Le livre de mes quinze ans

Le Livre de mes quinze ans

Musiciens, comédiens, poètes, romanciers, journalistes, peintres, hommes et femmes de radio ou de télévision... Dans chaque numéro de Lire au collège, deux personnalités acceptent d'interroger les souvenirs de leurs 10, 12 ou 15 ans pour répondre à la question : quel est le premier livre qui a compté pour vous, celui qui plus que tous les autres a marqué votre enfance ou votre adolescence ?

Lucie Cariès

Plutôt qu'un seul, trois ou quatre titres me viennent presque immédiatement à l'esprit, et je serais bien incapable d'en choisir un seul parmi ceux-là. Des livres qui ont contribué à me construire, à ma perception de la réalité du monde.

Le premier, c'est " Autant en emporte le vent " que j'ai lu vers douze ans. C'est le premier film que j'avais vu au cinéma - à trois ans - et en version originale. J'ai passé tout le film sur les genoux de mon père, qui me lisait les sous-titres en simultané. Les spectateurs derrière nous ont dû particulièrement apprécier... Bref, je connais ce film " plan par plan " depuis toujours. Un jour, je décide de lire le livre, simplement parce que le film ne passait pas en salle à ce moment-là et que les magnétoscopes étaient encore rarissimes. Donc, l'envie de me replonger dans " Autant en emporte le vent ", sans en espérer plus que ce que je connaissais par coeur. Et là, surprise ! Je découvre que le film n'est qu'un digest du livre, que les personnages sont en réalité plus denses, plus ambivalents. Je comprend, en lisant ce livre, qu'on en dira toujours plus en quelques lignes qu'avec des images. C'est en tout cas ce que je perçois du haut de mes 12 ans.

Et puis, il y a ce couple qui ne communique pas. J'ai le souvenir aigu du moment où l'héroïne est prise d'un terrible fièvre. Elle veut appeler son mari à son chevet mais elle n'ose pas. Tandis que lui n'attend que ça. C'est donc avec ce roman - somme toute assez mal écrit - que je découvre que la non - communication peut être fatale à un couple. La tout jeune fille que je suis alors, en est frappée.

Quelques mois plus tard, je découvre " Les Thibault ". Non contente de tomber amoureuse de tous les héros du livre, je découvre en vrac la notion d'engagement, la citoyenneté, le libre-arbitre, le fossé entre la vie des individus et ce qui est décidé à l'échelle des nations pour les populations. Tout cela se mêle, dans mon souvenir, à la lecture des " Chemins de la Liberté ". Il faudrait peut-être aujourd'hui que je relise l'un et l'autre. J'arrive à un âge (36 ans) où je suis partagée entre la tentation de relire certaines oeuvres qui m'ont marquée, et l'envie de découvrir la foultitude d'oeuvres encore inconnues.

Je pourrais parler du " Maître et Marguerite ", de " Belle du Seigneur " mais je crois bien que j'avais déjà 16 ou 17 ans lorsque je les ai lus. Alors disons qu'ils n'ont pas leur place ici. Le dernier roman sera donc " Anna Karénine ", qu'adolescente, je confondais souvent avec la comédienne Anna Karina... Toujours, chez moi, ce va et vient entre le cinéma et la littérature. " Anna Karénine " donc, que j'ai lu l'été de mes 15 ans, en Tunisie. C'est bien entendu la passion slave dans toute sa splendeur, mais c'est aussi pour moi un fort contraste des sens. Je lisais les steppes glacées, le vent et la nuit à l'heure la plus chaude, quand le soleil tunisien frappe tout le monde d'une torpeur délicieuse. Ma mère fermait les persiennes pour ne pas laisser entrer la chaleur. Tout le monde était censé faire la sieste, avant d'aller manger une glace à la fraise chez Salem, à La Marsa. Dans la pénombre, j'allais puiser la fraîcheur des rues de Saint-Petersbourg. J'ai tellement aimé à 15 ans ressentir ce décalage entre ce que je lisais et ce que je vivais que depuis, tous les étés, j'ai au moins un russe dans ma valise. Et plus il fait chaud quand je le lis, meilleur c'est.

