Le livre de mes quinze ans

Le Livre de mes quinze ans

Robert Briatte

Musiciens, comédiens, poètes, romanciers, journalistes, peintres, hommes et femmes de radio ou de télévision... Dans chaque numéro de Lire au collège, deux personnalités acceptent d'interroger les souvenirs de leurs 10, 12 ou 15 ans pour répondre à la question : quel est le premier livre qui a compté pour vous, celui qui plus que tous les autres a marqué votre enfance ou votre adolescence ?

Chantal Pelletier

Je suis épuisée, je ne dors pas, j'ai décidé que le sommeil n'était qu'une perte de temps, depuis que - avec mes quinze ans - me sont arrivées par rafales littéraires et cinématographiques des nouvelles d'un monde de liberté, de voyages et de découvertes très éloigné de l'ennuyeux quotidien imposé à la fille unique que je suis par des parents fatigués de lutter pour améliorer leur médiocre survie. La clé de cet univers fascinant m'a été donnée par un livre qui n'est pourtant pas d'aventures : Mémoires d'une jeune fille rangée, de Simone de Beauvoir... Des femmes qui inventent leur vie, rencontrent des gens passionnants, refont le monde chaque fois qu'elles s'attablent à une table de bistrot, s'envolent pour un oui ou un non vers d'autres continents pour mieux interroger la planète et ses transformations, vivent des amours aussi décousues qu'endiablées, se révoltent, tempêtent, prennent le temps de contempler, de créer, d'aimer... ça existe ! La nouvelle est de taille ! Après ça, rien ne sera plus pareil. Ma vie commence tout simplement là, je sors du no man's land précédent -le désert d'enfance dont je n'ai aucune nostalgie- avec exaltation, passion, entêtement. Je dévore le soir dans mon lit, Gide, Sartre, de Beauvoir, Cendrars, Balzac, Villon, Margaret Mitchell, Ionesco, Obaldia, je feuillette les monographies des grands peintres rapportées de la bibliothèque, le monde des livres est bien plus que le monde entier, c'est le compagnon qu'il me faut, celui qui s'invente au jour le jour comme dans les films de Jean-Luc Godard dont j'ai vu A bout de souffle au ciné-club de mon quartier et qui m'a laissée sidérée, ça paraissait si curieusement vivant, pas un film, une incroyable récréation à laquelle j'aspire, je veux être libre, comme ça, à tout prix, au diable la sécurité, la routine, l'argent, je ne dors pas, je lis Rimbaud, Montherlant, Dumas, Mauriac. Vian me prend dans ses bras, je déclame dans des cours d'art dramatique, je m'occupe du ciné-club, je lis Nizan, Baudelaire, je ne dors pas, je n'ai pas le temps, mes nerfs craquent, trop fragile pour un monde trop grand pour moi, tant pis pour mes nerfs, c'est là que je veux me perdre, entre les pages et les voyages, au pied de l'écran, c'est là que je veux vivre, le reste est trop petit et trop ennuyeux... Plusieurs décennies plus tard, l'ex-jeune fille n'a pas réussi à se ranger, tant pis pour ses nerfs ! Je file voir le dernier Haneke, je dévore Ingeborg Bachman, j'entame un nouveau travail d'écriture, je dors mal, je m'en vais demain, je suis fatiguée. Une chance !

Chantal Pelletier, écrivaine.
Dernier ouvrage paru : Paradis andalous, chez Joëlle Losfeld.

Démosthène Agrafiotis

Mon premier livre-rêve

Je suis originaire de la petite ville de Karpenissi, à 300 kilomètres au nord d'Athènes. La ville se situe dans une région montagnarde entre le Pinde et le Parnasse, une région appelée par ses habitants la " Petite Suisse ". Elle est dominée par les montagnes d'Agrafa - nom qui signifie que la région n'était pas enregistrée dans les livres officiels de l'empire ottoman. Région pauvre, avec un accès très difficile, elle donnait refuge depuis le XVIIe siècle à ceux qui avaient des problèmes avec l'administration et la justice. Il y avait donc dans l'atmosphère une tradition guerrière. En même temps, ses habitants avaient la réputation d'être braves, mais simples et parfois naïfs.

Je suis né en décembre 1946, lors de la guerre civile, qui avait commencé juste après la Seconde Guerre mondiale et, dans ma ville natale, elle a pris fin assez tard, en 1951 seulement. La région était en fait une sorte de bastion de la guérilla. Ma maison familiale qui se situe dans les abords nord de la ville, sur un lieu stratégique d'un point de vue militaire, a été plusieurs fois détruite et rebâtie, chaque fois par un groupe différent "d'occupants", qui l'ont utilisée comme état-major ou édifice militaire.

