Editorial

Arts, ruptures, continuité

Elsa Debras

Douze pour cents de jeunes en situation d'illettrisme sont recensés aux Journée d'Appel de Préparation à la défense1, mais quelles réponses apportons-nous ? Deux tendances, toujours, s'opposent : si on remet à l'honneur les fondamentaux, la littérature patrimoniale, le cours de grammaire, c'est immédiatement le retour à l'École de la plume et de l'encrier. On lui oppose les compétences, la transversalité, l'ouverture aux langues, la modernité des TICE. Le Socle, pourtant, réunit tout cela : élever les plus fragiles vers ces savoirs qui leur font défaut , laisser aux autres la possibilité d'aller plus loin, plus haut, plus fort. Là encore, comment articuler des exigences au départ antagonistes : pour tous, et aussi pour chacun ? L'histoire des arts est peut-être en train de réconcilier les extrêmes. Car à l'heure où l'on recentre l'enseignement sur ces fameux fondamentaux, il y a comme un paradoxe à introduire un nouvel enseignement dans les programmes. Mais l'histoire des arts a quelques originalités qu'elle peut faire valoir. Ouverte à toutes les périodes, toutes les écoles, tous les arts, elle est à la fois l'histoire de la Joconde et celle de Boltanski. Elle vulgarise, mais elle ne simplifie pas. Elle ne suit pas la mode qui nourrit les grandes expositions et les festivals d'été, où beaucoup cherchent l'événementiel collectif plus que la rencontre intime avec les oeuvres (et comment le pourrait-on, quand on ne voit plus les tableaux, cachés par la foule ?), mais elle emmène les élèves dans ces lieux un peu oubliés que sont les musées de proximité et leurs collections permanentes, et dans les théâtres, dans les ateliers, dans ces lieux qui, paraît-il, font peur. Nous savons bien, nous, professeurs de lettres, de sciences humaines, documentalistes, de toutes les disciplines finalement, combien d'heures de plaisir nous avons passées dans les pages de cette fameuse littérature patrimoniale, combien de chocs, de surprises heureuses nous avons éprouvés à écouter, voir, sentir telle grande oeuvre du patrimoine universel. Nous savons tout cela, et nous n'y convierions pas nos élèves ? Au contraire, emmenons-les dans ces mondes énigmatiques, transformons l'appréhension, voire la méfiance, en magie. Car l'histoire des arts pourrait enfin faire la synthèse de ces deux grandes tendances : elle est rupture, et moderne, car elle dépasse les frontières disciplinaires et invite tous les enseignants autour des mêmes objets, chacun avec son approche ; elle n'uniformise pas, elle fait des approches conjointes une force ; elle organise une évaluation qui articule le savoir (les écoles, les techniques, les périodes...), le savoir-faire (parler de, sentir, juger, mais aussi le savoir pratique), et le savoir-être (devenir partenaire de la vie culturelle, ou même acteur de) ; mais elle est aussi continuité car elle s'attache au patrimoine universel. En cela, elle vise une culture commune.

Nous ne disons pas que l'histoire des arts règlera le problème de l'illettrisme mais nous pensons que sa démarche originale peut redonner du sens et de la valeur, du plaisir même. Nous pensons que son organisation peut rompre l'éparpillement des enseignements si nuisible aux plus fragiles. Nous pensons que sa mise en place pédagogique, concertée, peut donner un sens plein à l'expression "équipe enseignante" et ouvre une voie nouvelle2. Nous croyons que nous pouvons faire de l'histoire des arts le creuset d'une école où tous ont en commun valeurs et références. Nous croyons que la création, par l'art, d'une culture partagée, d'une culture même en partage, permettrait, enfin, la réalité d'une école républicaine.

Voilà pourquoi nous accompagnons cette réforme avec le présent numéro. Plus généralement, en liaison avec les nouveaux programmes de collège, la revue évolue. Pas de documents d'accompagnement ? Lire au collège s'empare du champ laissé libre et articule textes officiels et imagination pédagogique. Dans chaque numéro thématique, vous trouverez un regard institutionnel et des propositions de séquences ; nous porterons attention à tout ce qui constitue l'évolution du métier d'enseignant (le Socle commun, l'histoire des arts, l'interdisciplinarité, les TICE) mais aussi aux pratiques de classe, par exemple en direction des élèves en difficulté et des publics fragiles, sans oublier les langues anciennes, souvent force d'innovation. En continuité avec l'histoire de cette revue, nous continuerons à faire une place à la littérature de jeunesse, mais aussi à la littérature patrimoniale sans laquelle, nous, enseignants, ne serions pas grand chose.


(1) JAPD, devenues depuis 2010 JDC, Journée défense Citoyenneté

(2) Précédée, en fait, par les IDD...

Lire au collège, n°85 (12/2010)

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