rédiger par groupe de deux ou trois élèves une nouvelle historique. Les consignes sont de respecter le schéma narratif avec situation initiale, élément perturbateur, péripéties, résolution et situation finale, d'inclure du vocabulaire spécifique et de faire intervenir dans l'histoire un personnage historique qui aide le héros. Les professeurs de lettres et d'histoire ont pris les élèves sur une heure, pour chaque classe, afin de donner les consignes. Les professeurs de technologies ont accepté que la mise en page des nouvelles se fasse pendant un de leurs cours.

Les couvertures de livre seront exposées au CDI pour le 27 janvier et un recueil des nouvelles sera offert à Annie Jay. Certaines seront lues à l'auteur.

Les élèves ont présenté leurs couvertures de livres à l'oral au retour des vacances de Noël. Pour chaque classe, quatorze élèves sont passés en deux heures en présence du groupe de travail (les deux professeurs, Marie-France et moi). Les critères d'évaluation orale comportent les consignes demandées à l'écrit, plus la prestation orale (attitude, expression, vocabulaire).

Si pour une classe les prestations orales sont bien voire très bien, pour l'autre, en revanche, le résultat est décevant. La plus grande difficulté résidait dans l'objectif du travail : démêler le vrai du faux. Très peu d'élèves ont fait la part entre la vérité historique et la fiction, ce qui a été imaginé par l'auteur. Les élèves ont eu du mal à faire le lien avec le cours d'histoire et les informations recueillis sur le roi, Versailles ou la société d'Ancien régime. Par contre, certains ont refait des couvertures très inventives et trouvé des titres originaux. Ainsi, Parfum de meurtre d'Annie Pietri est devenu L'Essence du complot ; La Guerre des pages pour Guerre secrète à Versailles d'Arthur Ténor ; Défi théâtral à Versailles pour Jeux de surprises à la cour du roi Soleil d'Arthur Ténor ; Une tueuse à Paris pour Au nom du roi d'Annie Jay.

Quant aux nouvelles historiques, elles sont à l'heure actuelle en cours de finalisation.

En 3e, les élèves étudieront La Chambre des officiers de Marc Dugain en oeuvre intégrale. Le CDI ne possédant pas cette série, les livres ont été achetés par les élèves. En plus, chaque élève devra lire un roman historique ou un récit autobiographique choisi dans le classeur Subir/Résister : 1914-1945. Chaque classe est partagée en deux, une première partie d'élèves lisent et présentent une quinzaine de romans puis on inverse dans la deuxième partie de l'année. Les romans choisis en première session ne pourront pas être choisis dans la deuxième. Il faut donc prévoir environ soixante livres.

Le compte rendu de lecture est prévu sous deux formes. A l'oral, l'élève doit présenter un résumé précis du livre, la présentation d'une image (photo, tableau, caricature) ayant un rapport avec le roman, la justification de cette image en établissant un lien précis avec l'oeuvre lue et la lecture d'un extrait en rapport avec le thème Subir/Résister. La qualité de la lecture et la qualité de la présentation orale sont aussi évaluées. A l'écrit, une couverture de livre en deux parties présentera : en première de couverture, la réutilisation de l'image présentée à l'oral, le titre et le nom de l'auteur ; en quatrième de couverture, un résumé du début du roman accompagné d'un paragraphe dans lequel l'élève doit analyser le rapport entre l'oeuvre et le thème.

Le travail commence mi-novembre avec une semaine pour venir chercher son livre au CDI ou la médiathèque et trois semaines pour lire son roman et préparer le comte rendu. La dernière semaine avant les vacances de Noël, les élèves présentent leur travail au CDI. Ensuite, pour la seconde période, le choix aura lieu la dernière semaine de janvier, puis trois semaines de lecture et de préparation et un passage oral la semaine avant les vacances de février à la médiathèque.

Ces consignes, élaborées par les professeurs, ont été distribuées aux élèves lors de mon passage dans les classes la semaine précédent le début du travail. A ce moment-là, j'ai présenté cette activité lecture aux deux classes, précisé les attentes et montré le classeur contenant la bibliographie. Avec Marie-France, nous n'avons pas présenté les romans aux élèves.

