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Darwin toujours d'actualité

Simon Amaudric du Chaffaut

Bicentenaire de sa naissance, 150ème anniversaire de la publication de De l'origine des espèces ... 2009 fut vraiment l'année Darwin, célébrée par de nombreuses publications ; de nombreux périodiques y sont allés de leur article sur " la théorie de l'évolution ". Au-delà de ces commémorations, quel fut réellement l'apport de Darwin, et quelle fut sa place dans la pensée scientifique aujourd'hui ?

Détruisons d'abord quelques idées reçues. Charles Darwin n'est pas à l'origine de la " théorie de l'évolution " .Il a adopté et popularisé le concept de " transformisme " (c'est le terme que l'on employait à l'époque, préférable en fait à celui d'"évolution" qui a prévalu par la suite), selon lequel les espèces se transforment progressivement au cours du temps ; animaux et végétaux actuels descendent tous d'ancêtres communs à partir desquels ils se sont diversifiés. La paternité de ce concept revient au français Jean-Baptiste Lamarck, biologiste de la génération précédant celle de Charles Darwin (La Philosophie zoologique, 1809). Mais l'idée était dans l'air : avant lui, le grand-père Erasmus Darwin (1731-1802) fut l'un des premiers à concevoir une transformation progressive des espèces à partir d'un ancêtre commun (Zoonomia ou les lois de la vie organique, 1796). Le transformisme s'opposait radicalement au fixisme, conception suivant laquelle les espèces ne changent pas au fil du temps, ce qui entre bien dans les vues des créationnistes, pour lesquels toutes les espèces ont été créées par Dieu telles qu'on les voit actuellement, et n'ont pas évolué depuis le début des temps. Jusqu'à la fin du XIXe siècle, les fixistes dont le chef de file était le grand paléontologue et anatomiste Georges Cuvier, ont dominé dans le monde des naturalistes, particulièrement en France.

Autre terme qui prête à confusion : " la théorie de l'évolution ". Pour tous les biologistes et paléontologues actuels, l'évolution est un fait avéré, vérifiable, avec lequel ils travaillent tous les jours, et non une théorie scientifique parmi d'autres, susceptible d'être contredite par une autre. Encore faut-il donner au mot " évolution ", que Darwin n'a employé qu'à contrecoeur, son vrai sens. On risque en effet d'y déceler l'idée d'une échelle des êtres vivants, d'une progression orientée vers un perfectionnement et une complexification des organismes. Dans le langage courant, on établit une hiérarchie entre " moins évolué " et " plus évolué ". En réalité, cette hiérarchie et cette idée de progression sont complètement étrangères au modèle de Darwin, comme au concept moderne d'évolution.

Alors, quel est l'apport de Darwin, qu'est-ce que le darwinisme ? Il s'agit d'expliquer cette évolution, de comprendre ses mécanismes. Lamarck pensait que les causes de l'évolution étaient dans la pression de l'environnement sur l'individu, lui faisant acquérir des caractères nouveaux qu'il transmet à sa descendance. Pour Darwin, s'inspirant de ses propres observations sur la faune mondiale après un voyage de plusieurs années autour du monde, et de la sélection artificielle pratiquée par les éleveurs, le moteur de la transformation des espèces est la sélection naturelle. Il existe de petites variations à l'intérieur de la population d'une espèce ; chacune de ces variations est conservée par sélection naturelle quand elle est utile, ce qui permet une adaptation des populations à un environnement changeant. Comme le résume G. Lecointre, " la variation propose, le milieu dispose ".

On a souvent compris ce concept de sélection comme une impitoyable " lutte pour la vie ", une " survie des plus aptes ". En réalité, il s'agit uniquement de " succès reproductif différentiel " : le milieu est tel que certains individus vont laisser plus de descendants que d'autres, jusqu'à ce que les variantes qu'ils représentent (les gènes dont ils sont porteurs, dirait un généticien) atteignent une fréquence de 100% dans la population.

