Dossier : l'Histoire des arts

Aborder l'histoire des arts par la lecture de documents

Hélène Eftimakis

Voici un synopsis publié en mai 2010 sur le site de l'Académie de Poitiers. Il porte sur les liens entre art et innovations techniques à la Belle Époque. Il constitue le premier volet d'une série de quatre, consacrés à cette période, et destinés aux classes de quatrième et troisième. Son entrée technique permet d'associer à l'Histoire des Arts, outre les disciplines qui lui sont habituellement associées comme l'Histoire, les Lettres ou les Arts plastiques, d'autres collègues qui se sentent moins investis : la physique ou les mathématiques. Car une démarche interdisciplinaire concertée et respectueuse de chaque spécificité permet souvent de rallier les suffrages. Cette approche accorde une place prépondérante aux sources et fournit donc autant d'occasions de faire lire des textes et des images de natures et de statuts très variés.

Un exemple est développé sur la période de la Belle Poque, Arts et innovations techniques.

Démarche générale

Le cadre de référence est celui décrit dans le Bulletin Officiel n° 32 du 28 août 2008. "Organisation de l'Enseignement de l'Histoire des Arts".

Les enseignants chargés de cet enseignement ne sont pas tous, à proprement parler, des spécialistes en la matière. On peut cependant affirmer que tous, de par leur formation, ont eu quelque commerce intellectuel avec ce domaine, car c'est le commerce que nous avons tous eu, depuis toujours, avec la vie et ses représentations. Les objectifs ne sont pas inaccessibles pour l'élève, qui reste notre point focal, et ne poseront par conséquent, aucune remise en question brutale de l'enseignant.

L'approche proposée ici peut s'effectuer par le biais des matières dites "traditionnelles" : Histoire, géographie, éducation civique, lettres, langues, arts plastiques, SVT, éducation musicale, éducation physique, mathématiques, informatique...

L'objectif principal reste le plaisir. Le plaisir de l'oeil, de l'écoute, de la découverte, en bref : l'émerveillement. Comprendre une oeuvre, c'est pouvoir en jouir. L'attitude est tolérante : vis à vis de l'oeuvre et vis-à-vis des cultures rencontrées. Derrière les cultures se trouvent des hommes, l'art est le produit de l'homme.

Les contenus

L'intérêt est de travailler sur la diversité des patrimoines, du local à ceux de l'humanité (classés à l'UNESCO ou non), car notre culture doit se parfaire dans la proximité et à l'échelle universelle, en tant que culture dite "générale".

La démarche

Bien posséder la démarche est un facteur rassurant et qui garantit une approche utile et pondérée. Il s'agit ici essentiellement de s'en tenir à quelques principes simples dans le choix des documents et de la façon de les aborder et de privilégier l'entrée historique en se dotant d'une procédure de lecture et de description des documents que l'on adaptera si nécessaire, en privilégiant telle ou telle de ses étapes.

Règles générales

  1. Focalisation sur l'élève. Je me place à son niveau. Je fais des brainstormings pour mobiliser les connaissances et donc appréhender ce niveau, mais aussi pour briser la glace avec le groupe-classe.
  2. Un désordre organisé : Le cours est communicatif, en interaction, mais demande un bon chef d'orchestre.
  3. Respecter le point de vue d'autrui, ne pas imposer certains goûts, ou dénigrer ceux d'autrui.
  4. Indiquer des sources fiables au moment de lancer les élèves vers des recherches personnelles.
    Ce peut être l'occasion de revenir aux sources documentaires traditionnelles que constituent les encyclopédies et les atlas. Pour les ressources en ligne, il vaut mieux éviter les sites "personnels" et orienter les élèves vers ceux d'institutions telles que, par exemple, Géoportail, les sites des grands musées, de l'INA, de la Cité de la Musique, du Ministère de la Culture, de l'ONU, du Vatican, des grandes ONG, des chaînes de télévision internationales (CNN, BBC etc.).
  5. Avoir recours systématiquement au dictionnaire. Le lexique doit être connu ou découvert. L'élève doit donc noter les définitions dans une rubrique, construite à la fin de son classeur.
  6. Le soin du classeur. Le classeur est un outil qui s'enrichira. Les fiches explicatives seront déplacées au gré des thématiques. L'élève aime encore à cet âge soigner son classeur, l'illustrer.
    Il faut lui demander de vous faire voir ses dessins, ses petites notes (s'il en a envie) et le gratifier, l'encourager, le conseiller.
  7. Convier toutes les disciplines. Cela permet à certains enseignants de se proposer aux élèves parfois "hors discipline", en les accompagnant, par exemple, dans une visite virtuelle ou réelle.
  8. Renouer avec la lecture et l'écriture. Trop d'élèves lisent peu et mal. Il faut solliciter de leur part des productions orales (via des exposés) et écrites : critiques, poèmes, expression des émotions, journal intime de l'art, articles - que l'on pourra tenter de faire publier dans le journal du collège, s'il existe, ce qui est très stimulant.
  9. Indiquer des bibliographies accessibles et adaptées à notre public. La lecture s'effectuera en lettres pour un sujet inhérent aux arts.
  10. Respecter les droits d'auteurs. Enseigner à ne pas s'approprier tout et n'importe quoi, enseigner à respecter la création fait partie de notre mission citoyenne.

