Editorial

Passage du relais

Robert Briatte

Argent trop cher

Après L'Edition sans éditeurs (1999) et Le Contrôle de la parole (2005), Eric Hazan publie aux Editions La Fabrique le nouveau livre d'André Schiffrin, L'Argent et les mots. 333 librairies à New York en 1945, à peine trente aujourd'hui - grandes chaînes comprises. Le constat que dresse l'auteur, resté vingt ans à la tête de la prestigieuse maison Pantheon Books avant de fonder The New Press en 1991, ce constat est sans appel. Dans la plus grande démocratie du monde, l'édition en règle générale est d'ores et déjà sinistrée - produit d'appel bien souvent aux mains de grands trusts que n'intéresse pas son devenir. La situation en France est meilleure pour l'instant encore, se réjouit André Schiffrin, parti enquêter sur les solutions alternatives qui sauvent la mise des auteurs et des éditeurs ici et là de par le monde. Mais pour combien de temps ? A la page 32 de son passionnant exposé, Schiffrin rappelle - hors celui des presses universitaires adossées à de grandes institutions vouées à la recherche et à l'éducation - l'exemple de villes ayant aidé des éditeurs et des libraires à s'installer en leur centre. Il cite Paris, bien sûr, ou Minneapolis (Minnesota), mais aussi - et cet exemple nous va droit au coeur, dans cette revue qui soutint longtemps la poésie - celui du village du Chambon-sur-Lignon, en Haute-Loire, qui attribua les locaux d'une ancienne école à Cheyne éditeur qui fête cette année ses trente ans d'existence. Bon anniversaire à Martine Mellinette et à Jean-François Manier et un merci rétrospectif aux édiles du Chambon, village bien connu par ailleurs pour s'être illustré avec vertu en des périodes sombres de notre Histoire.

On rappellera hélas le contre-exemple récent des menaces qui ont pesé sur le devenir du Salon de Montreuil à travers la révision envisagée de ses subventions. Ou celui de Christian Bruel, certes épaulé par son groupe de soutien FaceBooks, mais qui n'en a pas moins annoncé l'arrêt des activités de sa maison Être éditions dans un courriel daté du 7 mai dernier et intitulé Le risque ou dormir - anagramme du nom de sa précédente maison, Le Sourire qui mord (1976-1996). " La maison n'est pas fermée, écrit-il, mais la publication des nouveautés est suspendue depuis janvier parce que je n'ai pas de quoi financer leur fabrication ". Alors on se posera de légitimes questions sur l'avenir de l'édition jeunesse, un secteur encore très porteur et qui reste remarquablement innovant à bien des égards - si l'on veut bien s'accommoder du fait que sorciers et vampires apportent le sang neuf et les poudres magiques et trébuchantes nécessaires pour irriguer de titres autres les rayons verts de nos librairies, bibliothèques et CDI. Peut-être là aussi devra-t-on un jour se résoudre à enregistrer ce simple constat, paraphrasant le titre d'un beau film de Julien Duvivier : Voici venu le temps des comptables.

Or du temps

Voici venu en tout cas pour moi le moment de céder la place. Je passe le relais comme annoncé à Elsa Debras, nouvelle rédactrice en chef de la revue à compter du numéro 85. Il n'y a plus de mot " Fin " au cinéma, il n'y en a pas dans les livres non plus - pour ma part je l'inscrirai quand même à ma manière en partageant avec vous deux souvenirs , deux sourires. D'abord cette allégorie photodramatique bien connue - chef-d'oeuvre kitsch daté de la fin du XXe siècle - intitulée " Yves Simon à la rose rouge chantant les louanges du numéro spécial de Lire au collège consacré aux 750 titres préconisés dans les documents d'accompagnement des programmes de 1996 " (l'auteur de ce photogramme au titre interminable tient heureusement à rester anonyme). Puis un petit morceau de photo de classe montrant trois amis (merci, Helme Heine) : à gauche, on reconnaît dans sa blouse bleue celui qui des années plus tard est devenu le poète Dominique Sampiero, l'auteur du Temps captif qui inspira à Bertrand Tavernier il y a plus d'une décennie maintenant le beau personnage d'un instituteur, héros ordinaire qui se bat au quotidien dans un Nord authentique, un Nord au bord d'une guerre sociale qui ne dit toujours pas son nom - ce Nord au bout de ma route des Flandres, celle de Barbe et de Bruno Dumont, celle de Monsieur Lefebvre et de Mademoiselle Regnaut (notre professeur de français en 1968), quelque part entre Anzin et Condé-sur-l'Escaut. Longue vie au nouveau Lire au collège. À Dominique Sampiero et à Bertrand Tavernier alors j'emprunte le titre de leur film - et pour ces quelques lignes le mot de la fin : Ça commence aujourd'hui.

Lire au collège, n°84 (06/2010)

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