Dossier : l'Histoire des arts

"Les tours : l'art dans la ville, la ville dans l'art"

Genèse d'un projet

Natacha Commis, professeur documentaliste, Collège A. Fleming (Sassenage)

À l'occasion de la généralisation de l'enseignement de l'histoire des arts, un parcours intitulé Les tours : l'art dans la ville, la ville dans l'art est mis en place au collège Fleming à Sassenage. Avant de présenter la démarche et les différentes étapes du projet, retour sur les objectifs et les finalités de cet enseignement.

Un nouvel enseignement

Obligatoire pour tous les élèves de l'école primaire, du collège et du lycée, l'enseignement de l'histoire des arts est fondé sur une approche pluridisciplinaire des oeuvres d'arts. L'élève doit ainsi maîtriser les repères historiques et culturels indispensables pour comprendre les oeuvres et enrichir leur pratique artistique1.

Au collège, l'histoire des arts vise à :

  • développer la curiosité et favoriser la créativité de l'élève ;
  • aiguiser ses capacités d'analyse de l'oeuvre d'art ;
  • construire une culture personnelle fondée sur la découverte et l'analyse d'oeuvres significatives ;
  • être informé des parcours de formation et des métiers liés à l'art.

Les trois piliers de l'enseignement de l'histoire des arts au collège sont :

  • les périodes historiques, de la préhistoire aux temps actuels ;
  • les six grands domaines artistiques : arts de l'espace, du langage, du quotidien, du son, du spectacle vivant, du visuel ;
  • la liste des thématiques : arts, créations, cultures ; espace, temps ; États, pouvoirs ; mythes et religions ; techniques, expressions ; ruptures, continuités. Les thématiques sont librement choisies et peuvent être complétées2.

L'évaluation permet de vérifier les capacités et les connaissances acquises par l'élève. Elle prend la forme d'un oral de quinze minutes, avec un entretien face à un binôme de professeurs comportant au moins un professeur d'un enseignement artistique ou d'histoire. Pour le barème, l'équipe enseignante garde toute liberté3.

Toutes ces informations ont été rappelées lors de la journée de pré-rentrée au collège. En effet, Cyrille Colombier, chargé de mission auprès de l'Inspection, est intervenu afin d'informer le corps enseignant. Il a notamment précisé quelques pistes pédagogiques et indiqué une sitographie pouvant aider les professeurs4. Il a aussi insisté sur la nécessité pour l'élève d'avoir une fiche de synthèse par parcours, fiche qui devient son support de travail.

Présenté comme un nouvel enseignement, l'histoire des arts entérine une pratique effective depuis plusieurs années dans les classes. L'utilisation de l'image (photos, tableaux, reproductions, films, etc.) est usuelle dans de nombreuses matières. Cependant, la mise en place de l'histoire des arts coïncide aussi avec un intérêt plus important accordé à l'étude des oeuvres d'arts dans les programmes en arts plastiques, en éducation musicale, en EPS, en lettres, en histoire-géographie-éducation civique, en physique-chimie, en technologie, et en SVT5.

L'histoire des arts va permettre aux différentes matières de travailler en transversalité autour d'un thème commun même si au final, chaque enseignant ou binôme d'enseignant mènera son propre projet dans sa classe avec ses élèves. L'évaluation sera le deuxième temps fort de cette interdisciplinarité.

Un projet fédérateur

Dès la rentrée un groupe de professeurs intéressés par ce nouvel enseignement s'est réuni. Très vite, il a été décidé de cibler le niveau 3e en vue du brevet 2011. Pour les autres niveaux, il est prévu de travailler en 6e sur le thème "arts, mythes et religions" avec l'étude de l'Antiquité, en 5e sur le thème "arts, créations, cultures" avec les récits de voyage et Marco Polo et enfin en 4e sur le thème "arts, ruptures, continuités" avec art du son et du spectacle par l'intermédiaire de l'étude de l'oeuvre de Carmen.