Partir de l'histoire

  1. Les éditeurs ont depuis longtemps un regard transdisciplinaire dans la construction de leurs manuels, qui ont toujours été richement illustrés mais, que par manque de temps, les enseignants ont trop souvent délaissés.
    Partant de l'histoire, on peut inscrire l'activité transdisciplinaire choisie dans le calendrier scolaire au conseil pédagogique, afin que l'équipe présente puisse débattre du projet de l'établissement en la matière ; le travail doit / peut être complété au niveau de la classe par la réunion de l'équipe pédagogique au moment d'un conseil de classe, afin que les matières aillent de concert.
  2. Ne jamais séparer l'Histoire de la chronologie et de la géographie.
  3. Travailler avec l'échelle du temps. Faire dire et répéter à l'infini le siècle d'appartenance, aussi bien avant J.-C. qu'après : cela doit devenir un réflexe naturel.
  4. Disposer toujours de cartes géographiques. Les cultures voyagent et il est important d'en souligner le caractère dynamique pour rompre avec certaines représentations que les élèves ont du patrimoine comme un objet figé.

Décrire et faire lire une oeuvre selon une procédure

L'élève aura toujours la fiche de procédure à portée de la main. On ne lui demandera pas de "par coeur" ; les dates de vie d'un artiste ne servent qu'à le replacer dans un contexte culturel. Nous proposons ici un contenu type.

1. Présentation de l'auteur et de l'oeuvre

Nom, prénom, dates et lieu de naissance et de mort de l'auteur.

Titre de l'oeuvre.

Datation (date à laquelle l'oeuvre a été réalisée, parfois sur plusieurs années).

Dimensions, lorsque c'est pertinent. Pour les tableaux, on indique en cm d'abord la hauteur du tableau, puis la largeur. On peut à cette occasion attirer l'attention des élèves sur le fait que certaines "grandes oeuvres" sont parfois toutes petites, comme Impression, soleil levant de Monet.

Lieu de conservation. Où doit-on aller pour voir cette oeuvre, comment est-elle accessible ?

Domaine artistique et technique :

  • Code (l'oeuvre est issue du domaine de la peinture, de la sculpture, de l'architecture, des arts appliqués...) ;
  • Sous-code : peinture à l'huile, fresque, sculpture en marbre, en bois, céramique, mosaïque...

Genre : art sacré, art profane, sujet mythologique, historique, allégorique, portrait, paysage, nature morte, scène d'intérieur...

2. Lecture descriptive

Dire ce que l'on voit.

3. Lecture interprétative
  • Quel langage utilise l'artiste pour s'exprimer? Pour une oeuvre plastique, par exemple, on insistera sur les couleurs, les espaces, les lignes, les formes plastiques ou architecturales.
  • Quelles sont les figures symboliques employées, que signifient-elles ?
  • Quel est le message délivré par l'oeuvre ; celle-ci a-t-elle une fonction ?.
  • Quel est le contexte religieux, historique, culturel dans lequel l'oeuvre a été créée ? Voilà la raison pour laquelle l'Histoire est la porte d'entrée.
4. Les références

Chercher des éléments communs avec des oeuvres d'autres époques, mais aussi de la même époque.

5. Fortune critique

Réception de l'oeuvre en son temps et dans la postérité.

Autres oeuvres du même artiste ou du même genre.

Pour une meilleure mise en contexte, utiliser des passages d'oeuvres littéraires évoquant le sujet, des musiques, des spectacles.

Un exemple autour de la Belle Époque : l'Art et les innovations techniques

Le point de départ retenu est l'exposition universelle de 1900.

