Dossier : l'Histoire des arts

La propagande augustéenne à travers l'art statuaire

Delphine Barbirati, professeure de lettres classiques. Collège Jacques Prévert, Albens (73)

Le programme de latin, en 3e en particulier, vise entre autres compétences à permettre à l'élève d'apprendre à se situer dans l'histoire pour mieux comprendre le présent.

Articuler cette compétence avec la thématique de l'histoire des arts "Arts, états, pouvoir", mettre en perspective l'argumentation, la propagande politique des débuts de l'Empire Romain avec l'art, tel a été l'objectif principal du cours proposé à une classe de 3e latiniste du Collège Jacques Prévert à Albens (73).

Circonstances de l'étude

Cette étude a été menée en début d'année, après une séquence où la fin de la République a été revue. Il s'agit du cours inaugural d'une séquence consacrée à Auguste et il faut compter trois heures pour réaliser le travail : deux heures de réflexion collective sur les trois premières représentations d'Auguste et une heure pour l'évaluation.

Le règne d'Auguste est souvent comparé à la période mythologique de l'âge d'Or et l'on considère que 4 piliers viennent le soutenir : la virtus, mélange d'honneur et de courage viril, la pietas, le respect de la religion et de la morale traditionnelle, l'auctoritas, autorité et volonté du Princeps, et la majestas, sa grandeur, sa dignité. L'objectif de la séquence est que les élèves comprennent que cette image du règne d'Auguste nous est parvenue par la volonté de l'Empereur lui-même, que sa propagande était menée de main de maître. Le cours sur la statuaire constitue une entrée en la matière idéale : le support visuel que constituent les statues leur permet de comprendre intuitivement les notions et ils peuvent ensuite mieux analyser et interpréter des textes extraits de L'Énéide ou des Res gestae.

Ce cours ne nécessite que peu de matériel, un vidéoprojecteur pour montrer à tous les élèves les différentes statues et pour pouvoir mettre en valeur les détails.

Déroulement du cours

Quatre statues d'Auguste composaient le corpus d'oeuvres étudiées, trois d'entre elles étant étudiées en classe, collectivement, et la quatrième servant à la vérification de la compréhension des notions. Il est important que les trois premières oeuvres soient étudiées les unes après les autres, les remarques faites sur la première étant réexploitées pour étudier la suivante.

La statue du Louvre

La première statue étudiée est celle qui se trouve au Louvre. C'est une statue en marbre d'un artiste anonyme. Dans un premier temps, les élèves ont fait part de leur étonnement face à une statue représentant l'Empereur nu. Cela a servi de point de départ pour rechercher qui est en général représenté nu et ainsi comprendre que la volonté était clairement d'associer l'Empereur à une divinité.

Dans un deuxième temps, l'étude s'est portée sur le visage seul de l'Empereur. Les élèves remarquent facilement un décalage entre la maturité exprimée par les traits et la jeunesse de l'Empereur au moment supposé de la réalisation de la statue. C'est l'occasion d'introduire les notions de Majestas et d'Auctoritas.

La statue du théâtre d'Arles

La deuxième statue étudiée est la statue colossale de l'Empereur se trouvant, à l'origine, dans le théâtre d'Arles et conservée aujourd'hui dans le musée de la ville. Le travail a porté principalement autour des questions : pourquoi une statue aussi colossale ? Quelle image du Princeps est ainsi donnée ?

Cette statue colossale en marbre mesure 3 mètres 10 et si depuis 1750 le torse a été découvert devant le théâtre, ce n'est que depuis 1834 et l'exhumation de la tête que l'identification a pu être faite. Il est certain que cette statue ornait la niche centrale du théâtre d'Arles, qu'elle témoigne de tout ce que la ville doit à l'Empereur et qu'elle a été installée en même temps que les autres éléments décoratifs, soit entre 12 et 20 avant JC.

Les élèves qui ont étudié en 4e les divertissements romains, donc le théâtre, qui ont visité des théâtres lors de sorties pédagogiques, comprennent facilement que la statue remplit le rôle du "deus ex machina" et retrouvent dans cette statue ce qui a été dit sur la statue exposée au Louvre. Ils associent également facilement la taille de la statue avec des contraintes de visibilité. Mais il faut les aider un peu pour que cette figure imposante, au visage doux et incliné vers le bas, soit associée à une figure paternelle, protectrice et rassurante.

La statue de la Prima Porta

La troisième statue étudiée est celle dite de la Prima Porta et conservée à Rome au Musée du Vatican. L'attention des élèves est attirée cette fois sur de nombreux points : le visage, la présence de Cupidon au pied de la statue, la tenue de l'Empereur et ses pieds nus.