Pour les classes de 3e, le point de départ du parcours est une sortie sur le terrain, dans Grenoble, afin de faire comprendre aux élèves les différentes dimensions de la ville d'un point de vue historique, géographique (urbanisme et urbanisation) et architectural. Lors de cette première réunion, chaque professeur présent a indiqué des pistes de travail liées à cette visite : en lettres, étude de textes décrivant la ville, par exemple Émile Zola et la description de Paris ; en arts plastiques, les rapports d'échelles, les grands ensembles, les structures métalliques, l'urbanisme avec la construction d'une ville à partir de matériaux ; en musique, étude d'oeuvres où les compositeurs utilisent les bruits de la ville ; en histoire, visite de la ville en insistant sur le XXe siècle et la présence de l'art dans la ville.

À partir de là, une seconde réunion a été programmée afin d'affiner le projet : l'idée est de partir d'un point précis de cette visite, en l'occurrence le parc Paul Mistral et la Tour Perret, symboles du dynamisme économique et culturel de la ville de Grenoble, mis en avant par l'Exposition internationale de la houille blanche et du tourisme en 1925. La Tour apparaît alors comme symbole de puissance, et dans cette période où l'électricité prend une place de plus en plus importante, elle était sensée éclairer le monde. Ainsi le rôle de la Tour Perret était "d'éclairer" les montagnes. Le projet s'articule donc autour des tours, symboles des pouvoirs au XXe siècle dans les villes, de définir ce que sont ces pouvoirs et de montrer comment chaque matière peut en rendre compte à travers les différentes oeuvres analysées ou commentées. Cependant certains professeurs souhaitaient aussi ouvrir le sujet sur la ville et les oeuvres d'art en général ou comment les artistes se sont approprié la ville à travers leurs réalisations artistiques. Chacun à leur tour, les professeurs ont donc présenté le parcours Histoire des arts proposé dans leur matière.

En arts plastiques, deux projets sont menés, les deux professeurs se partageant les classes de 3e. La première action intitulée "la tour lampe" part de l'observation de la tour Perret à Grenoble. Les objectifs sont de susciter un regard nouveau sur un élément du patrimoine de Grenoble, d'engager une réflexion sur la notion de "signal" lumineux dans le paysage urbain nocturne et de montrer les caractéristiques techniques et stylistiques d'un matériau en plein essor (le béton armé) ainsi que la fascination exercée par une évolution technique (l'éclairage électrique). Par groupe de deux élèves, la réalisation consiste en une production plastique qui fait intervenir les notions de structure et de lumière. La seconde action prend place dans le cadre du 1% artistique. Elle impose aux maîtres d'ouvrages publics de réserver un pour cent du coût de leurs constructions pour la commande ou l'acquisition d'une ou plusieurs oeuvres d'art spécialement conçues pour le bâtiment considéré. L'objectif des élèves est donc d'imaginer, en rapport avec le programme de troisième concernant l'espace, une "oeuvre" en 3D de préférence in situ dans un lieu qu'ils auront choisi.

En histoire-géographie, l'accent sera mis sur le pouvoir politique et économique qui transparaît avec les tours qui poussent un peu partout dans le monde, partie du programme relatif à la croissance économique et le monde d'aujourd'hui.

En éducation musicale, les professeurs vont travailler sur des oeuvres dans lesquelles les compositeurs ont voulu traduire leur ressenti de la ville et voir ce qu'a permis l'évolution de technologies utilisées dans la musique. L'étude s'appuiera sur Un américain à Paris de G. Gershwin (musique du film) pour orchestre avec imitation de bruits (klaxon) et évocation de l'agitation de la ville de Paris dans les années 50 ; City life de S. Reich pour quelques instruments et échantillonneur qui permet de mêler des bruits de la ville aux instruments ; et enfin évocation de New York, ville froide et stressante dans les années 90.