Toutes les disciplines peuvent être concernées. Cet événement se prête à de nombreuses activités, tant de recherche que d'émerveillement. Les oeuvres sont reprises et mises au service d'une culture contemporaine, que les jeunes connaissent partiellement.

L'intention est d'inculquer des notions pluridisciplinaires, tout en effectuant des visites virtuelles (ou réelles) des lieux se référant à ces oeuvres. La période se prête particulièrement à l'étude des inventions techniques d'une époque et de leurs répercussions au quotidien, mais aussi de la façon dont l'art en a pris possession.

On pourra insister en particulier sur le caractère bourgeois d'une partie du développement artistique, avec une présence dans les lieux publics (rue, stations de métro, gares, grands magasins, façades, portails, boulevards), et ses liens avec l'essor des divertissements.

La période permet également une introduction à la notion de courant artistique : Impressionnisme, Pointillisme, Orphisme, Cubisme, Futurisme, Fauvisme....

L'évaluation sera plutôt sommative. On appréciera la participation aux activités, la curiosité de l'élève, son aptitude à créer ou à reproduire, sa capacité de mettre en rapport les différents phénomènes de l'Histoire des hommes, de faire des synthèses. On aura l'occasion d'évaluer des exposés faits à la suite des recherches suggérées. Qu'il s'agisse de productions orales ou écrites, on peut accorder une attention particulière aux facultés chez l'élève :

  • de lire et comprendre ce qu'il a sous les yeux,
  • de le décrire,
  • d'exercer un regard critique et de l'expliciter,
  • d'employer un lexique enrichi et adapté.

Activités de classe

1. L'architecture des Ingénieurs.

Les monuments bâtis pour les Expositions Universelles de 1889 (la tour Eiffel) et de 1900 (Petit et Grand Palais, Pont Alexandre III, gare d'Orsay) servent de point de départ. Le fer, l'acier, la fonte, matériaux industriels, trouvent là leurs lettres de noblesse. Les "Arts de l'espace" croisent ici les "Arts du quotidien" avec, par exemple, les entrées "nouille" de la première ligne du métropolitain. L'art entre dans le panorama quotidien des Parisiens par son versant technique et utilitaire : les frontières deviennent poreuses.

En Lettres, la Tour Eiffel a nourri débats et textes. Une séquence sur l'argumentation peut inclure la "Protestation contre la Tour de M. Eiffel", publiée dans le journal Le Temps le 14 février 1887 et signée de nombreux artistes (Guy de Maupassant, Coppée, Gounod, Alexandre Dumas fils) et la réponse de Gustave Eiffel (même journal, même jour). On s'intéressera aux moyens employés pour dénigrer la Tour (vision idéalisée d'un Paris intemporel, hyperboles pour une "ville sans rivale dans le monde", convocation d'autres références architecturales comme arguments d'autorité, réduction du monument à sa fonction "commerciale" donc "mercantile", lexique péjoratif de la description de cette "noire et gigantesque cheminée d'usine", "masse barbare" ) ; puis l'étude de la réponse de Gustave Eiffel où il développe une nouvelle conception de la beauté alliant force et harmonie en mêlant éléments techniques ("les courbes des quatre arêtes telles que le calcul les a fournies", les vides laissés dans le monument pour résister aux "ouragans") et vision esthétique ("Il y a, du reste, dans le colossal une attraction, un charme propre, auxquels les théories d'art ordinaires ne sont guère applicables") permet d'amener l'idée qu'une réponse argumentée n'est pas forcément une réponse point par point mais un autre accès à l'idée développée. Cette explication amène facilement des prolongements :

Rédaction d'un dialogue argumenté mettant en scène deux visiteurs de l'Exposition Universelle, favorable à la Tour, l'autre opposé.

Recherches sur des expressions artistiques qui ont fait polémique dans le domaine architectural ( arche de la défense, pyramide du Louvre, ou bien sûr un autre monument lié à l'exposition Universelle, voire à d'autres Expositions Universelles contemporaines...) et rédaction d'une lettre ouverte sur le modèle de celle étudiée.

A l'oral, jeux de rôles : des visiteurs découvrent la Tour Eiffel (possible en anglais aussi) et expriment leurs réactions et points de vue.

Par ailleurs, de nombreux textes, prenant la tour Eiffel pour sujet ou pour décor sont accessibles en 4° / 3° et peuvent compléter cette aproche du monument. On trouvera des références utiles sur l'encyclopédie en ligneWikipedia dans l'article "Histoire synthétique de la Tour Eiffel".