A l'oral, un tiers des élèves ont une note inférieure à la moyenne. Très souvent, il n'y a pas d'image et lorsqu'elle existe, les élèves ont des difficultés à justifier leur choix. Par ailleurs, l'extrait lu n'est pas toujours lié au thème ou de façon trop éloigné. A l'écrit, c'est la moitié des élèves qui ont une note inférieure à 10. Là encore, les élèves analysent peu ou mal le rapport entre le roman et le thème Subir/Résister.

Ainsi, en assistant aux oraux de 4e et de 3e, le groupe de travail a été globalement déçu des prestations des élèves. Peu d'investissement pour certains, pas de travail pour d'autres : certes, ils ont lu et entendu parler de romans historiques mais dans quelle mesure ce travail aura un impact sur leur comportement de lecteur ?

Problèmes rencontrés et bilan provisoire

Ce projet nécessite un énorme travail en amont pour constituer les bibliographies, prévoir le budget acquisitions et venue d'un auteur, et se répartir la lecture des romans historiques (presque autant de livres que d'élèves !). Toutes les réunions de concertation, entre mi-octobre et mi-novembre, se sont déroulées pendant la pause déjeuner. Comme la présence de tous les professeurs n'allait pas de soi, la communication s'est faite surtout par courrier électronique et par les nombreux comptes-rendus envoyés au fur et à mesure de l'avancement du travail. Malgré tout, il y a eu des couacs : il a fallu compléter d'urgence la bibliographie en 4e (pour éviter les doublons) ; les séries en 4e ont été complétées seulement mi-octobre ; la météo nous a privés de Marie-France pour un oral de 3e qui a bien failli lui aussi être annulé. De plus, la collaboration entre disciplines n'est pas aisée, comme le travail en groupe, même si en 3e, l'échange a surtout porté sur les méthodes de travail.

Pour les élèves, la notion de vérité historique n'est pas évidente à appréhender. Ils n'arrivent pas à prendre de la distance par rapport à leur lecture. Le travail de réflexion demandé, notamment en 3e, nécessite des connaissances mais aussi une maturité que certains n'ont pas. Pour les enseignants, ce travail sortait du cadre strictement scolaire, et certains étaient perdus. Aucun élève de 3e n'a demandé de l'aide pour le choix de l'image.

À l'heure actuelle, le travail se poursuit. L'auteur est attendu fin janvier. Le second thème pour les 4e débutera mi-février avec des romans historiques sur l'esclavage et la colonisation. La médiathèque prévoit pour clore l'étude le visionnage d'un documentaire ou d'un film concernant l'esclavage. Pour les 3e, une sortie théâtre est prévue au mois d'avril avec une pièce sur la montée de l'antisémitisme dans les années 30.

Un bilan reste à faire en fin d'année. En attendant, les professeurs ont déjà des remarques à formuler sur le déroulement du projet. Ainsi, pour les enseignants de 4e, certaines choses devront s'améliorer : avoir la liste des livres disponibles au CDI et à la médiathèque dès le mois de juin pour voir si le projet peut tourner et afin de les lire en avance ; même chose pour les livres à étudier en oeuvre intégrale ; répartir le travail entre les différents participants dès le début du projet ; avoir un temps de concertation prévu à l'emploi du temps pour les collègues concernés. Pour ceux de 3e, il faudrait laisser plus de temps aux élèves pour lire leur livre et surtout retravailler les consignes.

Pour Marie-France et moi, le bilan est pour l'instant mitigé : si la motivation existe côté enseignants, elle est moins évidente côté élève. Peut-être le projet est-il trop ambitieux ? En tout cas, les élèves lisent et découvrent des livres qu'ils n'auraient sans doute pas choisis de prime abord. Aurait-on réussi à faire lire les élèves, au point de revenir dans nos centres de ressources pour emprunter d'autres documents ? Le projet comporte deux volets : un travail noté et une volonté de faire lire où la place plus ludique est à repenser afin d'obtenir plus de motivation des élèves.

Cependant, des points positifs sont à noter. C'est une première expérience finalisée de partenariat entre professeurs de disciplines différentes, professeur documentaliste et bibliothécaire. Et ce lien a fonctionné, le partenariat est désormais engagé, à nous de le faire vivre avec de nouvelles expériences.

Lire au collège, n°86 (02/2011)

Lire au collège - Le roman historique : démêler le vrai du faux