Le visage tout d'abord est l'occasion de mettre en valeur le décalage entre la fraîcheur des traits sculptés et l'âge supposé d'Auguste au moment de la réalisation de la statue (Auguste est né en 63 avant JC et les spécialiste datent cette statue de 20 avant JC, ce qui signifie qu'Auguste avait 43 ans lorsque cette statue a été sculpté dans sa version originale ; la version en marbre est une copie qui date de la mort de l'Empereur en -14). A priori, cela s'oppose à ce qui a été dit lors de l'étude de la première statue. Mais les élèves comprennent aisément qu'il s'agit de rajeunir un homme vieillissant, de lui conférer la jeunesse éternelle et en faisant appel à leur souvenir de 5e, ils trouvent aisément le mythe de l'Âge d'Or.

La présence de Cupidon est l'occasion d'expliquer aux élèves qu'il s'agit d'un renfort rendu nécessaire pour permettre l'équilibre sur un pied de la statue, que ce renfort n'existait sans doute pas pour l'original en bronze. Le fait que cette statue soit une copie permet d'évoquer la "diffusion de masse", dans tout l'Empire, d'une oeuvre travaillée, réfléchie. C'est le signe évident d'une volonté de propagande.

De manière étonnante car spontanée, les élèves ont vu un signe supplémentaire dans la présence de ce petit Cupidon : leurs connaissances mythologiques leur permettent de savoir que Cupidon est le fils de Vénus. Ils savent également que Jules César se dit descendant de Vénus par Iule. Ils ont donc tiré la conclusion que ce petit Cupidon est un moyen utilisé pour rappeler, plus ou moins discrètement, qu'Auguste est l'héritier de César et qu'il descend donc lui aussi de la déesse.

La tenue de l'Empereur, l'étude des différents symboles de sa cuirasse, avec en particulier Mars, Tellus et la corne d'abondance mais aussi la Louve, sont facilement interprétés par les élèves et cela ne nécessite pas vraiment l'aide de l'enseignant.

La présence du paludamentum est plus difficile à interpréter pour les élèves ; le fait que l'Empereur soit pieds nus est par contre bien compris et les élèves peuvent dire sans hésiter que c'est là une preuve de la volonté de diviniser l'Empereur. En leur demandant pourquoi seuls les pieds sont nus, pourquoi il n'est pas entièrement sculpté nu cette fois, en leur indiquant que le paludamentum est fait d'une toile en général de laine, assez grossière, conçue pour tenir chaud, les élèves finissent par comprendre que la propagande est efficace si elle sait se faire discrète, qu'Auguste a aussi intérêt à se montrer tel un simple citoyen, un simple général en armes. Cette modestie, d'autant plus fausse qu'elle s'oppose aux pieds nus de l'Empereur, est finalement bien comprise.

L'évaluation finale

L'évaluation finale du cours se fait par l'étude de la statue dite de la Via Labicana. Une seule question leur est posée : ils doivent montrer que cette statue est une oeuvre de propagande.

Quelques indications leur sont fournies : l'âge de l'Empereur au moment de la réalisation de cette statue (la statue date de la fin de vie de l'Empereur, de -10 environ, Auguste avait donc 53 ans), le bas-relief du Musée de Lou montrant un suovetaurilies (et étudié en 5e) ainsi qu'un texte évoquant le deuil chez les Romains et les rites s'y rattachant.

Dans l'ensemble, les résultats ont été bons. Les élèves ont tous parlé de l'âge d'Or, de la volonté de présenter l'Empereur comme éternellement jeune.

Ils ont également interprété correctement le pan de tissu recouvrant la tête de l'Empereur comme signe de son rôle religieux et de sa volonté d'être le Paterfamilias des citoyens romains. La correction est l'occasion d'introduire les notions de Pietas et le titre de PontifexMaximus, titre que portent tous les Empereurs et qui fait d'eux les chefs du collège des Pontifes, chargés principalement de la jurisprudence religieuse.

Par contre, alors que cela semblait évident, pas un seul n'a pensé à préciser que le pan de tissu est un pan de la toge, que la toge est le vêtement des citoyens et qu'Auguste se présentait ainsi comme un citoyen parmi les autres. La correction sera l'occasion de préciser ce point et d'aborder le fait que celui que nous désignons par le terme d'Empereur n'était, pour les Romains, que le Princeps civium.

Bilan du cours

C'est un bilan extrêmement positif : l'étude de ces statues a permis d'aborder avec les élèves de nombreuses notions et de revoir des points étudiés les années précédentes.

Il constitue une excellente transition entre une séquence traitant de la fin de la République et une autre axée sur Auguste.

Il a été l'occasion de montrer aux élèves une forme de propagande à laquelle ils ne pensaient pas : la propagande dans l'art et à l'époque antique. Ils perçoivent ainsi différemment les Romains et les statues qu'ils ont pu voir lors de visites de musées.

Lire au collège, n°85 (12/2010)

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