2. Les gares - Le chemin de fer.

Le thème de la gare et du chemin de fer est traité en littérature, en peinture, par l'affiche publicitaire... On peut par exemple centrer l'étude sur la série de toiles consacrées à la gare Saint-Lazare de Monet, dont sept tableaux (sur 12 au total) sont présentés à la troisième exposition impressionniste de 1877.

C'est l'occasion d'aborder l'impressionnisme.

L'activité est poursuivie en Arts plastiques, avec une contribution du professeur de physique qui peut consacrer un cours à expliquer le mélange optique et la Loi de Chevreul avec le disque des couleurs.

Tout un travail est à mener sur les couleurs : couleurs froides ou chaudes, couleurs primaires ou complémentaires. L'étude d'une vue globale d'un tableau et d'un détail montrent comment se combinent les touches de pinceaux pour donner une vision générale. La comparaison des toiles de la même série révèle l'importance accordée à la lumière, à l'éphémère, au changement, dont le train devient un symbole. L'invention des couleurs en tubes, en permettant à l'artiste de sortir de l'atelier pour aller peindre "sur le motif", amène une nouvelle manière de peindre, plus immédiate, comme un "premier jet" (on se passe du crayonné préalable), en relation avec des thématiques modernes qui évoquent l'instantanéité, la vitesse.

A noter qu'une visite du Musée d'Orsay, qui combine la visite d'une gare et celle d'un musée impressionniste, justement, peut se faire également de manière virtuelle : http://www.musee-orsay.fr/

Les SVT et l'Éducation Musicale trouvent leur place dans la visite de la maison de Monet à Giverny : essences du jardin, microcosme de l'étang, influence de l'Orient, dans l'agencement du jardin et les estampes de la maison, complétées par une écoute de musiques japonaise et chinoise (http://www.youtube.com/watch?v=i3mnGr38d64&feature=related.

En Lettres spécifiquement, plusieurs approches se combinent.

1. En écriture, c'est l'occasion de lancer un atelier d'écriture créative "Écrire avec les couleurs de Monet". On demande aux élèves de repérer, en comparant les différentes "gares", les couleurs utilisées par Monet, en leur précisant qu'il n'y en a que six. Puis on leur distribue une feuille chacun sur laquelle figurent six tâches de couleurs, celles indiquées par Monet lui-même : " je me sers de blanc d'argent, jaune cadmium, vermillon, garance foncée, bleu de cobalt, vert émeraude. Et c'est tout. " (lettre de 1905 à son marchand de tableaux, Durand-Ruel). Les élèves sont organisés par groupes de quatre ou cinq ; chacun, à partir de chaque pastille de couleur, comme sur les rayons d'un soleil, écrit un mot, en rapport avec la couleur (ce peut être un mot associé à la couleur par un lien métonymique comme rouge / sang, symbolique comme rouge / révolution, phonétique comme rouge / bouge : de fait, toutes les associations sont permises, qu'elles s'appuient sur la charge sémantique du mot ou sur son aspect grapho-phonologique) ; on fait ensuite tourner les feuilles dans le groupe, et on recommence : le deuxième mot est toujours en relation avec la couleur, mais il peut être influencé par celui qui est déjà écrit. Ainsi, autour de chaque pastille, se constituent des "soleils" de mots. Au bout de cinq ou six fois, on arrête les feuilles, chaque élève doit avoir entre les mains une feuille différente de celle sur laquelle il a écrit la première fois. On laisse ensuite un temps d'écriture, de 15 à 20 minutes, individuel ou collectif (par deux). La consigne peut être très floue ("Ecrire avec les mots que vous avez sur la feuille") ou plus précise ("Ecrire une description en utilisant toutes les couleurs présentes sur la feuille"). On ménage ensuite un temps de mutualisation, par exemple avec une lecture à haute voix. On ne mettra en valeur que les réussites de chaque texte, ce type d'écriture visant à rétablir un lien de confiance entre l'élève et l'écrit. Puis les textes peuvent être retravaillés (à ce moment du travail, il est intéressant de revenir sur la notion de "série": montrer comment la reprise du même thème n'est pas une répétition mais une variation : variation des lieux, des couleurs en rapport avec les moments de la journée... ; de la même manière, le travail du brouillon peut être une reprise ou une nouvelle direction donnée au texte initial) pour aboutir à un album, un affichage, éventuellement illustré avec la participation du professeur d'Arts plastiques.

