Actualité du livre

Notes de lecture ("Lire au collège, numéro 83")

Romans

Les Penderwick : l'été de quatre soeurs, de deux lapins et d'un garçon très intéressant
Jeanne Birdsall.
Gallimard Jeunesse, 2008

Quatre soeurs et leur père passent trois semaines de vacances dans une location située au coeur de la magnifique propriété de la sévère madame Tifton. Elles ont entre douze et quatre ans, chacune a un tempérament bien marqué. Elles adorent leur père qui est veuf et les chérit. Leur villégiature les enchante encore plus lorsqu'elles se lient avec Lucas, le fils unique de la propriétaire. Ce garçon s'entend mal avec sa mère et la venue de ces filles est pour lui une réelle source de bonheur. Pour tous, cet été-là aura des saveurs inoubliables et particulières.

Un roman qui fleure bon les souvenirs d'enfance, avec un brin de nostalgie et de désuétude.

On s'abandonne avec délice au milieu de ces pages remplies de joie, d'amitié, d'humour. (6e-5e)

Robert Roussillon.

Le swing des Marquises
Muriel Bloch et Marie-Pierre Farkas.
Naïve (collection Naïveland), 2008

Dans la Nouvelle-Orléans de 1891 sévit la ségrégation raciale. Pourtant Eléonore est là pour retrouver Jim, le beau musicien noir, père de sa fille Carmel qui l'accompagne. Il est insaisissable et lorsqu'ils se revoient enfin, force est de constater que c'est un homme instable, qui vit au jour le jour par et pour la musique. Cependant, il faut aller de l'avant. Carmel grandit vite et marche sur les traces de sa mère, peu encline aux règles sociales.

Les années défilent à un rythme soutenu dans ce volume qui fait suite au " Souffle desMarquises " (Lire au collège numéro 81, hiver 2008).

Musique, fêtes endiablées, torpeur et violence jalonnent ce roman dont la véritable héroïne est Carmel, métisse franco-américaine dans une Amérique loin d'être un Eldorado pour tout le monde. Un troisième opus est attendu, cependant il faut souhaiter qu'il soit moins " essoufflé " que celui-ci.

(5e-4e)

Robert Roussillon.

Le garçon qui voulait changer de nom
Bodil Bredsdorff.
Thierry Magnier (collection Romans), 2008

Voici le dernier opus des " Enfants de la baie aux Corneilles ". Lors des volumes précédents, un personnage prenait le devant de la scène et accomplissait, d'une certaine façon, son destin. C'est au tour de Dap qui exige désormais qu'on l'appelle par son vrai prénom : Alek. Il part en ville retrouver son frère Ravnar qui rumine un chagrin d'amour au point de se négliger totalement. Dap obtient sans problème un travail mais se heurte vite à une dangereuse réalité : des naufrageurs, aux mains desquels il arrache Thala, une jeune fille promise à une mort certaine. De fait, Alek avance à grands pas dans sa vie d'adulte. Pourtant, comment aider Ravnar et Thala ? Et si la baie aux Corneilles était le seul endroit sur terre pour se réconcilier avec soi-même ? L'auteur clôt une tétralogie de qualité dans laquelle elle recompose le cycle de la vie humaine comme dans un théâtre de marionnettes. Elle reste modeste dans les ambitions de ses personnages, les anime de sentiments universels et agite toujours les fils de la tendresse et de la solidarité entre eux. (6e-5e)

Robert Roussillon.

Airman
Eoin Colfer.
Gallimard Jeunesse, 2008.

L'imagination débridée d'Eoin Colfer saisit à nouveau le lecteur avec ce bon roman d'aventure qui fait la part belle aux balbutiements de l'aviation. Tout prédestine Conor Broekhart a une existence heureuse. Né, de manière impromptue, dans un ballon dirigeable de parents proches du roi Nicolas qui gouverne les îles Salines, c'est un garçon vif, audacieux, avec d'incroyables projets en tête. Cependant, une terrible machination l'expédie dans un bagne sordide. Coupé de tout, il lutte pour résister à la violence ambiante. Pour tenir le coup, il nourrit des rêves de vengeance et attend son heure.

Les péripéties s'enchaînent et malgré la noirceur de certaines situations, l'humour ne manque pas. Conor est un sacré personnage ! On l'accompagne avec sympathie à travers ses déboires et l'on jubile lorsque sous le nom d' " Airman ", il s'impose en justicier. (6e-5e)

Robert Roussillon.

Coraline
Neil Gaiman.
Éditions Albin Michel (collection Wiz), 2009

Coraline vient d'emménager dans une grande maison où résident plusieurs propriétaires. Comme ses parents sont trop affairés pour s'occuper d'elle, la jeune fille décide de jouer à l'exploratrice. Ainsi, en ouvrant une porte condamnée, elle pénètre dans un appartement presque identique au sien dans lequel vivent ses "autres parents". Copie conforme de ses véritables parents, ils possèdent néanmoins des boutons de chemise à la place des yeux et prêtent une grande attention à Coraline. Le soir venu ils lui proposent de lui coudre des boutons sur les yeux afin qu'elle puisse rester pour toujours avec eux. Effrayée, Coraline parvient à s'enfuir mais de retour dans sa véritable demeure, elle découvre que ses parents ont disparu. Avec pour allié un chat noir, elle décide de retourner dans "l'autre monde" pour les sauver.