Sans connaître son origine, Darwin a donné toute son importance à la variation au sein d'une population. Après la redécouverte des lois de l'hérédité de Mendel, les généticiens expliqueront ces variations par des mutations sur les gènes.

Transformisme, sélection naturelle... Les autres piliers de la pensée de Darwin sont :

  • l'extension de la sélection naturelle à tous les niveaux : au sein de l'espèce mais aussi entre espèces ;
  • le principe de la " descendance avec modification " : les caractères partagés par des espèces aujourd'hui distinctes sont hérités d'un ancêtre commun entre ces espèces, ce qui implique une transformation depuis cet ancêtre ;
  • le gradualisme : les espèces évoluent lentement et progressivement, sans " sauts ".

Ce dernier pilier est le seul qui ne " tienne " plus : les paléontologues ont montré la réalité des sauts brusques dans l'évolution ; les généticiens ont trouvé leur nécessité dans les mutations du génome.

La théorie de Darwin a rencontré - et rencontre encore - une forte opposition, surtout à partir du moment où il a voulu l'appliquer à l'homme (De la descendance de l'homme en liaison avec la sélection naturelle, 1871). Le principe d'ancêtres communs à l'homme et aux grands singes a choqué les tenants des grandes religions. La formule " l'homme descend du singe " censée résumer les idées de Darwin à propos de l'homme est encore une idée fausse : " l'homme et les grands singes ont un ancêtre commun ", doit-on dire - ou même, au risque de choquer, " l'homme est un singe ", tant nous avons de gènes en commun avec les deux espèces soeurs de chimpanzés, nos frères...

Le modèle de l'évolution des espèces a fini par triompher, au moins dans le monde scientifique. Mais son explication par la sélection naturelle s'est heurtée à une forte opposition. En effet, il en découle que, le hasard et la pression de l'environnement local étant seuls à la diriger, l'évolution est un processus divergent conduisant chaque branche de l'arbre du vivant dans une direction imprévisible : elle n'a pas de direction. Pour beaucoup de biologistes jusqu'au XXe siècle, cette place du hasard était inacceptable. Pour eux, la nature était un système ordonné, et chaque branche se déployait dans une direction prévisible, sous l'action de forces internes à l'organisme. On voit aujourd'hui une résurgence de ces idées scientifiquement dépassées : ce sont les tenants du " dessein intelligent " (Intelligent design), qui postulent, eux, l'existence d'une force externe, une entité supérieure qui dirigerait le monde en fonction d'un projet... On sort là manifestement du domaine de la science.

150 ans après, le modèle de l'évolution énoncé par Darwin, fils du transformisme de Lamarck, enrichi par la rencontre avec la génétique, la biologie moléculaire, la biologie du développement, malgré les zones d'ombre qui subsistent, reste toujours d'actualité, mais sans être figé en doctrine. Hypothèses et controverses enrichissent le débat, comme il est de règle pour toute théorie scientifique : ces remises en question témoignent de la vitalité et de la fécondité de la théorie.

Pour en savoir plus :

  • "L'héritage Darwin", Dossier de La Recherche, n° 33, novembre 2008
  • Charles DARWIN, Télérama, hors série, 2009.
  • S. AMAUDRIC du CHAFFAUT, La Terre et la vie. 4 milliards d'années d'Histoire,
  • CRDP de l'académie de Grenoble, 2008
  • L. ALLANO et A. CLAMENS, L'évolution, des faits aux mécanismes, Ellipses, 2000.
  • www.cnrs.fr/cw/dossiers/dosevol/accueil.html
  • http://ncseweb.org/evolution (en anglais)
  • www.evolution.berkeley.edu (en anglais)
  • "Darwin - l'évolution quelle histoire!", Le Monde hors-série, avril-mai 2009

Lire au collège, n°83 (03/2010)

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