2. Un autre travail, axé sur la lecture, visera à croiser davantage les regards sur les représentations de la gare Saint-Lazare entre les Arts platstiques et les Lettres, autour de la thématique : "Arts, ruptures, continuité". En effet, on voudra montrer non seulement les relations entre trois documents et les influences entre les artistes mais aussi les différences qui résultent de projets différents. On partira donc de trois médias : la série des gares de Monet, l'incipit de la Bête humaine de Zola et son adaptation par Jean Renoir (dans le film du même nom, de 25'55 à 26'10). Dans les trois documents, on entre par les mêmes observations : les lieux représentés, les couleurs, la lumière, le mouvement, la place de l'homme.

==> la série des gares (particulièrement les 7 toiles présentes à l'exposition de 1877, visibles sur http://fr.wikipedia.org/wiki/La_Gare_Saint-Lazare) : différents endroits sont représentés (le grand hall avec la marquise, les rails avec les signaux en premier plan, l'environnement rubain avec le pont de l'Europe) ; à chaque fois, il y a mise en valeur de la modernité (machines, verre, métal, signalétique), le train est une technologie. Les couleurs varient : teintes froides du hall qui mettent en valeur à la fois, par transparence, le verre de la marquise et l'architecture métallique, teintes chaudes dans "trains" et "les signaux", comme si le brasier couvait ; la lumière est partout brouillée par la fumée, la vapeur qui se dégage des machines, (dans "trains" c'est presque une lumière d'orage qui transparaît derrière les "nuages" de fumée), le ciel est toujours en partie caché ; toutes les toiles sont dynamiques : utilisation intensive de la perspective par des raccourcis (pour les trains dans les tableaux "arrivée"), point de fuite au centre du tableau, lignes de force sur les diagonales des tableaux, les rails "sortant" souvent par les angles inférieurs, comme si l'observateur (un voyageur qui attend son train par exemple) était au centre du mouvement ; les hommes sont au second plan, indistincts, voyageurs-fourmis à côté des machines et de l'environnement.

==> l'incipit de La Bête humaine (les quatre premiers paragraphes): on sait que Zola a vu les tableaux de Monet à l'exposition et s'en est inspiré, le rapprochement est donc tout à fait justifié. Roubaud, sous-chef de gare au Havre, regarde les voies de la gare Saint-Lazare depuis une fenêtre du cinquième étage. Il aperçoit donc les voies, le quartier et aussi, sur sa droite, le Pont de l'Europe : les lieux se rapprochent donc du tableau du musée Marmottan, en ajoutant une vue plongeante déjà très cinématographique ("l'oeil plongeait") et un point de vue interne clairement identifié, celui de Roubaud. Zola mentionne "les marquises des halles couvertes", "l'étoile de fer" du pont de l'Europe, "les postes d'aiguilleur", "un grand signal rouge", "la marquise des grandes lignes", tous éléments présents déjà chez Monet. Il ajoute des détails techniques sur les machines (tender, express). Les couleurs, elles, sont différentes: le rouge du signal, le noir de la fumée, la blancheur de la vapeur "un duvet de neige" ; les contrastes sont beaucoup plus violents. La lumière, comme chez Monet est brouillée dans un effet de flou : "ce poudroiement de rayons", "les maisons... se brouillaient", "l'effacement confus". La description est elle aussi dynamique avec des verbes de mouvement dans la description : "les trois doubles voies se ramifiaient, s'écartaient". A l'exception de Roubaud, observateur, pas de présence humaine dans ces paragraphes, mais une personnification marquée de la machine : "une machine express aux deux grandes roues dévorantes", "la machine de manoeuvre (...) alerte et besogneuse", "le train de trois heures vingt-cinq (...) qui attendait sa machine ; (...) il l'entendait seulement demander la voie, à légers coups de sifflets pressés, en personne que l'impatience gagne". On peut noter que Zola ajoute des bruits : les sifflets, le jet de vapeur "assourdissant", des cris... C'est un monde de vapeur, de bruit, de machines, de fureur presque.