Grâce à une imagination débordante et à un indéniable talent de conteur, Neil Gaiman réussi à nous emporter dans un univers étrange et inquiétant. Ainsi, ce roman pourrait être défini comme une réécriture d'Alice aux pays des merveilles de Lewis Carroll transposé dans l'univers beaucoup plus sombre de Tim Burton. Le film d'animation Coraline (sorti en salle le 10 juin 2009) respectera cette veine. En effet, le roman a été adapté par Henry Selick, le réalisateur de L'Étrange Noël de Monsieur Jack dont le scénario a été écrit par Tim Burton. Déjà salué par la critique, le film en 3D pourrait connaître le même accueil que le roman réédité à cette occasion par Albin Michel dans la collection Wiz. Qualifié de chef d'oeuvre de la poésie fantastique, ce conte noir qui allie l'humour au cauchemar, nous plonge dans notre inconscient et dans nos peurs enfantines tout en mettant en scène des protagonistes étonnants : un chat sarcastique, une jeune aventurière, "un vieux toqué" qui prétend posséder un cirque de souris savantes ou encore d'anciennes actrices excentriques toutes rondes.

Inquiétant et angoissant, ce livre marqué par un fort suspense et de multiples rebondissements est adapté aux adultes et aux adolescents qui n'ont pas peur du frisson. Grâce à une écriture efficace, des thèmes universels et des personnages drôles et attachants, Coraline nous procurera une bonne et agréable lecture. (5e-4e-3e)

France Jourdy.

Un amour de petite soeur
Roger Judenne.
Oskar jeunesse, 2008

Cinara, 16 ans et Mélisse, 15 ans sont frères et soeurs. Adoptés de deux contrées différentes, l'un du Cambodge et l'autre de la Réunion, ils forment avec leurs parents une famille unie et complice.

Cet été, ils s'envolent vers l'île natale de Mélisse qui a choisi cette destination pour les vacances. Alors que la mère s'inquiète du retour de sa fille vers ses racines, Mélisse, quant à elle, témoigne d'une décontraction manifeste et ne semble pas vouloir retrouver sa mère biologique. Parallèlement, Cinara prend conscience de son dilemme : il éprouve un amour plus que fraternel envers sa soeur, une jeune fille coquette, capricieuse et provocante. À la fin du roman on apprendra que ses attitudes et le but de ce voyage ne s'avéraient être qu'un prétexte pour Mélisse. En effet, elle aussi amoureuse de son frère, elle cherchait ainsi à lui faire admettre leurs différences et lui faire comprendre que leur amour n'est pas incestueux.

La lecture de ce roman nous permet de découvrir l'île de la Réunion et nous plonge au coeur du conflit intérieur qui déchire le narrateur, en l'occurrence Cinara. En effet, l'histoire d'amour, rendue possible mais aussi complexe par la situation dans laquelle se trouvent les personnages, est le thème principal du roman. Entre " tragédie grecque " et roman sentimental marqué par de nombreux clichés, le sujet grave et difficile dont traite le livre contraste avec la légèreté du style employé. Il peut aussi poser problème quant à son manque de profondeur et à la morale ambigüe qui ressort du roman : la complicité du père semble en effet vouloir nous indiquer que l'amour entre le frère et la soeur adoptés est toléré - ce que, par ailleurs, interdit la loi. Ce roman est néanmoins susceptible d'intéresser les adolescents et plus particulièrement les jeunes filles pour son thème. De plus, l'histoire témoigne d'une simplicité stylistique qui la rend aisément accessible et agréable à la lecture. (4e)

France Jourdy.

Kmille fait son blog
Cécile Le Floch.
Rageot-Éditeur (collection Rageot romans), 2009

La vie de Camille, 13 ans, a basculé le jour où elle a eu un accident de voiture. Paralysée des membres inférieurs, elle doit désormais retourner en classe avec " sa moitié ", son fauteuil roulant. Pour faire face à ces changements et pour reconquérir une forme de liberté, Camille décide de créer un blog.

Construit sur la forme d'un blog, ce roman pourra, tout particulièrement, attirer l'attention des jeunes filles. En effet, dans chaque " billet " (chapitre), Camille nous parle de sa vie d'adolescente : de ses parents, de sa meilleure amie, des garçons, de sa vie de collégienne...L'héroïne se singularise néanmoins de celles que l'on a l'habitude de rencontrer dans ce même type de roman car elle est handicapée. L'auteur évoque ainsi les difficultés à vivre sur un fauteuil roulant à cette période de la vie et nous parle du regard social sur le handicap. Elle nous interpelle et nous donne à réfléchir. Pour y parvenir et écrire une histoire réaliste, Cécile Le Floch a recueilli des témoignages dont ceux de médecins et de kinésithérapeutes spécialistes du handicap. La vraisemblance du récit tient également à la forme moderne et intime du roman et au langage qu'utilise Camille pour s'exprimer. Ainsi, sans présenter un réel intérêt d'un point de vue littéraire, ce roman est néanmoins facile et agréable à lire. Du fait de sa forme hybride entre le roman et le blog, il pourra sans doute plaire aux adolescents qui préfèrent Internet à la lecture. Un roman idéal en tout cas à classer dans le dossier du présent numéro "Education aux médias" (5e)

France Jourdy.

Le Meilleur des dictateurs
Bruno Paquelier.
Éditions Oskar Jeunesse, 2009

Le Meilleur des dictateurs est une nouvelle émission de télé-réalité qui bat tous les records d'audience. Les candidats au programme doivent incarner pendant une semaine un dictateur célèbre du XXe siècle choisi par tirage au sort et résoudre des énigmes le concernant. Celui qui sera jugé le plus crédible par les téléspectateurs gagnera trois millions d'euros. Cette semaine, les nouveaux candidats ont pour mission de se mettre dans la peau d'Hitler, au grand dam de Célestin Bertinaud. Le président de l'association D.E.H.O.R.S. lutte en effet contre cette émission qu'il juge immorale et dangereuse.