En lettres, deux parcours sont proposés par les quatre professeurs. Le premier s'intitule "Regards sur la ville moderne". Les objectifs sont d'étudier des textes du XXe siècle ayant pour thème la ville et de comprendre les procédés littéraires utilisés pour la décrire, de comprendre ce que représente la ville pour ces auteurs et enfin comprendre le point de vue de chaque auteur sur la ville. Les professeurs s'appuieront sur les textes suivants : Léopold Cédar Senghor " à New-York" Les éthiopiques ; Louis-Ferdinand Céline "L'arrivée à New-York", Voyage au bout de la nuit ; Albert Camus "Pluies de New-York", Essais ; J.M.G. Le Clézio Description d'une cité, "Ariane", La Ronde et autres faits divers. En ouverture, étude d'un texte de slam de Grand Corps Malade "Saint-Denis" (non inclus dans le cahier d'histoire des arts). Le second parcours part d'un extrait de Cannibale de Didier Daeninckx qui relate les événements survenus en 1931. Cent onze Kanaks sont exhibés comme "cannibales authentiques" à l'Exposition coloniale de Paris. À partir de là, étude de différents textes sur la ville, notamment "les écrivains s'engagent contre la tour Eiffel". Un lien sera fait avec l'Exposition internationale de la houille blanche et du tourisme de Grenoble en 1925 grâce à l'iconographie et aux articles de presse, ainsi qu'avec l'Exposition de Shangaï, du 1er mai au 31 octobre 2010.

En espagnol, deux oeuvres sont mises en parallèle : Gran Via d'Antonio Lopez Garcia, peint entre 1974 et 1981 ; Abre los ojos (Ouvre les yeux) d'Alejandro Amenabar, film réalisé en 1997, les deux premières minutes du film. Gran Via est l'artère principale de Madrid, une rue toujours en mouvement. Or, dans les deux oeuvres, la rue est sans habitant, dans le silence total. L'intention des auteurs est de montrer que l'être humain est socialisé mais seul. Les élèves devront remplir leur fiche sur les oeuvres étudiées en espagnol.

Une fois les différents parcours exposés, l'ensemble des professeurs s'est mis d'accord sur les documents proposés aux élèves. Concrètement, chaque élève a un cahier Histoire des arts. Le cahier de suivi numérique n'est pas possible car l'ENT est non opérationnel pour l'instant pour les élèves6.

Le premier document synthétise le parcours. Les oeuvres étudiées sont listées selon leur domaine artistique. Une frise chronologique complète le document et permet de situer les oeuvres dans le temps. Le second document est une fiche de description de l'oeuvre étudiée. Pour chaque oeuvre, l'élève devra donc remplir ce document le plus précisément possible : présentation et description de l'oeuvre ; contexte de production ; sciences et techniques ; commentaires, remarques, impression sur l'oeuvre ; autres oeuvres en relation. Le premier item intitulé "caractéristiques" a été modifié. Les professeurs d'arts plastiques ne le trouvaient pas assez précis.

Un des intérêts de cette réunion est que chaque professeur a pu voir ce qui se faisait dans les autres matières. Un véritable échange a eu lieu. Le projet paraît ambitieux mais il faut toutefois noter que chaque professeur ou binôme de professeur mène son parcours dans sa classe, à son rythme. En ce qui concerne l'évaluation, une réunion est programmée au second trimestre afin d'en définir les modalités et d'organiser concrètement son déroulement.

Et le professeur documentaliste ?

À ce stade du travail, aucun professeur n'a sollicité le professeur documentaliste en vue d'un travail collaboratif. Il est vrai qu'au CDI, il n'existe pas de documents concernant les thèmes travaillés par les élèves. Ces derniers vont surtout utiliser les sites Internet afin de récupérer les images. Et là peut intervenir l'expertise du professeur documentaliste, notamment en ce qui concerne le droit à l'image et les citations des sources utilisées. Mais là encore, les modalités d'intervention du professeur documentaliste sont à prévoir : en classe, au CDI, en salle informatique ? À quel moment ? En classe entière, en demi-groupe ?

Bref, le projet tel qu'il se présente est intéressant et enrichissant pour les élèves mais le professeur documentaliste doit encore trouver sa place.


(1) http://eduscol.education.fr/cid45674/enseignement-de-l-histoire-des-arts-a-l-ecole-au-college-et-au-lycee.html

(2) Encart BOEN n°32 du 28 août 2008.

(3) Encart BOEN n°40 du 29 octobre 2009.

(4) http://www.culture.fr/fr/sections ; http://www.histoire-image.org ; http://classes.bnf.fr ; http://www.ac-grenoble.fr/action.culturelle/histoiredesarts/

(5) BOEN spécial n°6 du 28 août 2008.

(6) L'ENT est disponible au collège seulement depuis fin septembre 2010.

Lire au collège, n°85 (12/2010)

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