==> l'adaptation de Renoir : on peut d'abord noter que l'équivalent de la description de Zola n'est pas au début mais déjà assez loin dans le film (Zola commence in medias res puis fonctionne par analepse où Renoir est dans l'ordre chronologique), et de manière très brève (15 secondes). Roubaud est à une fenêtre, mais le point de vue est externe (Roubaud est toujours visible, de dos, dans le cadre, lui-même encadré par la fenêtre). Il aperçoit les voies en plongée et, à sa droite, les pentes triangulaires des halls. Un deuxième plan le montre de face, accoudé à la balustrade sous laquelle sont deux cages à oiseaux en métal de forme "châlets", rappel de la forme pyramidale des toits de la gare. Les contrastes sont moins marqués que chez Zola, la lumière plus douce, le ciel dégagé, le paysage net (très peu de vapeur). L'univers sonore n'est pas saturé de bruits, contrairement aux séquences du film sur la machine. Pas de présence humaine autour des rails, mais Roubaud est visible tout le temps.

Trois visions différentes pour un même univers : Monet met en valeur les aspects grandioses de la gare (on peut comparer avec des photos contemporaines pour montrer combien la verrière paraît haute dans les tableaux), le mouvement : la modernité ici est sans nul doute un progrès (et si Monet a fait d'autres "séries", cette notion ici, associée à l'industrialisation, prend un autre sens). Chez Zola, le projet change : la machine devient menaçante, déjà prête à écraser les hommes, à prendre une autonomie que rien ne pourra arrêter (cf. la séquence finale du livre, quand dans le paragraphe 4 Zola parle déjà de "déchirure"), dont les hommes ne sont que les spectateurs impuissants. Quand Renoir filme, le projet ne peut être que différent : les chemins de fer viennent d'être nationalisés, on ne peut en donner une image négative. La vision s'est donc en quelque sorte aseptisée, en tout cas domestiquée et il n'y a rien ici de dangereux. En revanche, l'ajout des cages à oiseaux oriente l'interprétation de l'ensemble de l'oeuvre : alors que chez Zola les ouvriers sont écrasés par la technique qui détruit le lien social (Pecqueux et Lantier s'entretuent), chez Renoir le malheur est individuel et lié à l'hérédité, point sur lequel insiste le carton du générique. Les hommes sont prisonniers de leur histoire familiale, comme les oiseaux de leur cage. Là où Zola écrit une fresque collective, Renoir filme des destins individuels, aucune remise en cause de la modernité n'est possible ici.

Si le thème des oeuvres est donc bien une "continuité", et on repère facilement les influences de l'un à l'autre, les projets sont en rupture, en fonction soit des opinions (Monet vs Zola), soit du contexte (qui a changé pour Renoir).

On voit bien quel parti tirer de ces innovations techniques qui changent les modes de vie, les loisirs (cinéma, photographie et le rôle de Nadar), l'information (la photographie encore, photographe des artistes, mais aussi l'extension de la presse, de la publicité, et de l'affichage), les moyens de communication (avec les débuts de l'aviation, et le métropolitain). Le développement des livres et des revues fait la part belle au romanesque, y compris sous sa forme feuilletonnesque.

Comme nous pouvons le constater, les thématiques se croisent et pour chacune d'elle, s'ouvre une multitude d'activités possibles. Chaque enseignant aura ses préférences et ne mettra pas en place toutes les activités, mais seulement celles qui lui sembleront les plus adaptées à ses élèves. L'objectif est de reconstituer l'atmosphère d'une époque. Les élèves devront contribuer activement en faisant des recherches.

L'ensemble des disciplines et des objectifs n'est visible qu'au sortir des quatre volets de ce synopsis.

Dans les volets "Art Nouveau", "Divertissements" et "Dialogue des Arts" du Synopsis "Belle Époque", des activités de description sont prévues en langues étrangères concernant par exemple l'ameublement de la maison ; des activités d'art plastique pour comprendre la technique pointilliste ; une activité théâtrale en Lettres pour parodier la tirade du nez de Cyrano de Bergerac ; en SVT la construction de planches de fleurs dessinées et peintes ; en éducation musicale : connaître les instruments du jazz, connaître Satie, Wagner ; en anglais : répondre au questionnaire de Proust ; en Lettres : chercher si les salles des spectacles qui attiraient Proust existent encore, en Education physique : présenter les sports de ballon d'origine britannique.

Dans le cadre de notre programme, il est permis de dériver, et bien, dérivons délicieusement dans l'esthétique.

Pour l'ensemble des fiches pédagogiques et des quatre volets du synopsis autour de la Belle Époque, mais aussi pour découvrir d'autres scénarios pédagogiques, on renverra au site de l'Académie de Poitiers : http://ww2.ac-poitiers.fr/histoire-arts/spip.php?rubrique33

Lire au collège, n°85 (12/2010)

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