Alors que les émissions de télévision fleurissent dans nos programmes télé, Bruno Paquelier écrit un livre pour nous faire réfléchir sur "le pire" que pourront diffuser les écrans de demain : " [...] [D]épêchons-nous d'en narrer les outrances avant qu'il ne prenne corps sur nos écrans. Un cauchemar nocturne est toujours préférable à une réalité tragique qui se donne à voir devant des millions de téléspectateurs..." explique l'auteur dans l'avertissement qui ouvre le roman. Le livre nous présente donc les outrances de la télévision et les dangers que représente un tel jeu auprès, tout particulièrement, de la nouvelle génération. L'émission banalise en effet un fait historique majeur. Le roman dénonce, également, les mécanismes de la télé-réalité : les techniques utilisées pour fidéliser et séduire le public, l'emprise de la production sur les candidats ou encore la manipulation indirecte des votes des téléspectateurs. Souvent intéressé par ce genre de programme, le lectorat pourra ainsi comprendre qu'il doit rester méfiant et distant vis-à-vis de la télé-réalité. Par ailleurs, en se situant dans un avenir proche, ce roman, facile à lire, est réaliste. Ainsi, on peut être surpris qu'il prenne une tournure proche du fantastique. En effet, Michel, l'un des quatre concurrents, possède le don de revivre un événement du passé après avoir subi une émotion forte. Ses capacités et son identité vont donner un tour inattendu à l'émission mais aussi au roman. Il va permettre au Meilleur des dictateurs de se terminer sur une touche optimiste quand aux écrans et à la conscience morale des hommes. A classer également dans le dossier de ce numéro "Education aux médias". (5e)

France Jourdy.

Il était une fois dans le Nord
Philip Pullman.
Gallimard Jeunesse, 2008

Après " Lyra et les oiseaux " (Gallimard Jeunesse, 2003), l'auteur exploite à nouveau le monde foisonnant de sa célèbre trilogie " A la croisée des mondes " dans ce joli volume toilé qui joue aussi la carte de l'interactivité en proposant des copies de documents tenus en main par les personnages. Lee Scoresby, aéronaute texan, arrive à Novy Odense, île hypothétique du Grand Nord, où règne une ambiance délétère. Un politicien véreux cherche à gagner des élections, un industriel sans scrupules maintient une chape de plomb autour de ses affaires, un capitaine au long cours est menacé ...Le jeune aérostier s'allie à Iorek Byrnison, un ours en armure, pour imposer justice et bon droit. Le début d'une belle amitié. Cela se lit vite et donne vraiment envie de se plonger ou replonger dans les volumes désormais cultes des " Royaumesdu Nord ", " La tour des Anges " et " Le miroird'ambre ". (6e-5e)

Robert Roussillon.

Tu es libre !
Dominique Torres.
Bayard Jeunesse (collection Estampille), 2008

Amsy et ses parents sont esclaves dans une tribu touareg du Niger, au vingt et unième siècle !

Se rebeller contre leur sort ne les effleure pas, même si depuis peu l'unique fille de la famille a été vendue. Lorsqu'un inconnu propose la liberté à Amsy, cela le laisse perplexe. Il craint pour la sécurité de ses parents, pour la sienne aussi. Et puis, de quoi vivra-t-il ? Pourtant, il se laisse convaincre : l'aventure en vaut la peine.

L'auteur, grand reporter, connait bien son sujet. Elle dénonce de manière simple, honnête et courageuse l'esclavage contemporain en Afrique. Elle ne propose pas un brûlot mais éclaire notre esprit sur une pratique encore bien répandue, même si elle est jugée criminelle par de nombreux pays.

(6e-5e)

Robert Roussillon.

Bandes Dessinées

Je mourrai pas gibier
Alfred.
Delcourt, 2009

Après Pourquoi j'ai tué Pierre ?, l'auteur de bande-dessinée Alfred s'est lancé dans l'adaptation d'un roman " coup de poing ", Je mourrai pas gibier de Guillaume Guéraud. Déjà, lors de sa sortie en février 2006, les débats avaient été vifs : doit-on mettre entre toutes les mains un roman qui évoque le coup de folie meurtrier d'un adolescent ? L'adaptation, fidèle au texte original, retrace en effet le parcours de Martial, dans un village où les querelles de clocher se cristallisent autour du profil professionnel. Ici, on a que deux possibilités : on travaille à la scierie ou dans les vignes. Martial s'y refuse et part à l'internat étudier la mécanique. Quand il revient les weekends, c'est pour assister, impuissant, à la violence gratuite et méchante de son frère envers "l'idiot du village". Le jour du mariage de son frère, Martial tire dans la foule, tuant plusieurs membres de sa famille, avant de se jeter par la fenêtre.

L'adaptation d'Alfred est remarquable. L'enfermement, le mal-être, le contexte social étouffant du village de Mortagne sont parfaitement traduits. L'incapacité de l'adolescent à communiquer, sa confusion, est mise en scène avec talent, à l'image de la couverture qui le montre fusil en main, assailli d'images, de personnages ; autant d'ingrédients qui rendent l'issue tragique inéluctable et qui dans le dessin d'Alfred, habitent véritablement Martial. Au centre du récit, une pleine page nous montre le personnage principal, assis sur un tabouret : il "rumine", il interroge tous ces visages, toutes ces vies "petites"; et le verbe "ruminer", présent huit fois dans la page, se transforme peu à peu en un gribouillis illisible, donnant une sensation définitive d'enfermement. Le huit-clos sordide inventé par Guéraud s'exprime ici grâce à une palette de couleur restreinte, grise, sombre ; les décors sont réduits à leur plus simple expression, souvent en aplats de couleurs. Car ce qui compte ici, c'est la psychologie des personnages, qui évoluent dans un monde violent, sans perspective. Les traits des personnages sont flous, excessifs. Alfred fait le choix du noir et blanc et d'un cadrage décentré pour les différents meurtres qui ponctuent la scène finale. Mise en exergue ou mise à distance ? Dans les deux cas, cette bande-dessinée permet d'évoquer le mal-être adolescent qui, malheureusement, ne s'exprime pas uniquement dans la fiction, comme nous le rappelle la récente fusillade au lycée de Winenden en Allemagne.