C'est probablement parce que, pour moi, l'amour des livres est avant tout une affaire de transmission, qu'un souvenir beaucoup plus récent remonte à ma mémoire. Mon fils aîné est aujourd'hui en CE2. Lorsqu'il a lu sa première phrase, j'ai ressenti une émotion aussi vive que quand il a marché pour la première fois, de son père à moi. Une phrase choisie avec le plus grand soin par sa maîtresse. C'était : " il sait lire ".

Lucie Cariès, réalisatrice.

Pierre SOULAGES

J'ai toujours eu des difficultés pour lire des romans. Au point que je suis arrivé à dire que je n'aimais pas lire, ce qui n'est pas tout à fait vrai. En réalité, je n'aime que relire, depuis toujours. La poésie d'abord, et aussi les textes que j'aime. A quinze ans, c'étaient Les Fleurs du mal, Baudelaire, Rimbaud, Verlaine, Jules Laforgue. Malgré ce travers, j'ai lu Le Grand Meaulnes avec passion et, peut-être à cause de la montée du fascisme et des menaces de la guerre, À l'Ouest, rien de nouveau d'Erich Maria Remarque et, dans le désordre, aussi bien Croc-Blanc, La ruée vers l'or de Jack London, Le chien des Baskerville de Conan Doyle, que Moby Dick d'Herman Melville. Je me souviens aussi d'avoir été très impressionné par le style de la Jeanne d'Arc de Joseph Delteil trouvée à la bibliothèque du lycée. Je ne connaissais pas encore Choléra quand, sept ou huit ans après, pendant la période la plus obscure de la guerre, j'ai rencontré fortuitement Joseph Delteil. La sympathie a été réciproque et il est devenu très vite un grand ami.

Texte de Pierre Soulages.
Photo de Robert Briatte.
Ce texte, écrit et publié en 1997 dans notre revue, a paru également dans le numéro hors série intitulé ... Le Livre de mes quinze ans (CRDP de l'académie de Grenoble, 2004).

Henry Torgue

La musique, c'est l'imaginaire des jours de fête, la part héroïque des rêves, l'expression des épopées collectives mais au creux des jours, dans l'intimité et le silence, c'est le livre le vrai compagnon, l'ami qui donne les clés, qui formule ce que l'on pressent et qui entrouvre les portes interdites.

J'ai lu très tôt tout ce qui était disponible autour de moi. Mais autour d'un petit garçon d'un milieu modeste et catholique des année 50-60, les lectures étaient filtrées. Par la force du milieu, étaient inaccessibles tous les livres qui , de près ou de loin, auraient pu troubler une vision lisse et verticale du monde.

Pourtant, dans la chambre de mes deux frères plus âgés, une étagère haut perchée échappait à cette loi tacite. Véritable enfer de la bibliothèque familiale, elle recueillait des ouvrages à la tranche noire, aux lettres rouge sang, qui, je le sentais bien, échappaient aux limites admises. Premiers contacts avec la Série Noire, premières célébrations de la violence et de la sexualité. Délicieux sentiment de franchir un interdit, toujours sur le qui-vive d'une interruption de la lecture.

Parmi ces découvertes faites dans le désordre le plus total, mélangeant livres, auteurs, héros, chapitres et intrigues, une figure émerge, à part : San Antonio. Non seulement Frédéric Dard assurait l'intrigue policière et une fantaisie érotique débridée, mais ses digressions volontiers anarchistes m'ouvraient des horizons nouveaux. Son humour acéré n'épargnait personne : plus de notables, plus de croyance admise sans remise en cause, plus d'autorité de fait, mais un décapage en règles débouchant sur un pessimisme plein de santé. Ses "délirades" furent ma première prise de conscience politique. De plus, la liberté de son style, son apparente facilité de plume et son art de faire mouche séduisaient fortement l'adolescent que je devenais.

Vers l'âge de quinze ans, mon admiration s'est doublée de complicité lorsque j'ai appris que Frédéric Dard avait passé une partie de son enfance à Saint-Chef, dans l'Isère, à dix kilomètres de chez mes parents. Il y est d'ailleurs enterré.

Par la suite, je n'ai pas suivi chacune des aventures du commissaire San Antonio mais je reste fidèle à Frédéric Dard, merveilleux éveilleur de conscience, amoureux des mots jusqu'à la voracité et écrivain fraternel.

Henry Torgue, musicien, compositeur.
Dernier album paru : Passages secrets (Hopi Mesa), 2007. (avec Serge Houppin)

Lire au collège, n°83 (03/2010)

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