Cette nécessaire introduction pour vous montrer que dans ma jeunesse (entre 1946 et 1954), j'ai vécu dans une situation très difficile au niveau matériel. Ma mère, une femme de tradition, était analphabète, mais une excellente chanteuse et guérisseuse populaire (spécialisée dans les pommades thérapeutiques, et réputée pour guérir les problèmes d'accidents orthopédiques ou même les troubles psychiques). La famille a été séparée. Mon père, ma soeur et mes deux frères aînés ont vécu après la guerre à Athènes, où mon père tenait une petite société de transports (poids lourds, taxi, autobus). A Karpenissi, ma mère, qui nous avait gardés auprès d'elle, mon troisième frère et moi, consentait d'énormes efforts pour que mon frère - alors élève de lycée au moment de ma naissance - puisse terminer ses études, mais les conditions étaient très précaires.

Si l'on parle donc des livres, les seuls livres que nous avions à la maison étaient ceux fournis par l'école ou le lycée. Quand il me fallut préparer un devoir pour la troisième classe de l'école primaire (c'était à la fin 1953), comme je n'avais pas accès à des dictionnaires, j'ai été obligé de chercher dans le quartier des adultes ayant une éducation de base, afin d'extraire de leur mémoire quelques indications (très souvent contradictoires) quant au sens des mots abstraits. Une expérience presque traumatisante.

En 1955, la famille a pu enfin se réunir à Athènes. Pour ma première fête de Noël dans la capitale, un ami de la famille, un ex-employé de la Banque de Grèce qui s'occupait de l'administration de notre petite société, m'a offert mon premier livre non scolaire : Le Tour du monde en 80 jours de Jules Verne. C'était une traduction adaptée pour les enfants, comme je l'ai compris plus tard, mais ce livre fut pour moi une apocalypse [au sens de " révélation ", NdE], une découverte, une merveille ! Les dessins, le texte, la matérialité du livre - solide, grand (à mes yeux en tout cas), avec une couverture très épaisse, et en plus en couleur ! Je me souviens que je l'ai lu d'une seule traite, sans pouvoir m'arrêter. Je l'ai lu et relu plusieurs fois, et je le feuilletais presque chaque jour, sans arrêt. Je l'emportais avec moi presque tout le temps, et je le transportais à Karpenissi pendant les vacances. Lisant ce livre j'ai appris tant de choses sur la planète et ses peuples... Et je me suis créé une image mythique des héros du livre et de leurs aventures. J'étais surtout ébloui par la force et la richesse du voyage, réel ou fantastique, je n'en étais pas très sûr, et j'ai évidemment décidé de faire un jour moi aussi le tour de la planète ! Depuis, j'ai fait mon possible pour réaliser ce rêve, en voyageant de par le monde, dans la lecture et l'écriture.

Démosthène Agrafiotis, poète et plasticien.
Éditeur et producteur de livres d'artistes [Clinamen].

Bertrand Tavernier

Je ne me souviens pas d'un livre en particulier, mais de collections que je dévorais : Signe de Piste par exemple, avec Le Relais de la Chance au Roy, La longue piste, Les Vagabonds du Sud... J'ai appris plus tard que l'auteur, Serge Dalens, avait des idées assez différentes des miennes, mais à l'époque, je n'en avais pas conscience... Le Captain W.E. Johns écrivait trois séries différentes. Je me souviens surtout de Biggles, flanqué de ses trois acolytes : Ginger, Algy (Algernon Lacey !) et Bertie. Le Signe noir, King et ses brigands, Biggles porté manquant (l'action se déroulait à Monaco, je me rappelle bien la première phrase : " L'horloge égrena dix secondes et les rejeta dans l'éternité. "), Biggles reprend le manche. J'ai gardé beaucoup de ces livres... Et Capitaine Conan de Roger Vercel, que je projette d'adapter pour le cinéma (ndlr : entretien publié au printemps 1995, peu après la sortie en salles de L'Appât). Bien sûr, ne pas oublier Mayne Reid, Paul Féval, Gustave Aimard, James-Oliver Curwood, Paul Chack, Georges Blond, les Bob Morane ou Le Péril jaune du capitaine Danrit - alias lieutenant-colonel Driant : pendant le tournage de La Vie et rien d'autre, j'ai retrouvé à Verdun l'endroit où il est mort. Je connaissais Kipling par coeur. J'ai été un féroce lecteur, un livre par jour. Mes souvenirs de lecture sont liés à des appartements de Lyon un peu sombres. Je lisais allongé par terre, en mangeant des biscuits. Pensionnaire à Saint-Martin, je m'occupais de la bibliothèque, évidemment. Pendant le Carême, pas le droit de parler, on nous lisait la Vie des Saints. Charles de Foucauld et Saint-François-Xavier ont eu une première partie de vie très intéressante, avec beaucoup d'action ! S'il fallait n'en citer qu'un (ndlr : c'est trop tard !), je citerais Jules Verne, dont j'ai tout lu, mais dont j'aime plus que tout Vingt mille lieues sous les mers, avec les vraies questions qu'il soulève. Car tout cela m'a donné le goût du rêve, c'est vrai, mais il y a un idéal moral important chez Alexandre Dumas, Jules Verne ou Jack London. "

Bertrand Tavernier, cinéaste.
(témoignage paru dans Le Livre de mes 15 ans, Scérén-CRDP Grenoble, 2004)

Lire au collège, n°84 (06/2010)

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