Perrine Devevey.

La journée d'un journaliste américain en 2889
Monsieur Guerse.
6 pieds sous terre, 2009

Nous sommes ici dans la droite ligne de notre dossier "Education aux médias", mais le lecteur voudra bien se reporter également dans le présent numéro à la rubrique "Littérature classique" où Michel Leroux traite du texte original de Jules et Michel Verne.

Donner à lire ou à relire les grands classiques de la science-fiction grâce à la bande-dessinée : tel est le parti-pris de l'éditeur de cette bande dessinée Et c'est par le texte de Michel Verne que commence la collection "Science-fiction pour tous", avec Monsieur Guerse comme dessinateur. Levons tout de suite l'ambiguïté sur le nom de l'auteur : si l'on en croit le dossier pédagogique qui accompagne la bande-dessinée, l'auteur véritable de ce célèbre roman serait Michel Verne, fils de Jules, qui pour s'assurer une plus grande audience, l'aurait publié au nom de son père - celui-ci en ayant assuré la traduction par la suite. Voilà pour la paternité de l'ouvrage original. Son histoire est simple : on suit la journée de M. Bennett, directeur du Earth Herald, journal à très grand "tirage", transmis par ligne "téléphotique" (image+son) à ses millions d'abonnés. C'est une plongée dans un groupe de presse façon Ruppert Murdoch des années 2880. On découvre ainsi les prouesses techniques imaginées par ce magnat de la presse, son influence sur le monde politique, judiciaire et économique. On rentre très facilement dans cette bande-dessinée en noir et blanc. Ainsi, un des atouts majeurs pour encourager les jeunes lecteurs à plonger dans cette histoire est l'humour : des relations conjugales tendues de Bennett aux hémorroïdes du président, le ton est au second degré, à la démesure. La démesure c'est aussi et surtout celle du personnage, de ses ambitions. Pourtant il y a là une troublante actualité dans cette description d'un groupe de presse omnipotent. Autre composant d'un possible succès : la simplification et l'adaptation d'un texte de la fin du XIXe au vocabulaire et au rythme actuel. Le texte original commence par une longue description du contexte de l'an 2889. Ici Monsieur Guerse distille les informations au fil des images et des pages. Par exemple, certains éléments de compréhension sont donnés dans les articles lus par les reporters. De même, il ne s'encombre pas des termes techniques inventés par Michel Verne : le téléphote n'est jamais cité, bien qu'il entre en scène dès la première page - les amoureux du roman pourront le déplorer. Toujours est-il que le but semble atteint : la bande-dessinée est accessible, très agréable à lire, et le second degré que les élèves auraient eu du mal à discerner chez Verne est ici évident. De même, le dessin est agréable, soigné, les décors riches. On retrouve dans ces éléments comme dans les personnages, les ingrédients d'un récit fantasmé au XIXe .

Cette bande dessinée est donc une adaptation de qualité d'un grand classique de la science-fiction, genre littéraire au programme des classes de 4ème. Le dossier pédagogique accompagnant la bande dessinée sera certainement peu lu par les élèves, mais constitue un éclairage intéressant pour les enseignants sur la genèse du texte, sa paternité et son ancrage dans l'histoire des découvertes. Il est toutefois gênant qu'un ouvrage visant les plus jeunes comporte un nombre important de fautes d'orthographe. (4e)

Perrine Devevey.

Un espion chez Gutenberg
Olivier Melano.
L'école des loisirs, 2009

Publié à L'Ecole des Loisirs, cet album offre, grâce à la fiction, un regard nouveau sur Gutenberg et l'invention du livre et de l'imprimerie. Car si cette histoire est fausse, elle n'en est pas moins savoureuse.

Dans l'atelier de M. Gutenberg, quelque chose se trame. Et même les membres de la famille en ignorent tout. Les deux enfants, Lotte et Hans, tombent un jour nez à nez avec un intrus, qui a tout l'air d'espionner le travail de leur père. Car l'imprimerie remet en cause le savoir-faire des moines copistes et son découvreur n'a pas que des amis. Pour préserver cette invention révolutionnaire, les deux enfants se lancent dans l'aventure.

L'histoire est simple, accessible, et l'on suit avec intérêt les péripéties des deux jeunes héros. Quant à la mise en page, elle oscille entre album et bande-dessinée : on retrouve un découpage en vignettes, mais elles sont muettes. Le texte est inséré entre les cases. Cela rend certes la lecture fluide, mais on peut déplorer la rigidité et le manque d'originalité de cet album. Le dessin lui-même est un peu "vieillot". Il faut toutefois saluer la qualité documentaire des illustrations d'Olivier Melano, comme du dossier qui clôt l'album. En effet, le circuit et l'histoire du livre sont très fréquemment étudiés en 6ème. La qualité du texte et de l'iconographie de ce complément en fait un outil intéressant pour la classe. Quant au récit, gageons qu'il permettra aux élèves de découvrir ou redécouvrir les origines du livre avec grand plaisir.

Perrine Devevey.

Essai / Témoignages

Surveillance globale. Enquête sur les nouvelles formes de contrôle
Éric Sadin.
Climats / Flammarion, 2009

Nous laissons en permanence des traces numériques à partir de nos actes quotidiens (achats avec cartes de crédit, numéros de téléphone appelés, modes de transport, navigations sur le web, échanges de courriels...). Ces données individuelles constituent des doubles virtuels dans les réseaux numériques et les banques de données. De plus nous livrons volontairement nos photos, nos émotions, nos goûts, nos relations et nos pratiques sur des blogs ou des réseaux sociaux privés de droit américain comme Facebook. Ces données une fois croisées et recoupées permettent de dresser de nous des cartographies relationnelles et comportementales qui intéressent les pouvoirs politiques et les agences de marketing.

Les attentats de 2001 et la lutte contre le terrorisme ont constitué une rupture historique en légitimant le contrôle permis par les technologies numériques que l'auteur liste et décrit dans son essai (interconnexion, interopérabilité, géolocalisation, vidéosurveillance, data mining, biométrie, puces RFID, nanotechnologies, voyeurisme et exhibitionnisme généralisés).

Les politiques sécuritaires des Etats démocratiques amènent paradoxalement ceux-ci à surveiller de plus en plus près les pratiques politiques, sociales, thérapeutiques, religieuses, sexuelles des citoyens et à pénétrer de plus en plus dans leur intimité ou même leur corps. L'âge de la peur dans lequel nous vivons va de pair avec notre goût pour la "servitude volontaire" que décrivait La Boétie.

Il est temps pour les citoyens de prendre conscience de la situation, de moduler leurs usages des objets interconnectés et d'élaborer des lois pour fixer des limites absolument incontournables à cette inflation de dispositifs de contrôle au nom de principes démocratiques inaliénables. Sinon, nous risquons de vivre dans un univers social plus effrayant encore que le monde inventé par Orwell. (enseignants)

Daniel Salles.

Grand reporter
Florence Aubenas.
Bayard, 2009

Si toutes les conférences organisées par le Centre dramatique national de Montreuil et destinées aux enfants de plus de 10 ans, et à ceux qui les accompagnent, sont de la même tenue, on conseille de s'abonner à la collection !

Nul besoin de présenter Florence Aubenas dont les qualités humaines et professionnelles sont appréciées de tous, même si elle la réputation d'avoir mauvais caractère car elle dit " non " à certaines commandes de ses rédacteurs en chef.

Cette " spécialiste de l'inattendu " communique dans cette conférence sa passion du reportage et raconte comment un métier embrassé un peu par hasard est devenu une vraie vocation. " Ce que j'aime, c'est cette humanité nue, ces gens ordinaires tout à coup confrontés à l'extraordinaire, emportés malgré eux dans la tempête et qui n'auront jamais de statue", précise-t-elle.

Elle expose les difficultés de son métier notamment celle de faire publier ses reportages par les rédacteurs en chef. Elle insiste sur le fait qu'il faut toujours aller sur le terrain vérifier les informations que les autorités donnent dans les conférences, qu'il faut sans cesse poser les questions qui dérangent.

Son amour du métier l'autorise à émettre des critiques contre les journalistes : " Or, la profession s'apparente de plus en plus à un statut social, une position enviable et privilégiée. " Elle dénonce aussi ceux qui profitent de la détresse et de la vulnérabilité des gens atteints par des faits divers pour leur voler des photos afin de les publier.

Dans la séance des questions, elle revient avec pudeur sur sa captivité en Irak, son " accident du travail ". Elle explique qu'il faut savoir gérer sa peur, mais qu'elle a eu vraiment peur à cette occasion. De plus avec l'âge, les reporters deviennent de plus en plus fragiles, sensibles.

Elle revient également sur l'affaire d'Outreau où elle a eu l'impression que son travail servait à quelque chose. "Le journaliste, pour moi", conclut-elle, "est un métier d'engagement, dans tous les sens du terme". Un petit livre certes, mais un grand témoignage de journaliste !

Daniel Salles.

Caméra au poing
Christophe de Ponfilly.
Arthaud, 2009

Comme le dit dans sa préface Atiq Rahimi, l'auteur de Terre et cendres, Christophe de Ponfilly est mort de " guerre lasse ", désespéré par la mort de son ami le commandant Massoud et par l'indifférence du monde vis-à-vis du peuple afghan.

Dans ce livre inachevé au moment de son suicide, Christophe de Ponfilly raconte comment en 1981 il est " entré clandestinement en Afghanistan et tout aussi clandestinement dans le métier de grand reporter de télévision ". Jusque là il avait gagné sa vie en écrivant, avait donné leur chance à des apprentis cinéastes qui réalisaient des films en super-8 et était devenu directeur de la rédaction de l'encyclopédie Le Grand quid illustré.

Pour pouvoir financer ses longs déplacements, il créa en 1983 l'agence Interscoop dans le but de réaliser des films sensibles qui témoigneraient des réalités du monde et particulièrement de la tragédie de l'Afghanistan qui l'avait " piégé ". Pendant vingt-cinq ans d'engagement et de lutte contre la dégradation de la télévision victime de l'audimat et de l'audience à tout prix, l'agence a produit près de cent films. Parmi eux quarante-six (dont douze en Afghanistan malgré les risques et les conditions éprouvantes) réalisés par Christophe de Ponfilly. Ils connaîtront un succès d'estime mais toucheront un public restreint.

C'est le commandant Massoud, dont il livre un portrait admiratif, qui lui confiera un soldat russe qu'il vient de libérer. Ce dernier sera hélas repris par une faction afghane et mourra dans une tentative d'évasion. Ce traumatisme est à l'origine du film de fiction l'Etoile du soldat dont Ponfilly raconte le tournage difficile dans la deuxième partie de cet ouvrage posthume où il tient la chronique de ce retour en Afghanistan. Il espérait toucher ainsi un plus large public.

Ce livre témoigne de la force de l'engagement et de l'éthique d'un homme qui affirmait : " La meilleure façon de faire oeuvre utile, durable et précieuse, c'est d'être attentif au monde et de filmer avec application et honnêteté les êtres humains dans leur vérité. "

Daniel Salles.

Pédagogie / Réseau SCEREN

Lire avec les nouvelles technologies
Argos n°44, Décembre2008

Avant le dossier central, on appréciera le discours de jury du Capes interne de documentation par madame Blanquet sur le thème de " la mutation des métiers de l'information ". Il met en lumière l'apparition de documentalistes web2.0 : " Ce que l'on attend du documentaliste désormais, c'est de savoir rechercher, traiter, produire et diffuser de l'information, en y incorporant de la valeur ajoutée en vue de satisfaire les besoins des usagers et en tenant compte de leurs participations. " A noter également des pistes d'exploitation du thème de la robotique dans la littérature de jeunesse.

Le dossier est organisé en 3 parties. La première est centrée sur les stratégies, les processus en cours et la nature des difficultés rencontrées par le déploiement des ENT. Un compte rendu de l'ouvrage publié en 2007 par l'Observatoire national de la lecture et intitulé " Lecture et technologies numériques " ouvre cette partie. Philippe Tassel, qui publie des romans pour les plus jeunes sur son site http://lencrier.net/, la termine par des considérations sur le livre nu...mérique.

La seconde partie vise à démontrer la nécessité de la cohérence entre les enjeux et les actions menées à travers des exemples de dispositifs institutionnalisés comme eTwinning http://www.crdp.ac-grenoble.fr/actu/eTwinning/.

Sont ensuite décrites dans la troisième partie une utilisation des podcasts à l'école d'Orthevielle, celle d'un tableau numérique interactif au collège Pierre Mendès-France (lire le Petit Poucet), celles d'un blog littéraire dans un lycée d'Alfortville et de Louhans.

Daniel Salles

Les classiques de la littérature pour adolescents
Lecture jeune, mars 2009, n°129

Nous ferons le tour de ces actes d'une journée d'études en quelques questions :

Qu'est-ce qu'un classique de la littérature jeunesse ? Durée, pluralité des lectures possibles, possibilité d'une transmission, intemporalité, universalité, notoriété, consécration scolaire sont des caractéristiques évidentes mais aussi problématiques pour les critiques. De plus cette littérature reste encore une affaire de spécialistes. L'Ecole est la véritable instance de consécration, quand ce n'est pas le cinéma comme c'est arrivé pour les Chroniques de Narnia. L'originalité des textes les plus forts les dessert.

Qu'est-ce que l'adolescence pour la littérature ? L'idée de l'adolescence ne cesse de bouger et chaque génération se fabrique sa propre représentation en liaison avec un " livre culte ".

Qu'est-ce que lire les classiques à l'école ? C'est pour le professeur être dans la tension entre le lecteur et le texte, dans une approche humaniste de la culture humaniste. Autrement dit, mettre en place des stratégies pour rapprocher les oeuvres des lecteurs et s'intéresser à la manière dont le lecteur reçoit le texte. Sans oublier de s'interroger sur cette activité " lire les classiques " : l'essentiel est de considérer que la littérature aide à réfléchir sur le monde. Les élèves abordent les oeuvres par les affects et les valeurs. Tout cet artisanat du métier de professeur ne peut s'acquérir sans une formation professionnelle !

Quels sont les modes de consécration culturels ? On pourra le découvrir à travers l'exemple du Seigneur des anneaux . Si l'on ne conserve que le prisme de l'éducation aux médias, on peut noter qu'aller voir le film avec des amis influence le processus d'attribution de sens au film ou que les magazines pour adolescents différencient le discours d'accompagnement en fonction du sexe de leurs lecteurs.

Dans cette logique, on fera l'impasse sur la politique des éditeurs autour des " classiques " ou sur la gestion d'un fond de classiques en bibliothèque pour terminer avec les fanfictions , mot qui désigne au départ au départ des suites de Star Trek publiées dans des fanzines et maintenant des récits dédiés à des oeuvres sur Internet. Ces récits utilisent des procédés narratifs classiques et sont la preuve que les jeunes lisent et écrivent (ou " bricolent " comme aurait dit Michel de Certeau) ! Hélène Sagnet, la directrice de la revue, étudie comment s'est constituée la communauté de fans de Fascination (chapitre 1 de Twilight, cette version romantique du vampirisme) : avant le marketing à outrance lié au film, il existait des milliers de blogs, des forums, des fanfictions pour prolonger l'univers et rester avec les personnages.

Daniel Salles

Medialog 69
CRDP de Créteil

La revue fête ses vingt ans et réaffirme ses convictions sur la place des TIC dans tous les niveaux d'enseignement, sur la difficulté de leurs usages, sur la nécessité de la formation et de l'information. Si la revue papier a encore toute sa place, son site internet est en train d'être rénové pour notamment offrir des ressources complémentaires aux lecteurs.

L'article " Diapos en ligne ...exposés en classe " qui propose pour les SVT à partir des applications en ligne de Google d'encourager les élèves à appuyer leur exposé oral sur la projection d'un diaporama peut fournir des pistes aux professeurs de lettres.

La présentation du logiciel gratuit Didapages qui permet de créer ses propres outils pédagogiques interactifs sous forme de livres virtuels en flash en intéressera plus d'un également.

Enfin dans un article disponible en ligne http://medialog.ac-creteil.fr/ARCHIVE69/juvenile69.pdf Cédric Flickiger montre que les pratiques juvéniles des adolescents sont empreintes de pragmatisme et difficilement transférables dans un contexte scolaire. Digital natives oui, mais l'apprentissage à l'école est nécessaire !

Daniel Salles

Parole
Revue de l'institut suisse Jeunesse et médias, janvier 2009

La couverture nous promet un univers délicat : il s'agit d'une oeuvre de Bernard Jeunet, qui sculpte le papier et photographie ses créations pour réaliser des albums. Son interview est en ouverture de ce numéro.

Nous partons ensuite découvrir la littérature jeunesse aux Etats-Unis. Etienne Delessert (responsable entre autres du site Ricochet-jeunes.org) dresse un tableau pessimiste d'un monde où seul faire du fric compte. Les lois du marché et des actionnaires n'ont rien à faire de la créativité et les petites cellules d'édition indépendantes n'existent pas. Art Spiegelman et son épouse Françoise Mouly se battent cependant pour développer la graphic novel (bande dessinée sophistiquée).

Pour compléter le dossier que l'Ecole des lettres collège n°3 a consacré à La Case de l'Oncle Tom, on lira avec profit l'article d'Isabelle Guillaume qui montre comment le destin récent des Etats-Unis s'est reflété dans la presse jeunesse : " Tout en enregistrant un peu de la vision fugace de la presse et de l'opinion publique, leurs auteurs ont surtout donné une nouvelle actualité à des représentations romanesques datant de plus d'un siècle. "

Au Mexique, l'Etat est intervenu massivement dans la promotion de la lecture du livre jeunesse. D'où l'émergence des livres d'images. Du côté des auteurs Francisco Hinojosa a connu un grand succès avec La peor señora del mundo, d'autres s'illustrent dans les registres de l'absurde et de la caricature, les récits biographiques pullulent. Mais les pauvres sont peu présents dans la littérature jeunesse mexicaine...

On retiendra enfin de ce numéro une étude sur l'index culturel qu'est la couleur et sa place dans l'album à l'heure de la mondialisation. Jean Perrot, auteur de Mondialisation et littérature de jeunesse, Cercle de la Librairie (coll. Bibliothèques, 2008) chroniqué dans la revue, évoque des albums où la couleur joue un grand rôle et les classe dans des catégories comme l'Occident et les visages de l'Autre, le " gothique " contemporain, violence et " société du spectacle ", de l'art tribal au postmodernisme.

Daniel Salles

Théâtre/cinéma : les inséparables ?
Scérén / CRDP Pays de la Loire (collection Carnets du Pôle), 2009

Le Pôle de ressources pour l'éducation artistique et culturelle (PREAC) Théâtre Angers-Nantes diffuse à travers la collection "Carnets du Pôle" les traces des séminaires qu'il organise chaque année. Chaque numéro est organisé autour de trois rubriques : le dit de l'érudit, le dit du pédagogue, le dit de l'artiste.

Il s'agissait cette fois de questionner l'utilisation dans la classe des nouvelles ressources filmiques et numériques pour explorer le fait théâtral et sensibiliser les élèves au rapport dialectique entre un texte et ses représentations.

Le dit de l'érudit apporte donc des repères théoriques sur les traits distinctifs, les parentés, les inter-relations entre ces deux arts de la représentation que sont le théâtre et le cinéma. Filmer le théâtre c'est un cas particulier de traduction, c'est un choix à faire parmi la diversité des moyens cinématographiques pour s'adapter à l'éclatement actuel des formes théâtrales, c'est un chemin à parcourir entre le documentaire et le théâtre... D'un autre côté, mettre en scène du théâtre ne peut plus se faire sans tenir compte du cinéma qui a modifié le regard du public et des créateurs.

Un enseignant en théâtre et cinéma propose ensuite des outils et des pistes pédagogiques. Sont également présentés les outils disponibles sous forme numérique ou de DVD, une typologie de l'adaptation filmique, un tableau récapitulatif des divergences entre théâtre et cinéma.

Deux artistes exposent enfin leur point de vue sur la question. Frédéric Bélier Garcia nous livre sous la forme de fragments sa réflexion sur des axes théoriques et pratiques qui concernent la différenciation entre l'art théâtral et le cinéma, tandis que Zabou Breitman nous fait partager ses différentes expressions dans le cadre d'un entretien.

Daniel Salles

Enseigner la souffrance et la mort avec " C'était la guerre des tranchées " de Jacques Tardi.
Vincent Marie.
Scéren / CRDP Poitou-Charentes (collection La BD de case en classe), 2009

La guerre de 14-18 est une matrice du XXe siècle. Pour aborder sa complexité et approcher son histoire, le recours aux albums de Jacques Tardi, très documentés, est une bonne piste. Le projet de Vincent Marie dans cet ouvrage est le suivant : " inscrire l'oeuvre de Tardi dans une interrogation sur la visibilité et la lisibilité de la Grande Guerre auprès d'un public adolescent et de fait montrer aux élèves en quoi cette bande dessinée contribue à participer à la construction du champ discursif culturel sur les mémoires de la Grande Guerre. "

L'ouvrage est organisé en trois chapitres qui sont autant d'axes pour aborder l'album de Tardi. L'auteur s'intéresse d'abord au problème de la représentation : comment, pourquoi montrer la guerre en images ? Cette entrée esthétique et artistique consiste à définir l'esthétique tardienne, à rechercher ensuite quelles en sont les influences artistiques (peinture, photographie et cinéma) et pour finir à essayer de définir à partir d'elles une généalogie de l'imagerie de la Grande Guerre. On est dans une logique d'études comparées avec des documents iconographiques et littéraires dont l'auteur fournit quelques exemples, auxquels il faudrait ajouter, me semble-t-il, des reproductions de journaux de l'époque. L'auteur propose de mettre en place avec les élèves une étude de cas sur le traitement cinématographique d'un assaut d'une tranchée ennemie ou des travaux de groupe sur la manière de montrer une guerre moderne chez Tardi (décorum des ruines, industrialisation de la mort, humanité broyée par la guerre, guerre mondiale, engagement total des sociétés).

Le deuxième chapitre est consacré à la " coloration " historique du récit. Même si la bande dessinée de Tardi n'est pas un ouvrage historique, son choix de retracer des micro-histoires à partir d'une solide documentation lui permet de nous plonger dans l'intimité des soldats tout en inscrivant son récit dans la réalité historique. Vincent Marie donne les pistes pour une étude transversale de C'était la guerre des tranchées : repérage des dates, des espaces, des thèmes abordés. Les études de cas consistent en la recherche de la présence de l'eau dans l'univers quotidien des soldats et dans l'histoire du couple Bouvreuil, bel exemple du regard compassionnel empreint de désespoir que Tardi porte sur la guerre.

Pour finir, l'auteur aborde le problème de la mémoire et de l'histoire : il s'agit de rechercher quelles sont les différentes strates mémorielles présentes dans les planches de cette bande dessinée, de réfléchir sur la notion de témoin, sur les rapports entre temps et récit, entre mémoire et oubli ou encore entre vérité et subjectivité. Tardi mélange les citations de la propagande officielle et la réalité atroce des souffrances vécues par les poilus et notamment par son grand-père, s'inspire du travail d'Otto Dix dans une logique pacifiste et crée une oeuvre originale grâce à cette imbrication de plusieurs mémoires. La comparaison avec l'utilisation propagandiste des personnages de Bécassine ou des Pieds nickelés permet de souligner combien les contextes de création et de réception d'une oeuvre sont essentiels dans la construction d'une mémoire iconographique de la guerre de 14-18.

Une abondante bibliographie, des extraits de réflexions d'historien et un abécédaire de la guerre des tranchées complètent très utilement cette étude documentée qui donne toute sa place de médiation culturelle à la bande dessinée.

Daniel Salles.

Premières pages, premières cases. Du roman à la BD,
Didier Quella-Guyot.
Scéren / CRDP Poitou-Charentes (collection La BD de case en classe)

Dans l'introduction Didier Quellat-Guyot se livre à une défense et illustration de l'adaptation en bande dessinée du patrimoine littéraire, nettement plus déconsidérée que l'adaptation cinématographique. De nombreux pédagogues lui reprochent notamment d'être excessivement réductrice, ce qui est une question de pagination et pas de moyen d'expression. Or la collection Ex-Libris de Delcourt a le grand avantage de ne pas imposer de gabarit aux auteurs. La diversité des styles graphiques et des auteurs scénaristes permet de disposer de supports très différenciés.

Didier Quella-Guyot et son équipe ont donc décidé de s'appuyer sur les incipits afin de permettre aux enseignants et aux élèves de comprendre, en les comparant, ce qui distingue la narration romanesque de la narration en bande dessinée. C'est un excellent biais pour découvrir les marques, les spécificités, les contraintes et les atouts de la BD.

Quels sont les éléments conservés, supprimés, modifiés, ajoutés ? En quoi le rythme de la narration est-il bouleversé ? Comment le scénariste, le dessinateur, voire le coloriste participent-ils à la narration omnisciente ? Qui dit ? Qui montre ? Que voit-on ? Quel pacte de lecture ? Autant de pistes d'exploitation que les différents auteurs de l'ouvrage tracent pour nous dans les adaptations du Tour du monde en 80 jours, des Aventures de Tom Sawyer, de l'Ile au trésor, de Robinson Crusoé, du Capitaine Fracasse, de Frankenstein, du Dernier jour d'un condamné.

On appréciera la mise à disposition sur le cédérom PC joint des 73 planches de BD étudiées, des couvertures et pages de garde des albums, des textes littéraires correspondants (en PDF), de documents iconographiques complémentaires, de biblio et sitographies. On dispose en effet ainsi de tout ce qui est nécessaire pour travailler sur les adaptations et on peut projeter en grand format les planches BD étudiées.

Daniel Salles.

Histoire de l'art. Architecture, sculpture, peinture
Jacques Thuillier.
Flammarion, 2009

Une histoire de l'art universel en un seul volume cela suppose évidemment des choix (parler uniquement de l'architecture, de la sculpture et de la peinture) et des partis pris. Ceux de Jacques Thuillier sont les suivants : refus des expressions marginales (oeuvres de la préhistoire et protohistoire et arts premiers), rejets des conventions historiques (comme les catégories art roman, art gothique qui n'ont aucun fondement solide), rejet des vieux déterminismes (les circonstances économiques, sociologiques ou religieuses n'expliquent pas la création des artistes), rejet des mythes de progrès (l'art n'est pas une succession d'avant-gardes).

Il oppose à tous ces abstractions et pédantismes le souci de revenir aux oeuvres mêmes et à son intuition devant elles. Il essaie donc en 640 pages de tracer des " chemins praticables dans la masse énorme des oeuvres et des faits " et de mettre en place les faits principaux.

On comprendra que ses choix méritent discussion : par exemple, Kandinsky est-il assez vite apparu dénué de toute inspiration vigoureuse ?

Un grand mérite de l'ouvrage réside cependant dans le nombre et la qualité des illustrations en couleurs pour un prix très raisonnable.

Daniel Salles.

Notre collaborateur Daniel Salles, accompagné d'Olivier Dufaut, a publié en janvier 2010 Du papier à l'Internet. Les Unes des quotidiens (Ed. Scérén / CNDP), un ouvrage sur l'éducation aux médias et à de nouvelles pratiques de lecture.

Lire au collège, n°83 (03/2010)

Lire au collège - Notes de lecture ("Lire au collège, numéro 83")