Dossier : l'éducation aux médias (II)

Presse régionale et école

Jean-Pierre Spirlet

Entretien avec Jean-Claude Bonnaud (président de l'ARPEJ, directeur général des Dernières Nouvelles d'Alsace et directeur général adjoint de L'Est Républicain) .

Pouvez-vous nous préciser ce qu'est l'ARPEJ ?

L'Association Régions Presse Enseignement Jeunesse a été fondée en janvier 1977 par Jean-François Lemoîne, président-directeur-général de Sud-Ouest, aujourd'hui disparu. Elle réunit les éditeurs de la PQR qui souhaitaient s'organiser pour répondre au véritable raz de marée de demandes locales des professeurs, à l'automne 1976. En effet, la circulaire Haby (BO n°38 du 21 octobre 1976) venait d'autoriser l'entrée de la presse dans le monde scolaire, multipliant les travaux en classe.

Pourquoi selon vous fallait-il introduire la presse à l'école ?

Parce qu'elle est un vecteur essentiel de démocratie, que ce soit par le support papier comme par la voie numérique. Etudier la presse écrite, sa déontologie, ses langages, ses contraintes permet de former les jeunes à l'exercice de l'esprit critique. Et si certains prédisent la disparition du support papier, j'espère que tous les pédagogues réfléchiront à l'ergonomie comparée des différents moyens : le journal papier, comme le livre, permet un maniement rapide et le recours à un système de repères faciles à organiser.

Que répondre à ces élèves qui demandent pourquoi on a encore besoin de journaux alors qu'il y a la télévision ?

La radio et la télévision sont des médias essentiels, complémentaires de la presse écrite : une bonne information passe par la comparaison des trois médias. Ce qu'apporte la presse écrite, c'est la distance avec l'événement, le temps de vérifier et de réfléchir. Pour reprendre un vieil adage, "Les paroles (et les images) s'envolent, les écrits restent."

Quel intérêt prenez-vous à travailler avec des jeunes ?

Ils sont nos futurs lecteurs, et les questions qu'ils posent à nos journalistes sont revigorantes : elles nous apportent un témoignage irremplaçable sur ce que nous faisons, celui d'un regard neuf, découvreur. Ils ont souvent des questions pertinentes, voire incisives. Et contrairement à une idée reçue, ils ne sont pas obnubilés par les supports électroniques : le papier a encore leur faveur, notamment par les magazines.

Quels sont vos rapports avec les enseignants ?

Ils sont demandeurs de contacts avec le monde des médias. Grâce aux stages du CLEMI, ils ont souvent découvert certaines pratiques pédagogiques dès leurs études en IUFM. C'est important pour toute leur carrière. L'éducation aux médias est un mouvement mondial, qui a commencé aux États-Unis dès 1952, et même plus tôt si l'on inclut le travail sur les journaux scolaires, comme l'ont montré les recherches de Jacques Gonnet.

En quoi vos fiches sont-elles différentes de celles du CLEMI ?

Je crois qu'elles sont complémentaires. Le CLEMI a un mode de présentation proche des habitudes des enseignants, de la référence aux programmes, au socle des compétences etc. Ce que nous apportons parfois est l'angle plus professionnel des médias. Par exemple, nous rectifions une erreur pratiquée sur le terrain : lorsqu'il est question de la " théorie des 5 W ", nous rappelons qu'il y a six questions et non cinq (Wh ?, What ?, Where ?, When ?, Why ? mais aussi How ?, le Comment ?, très important). De plus, ce questionnement a été repris au XIXe siècle par les agences de presse chez des rhéteurs de l'Antiquité, donc restons Européens et utilisons le QQCOQP (Qui ?, Quoi ?, Comment ?, Où ?, Quand ?, Pourquoi ?, dans un ordre variable). Le CLEMI nous a aidés à faire connaître cette précision.

En quoi consiste la nouveauté de votre guide La Presse à l'école ?(*)

La grande originalité de ce guide par rapport à ceux qui existent, mais aussi à ceux que l'ARPEJ avait publiés depuis les années 90 est d'être interactif avec notre site web www.pressealecole.fr. Je tiens d'ailleurs à féliciter notre éditeur, Charles-Henry Dubail, de Victoire Éditions, qui a pris le risque de le publier : nous avons parié qu'il était possible de sortir un guide reprenant nos fiches et textes déjà publiés sur le site, en jouant l'interaction entre les deux supports. Les premières réactions des enseignants nous montrent que le pari est gagnant. Le livre et le site se renforcent mutuellement, et le site assure à notre ouvrage imprimé une actualisation constante. De plus, le site offre une exposition téléchargeable gratuitement, ce qui fait trois outils à la disposition des enseignants.

Ne pourriez-vous pas inclure dans ce guide davantage de fiches pour exploiter les sites internet des journaux régionaux ?

Nous l'avons fait avec tous les journaux qui disposent déjà de sites accompagnant une activité pédagogique. Ils ont une fiche chacun. Mais tous les journaux n'ont pas cette démarche, aussi allons-nous proposer dans une deuxième étape un service commun, à l'échelon national, qui s'appuiera sur le livre et le site ARPEJ pour apporter des exercices et des informations à chaque titre.

Pouvez-vous nous rappeler quelques opérations d'éducation aux médias que mène l'ARPEJ ?

Depuis l'an 2000, nous avons développé la campagne " Les jeunes écrivent la France ", qui a permis à des milliers de journalistes en herbe de s'exprimer dans les colonnes de leur quotidien régional. Grâce à l'appui de partenaires, nous avons pu sensibiliser un million de jeunes, les camarades de ceux qui écrivaient, en leur offrant un exemplaire du journal le jour de parution des textes. Cette action s'est étendue avec l'Office Franco-Allemand pour la Jeunesse (OFAJ) : " Les jeunes écrivent l'Europe " est une campagne où des jeunes Français et Allemands co-signent des textes sur leur découverte des deux pays. Plus de 50.000 élèves y participent chaque année. "

Où en est la presse régionale aujourd'hui ? Son lectorat n'est-il pas vieillissant ?

La presse régionale se débat dans un contexte particulièrement difficile à un moment où elle doit faire face à des réformes structurelles dans une conjoncture économique environnementale très dégradée.

Comment pourrait-elle éviter la crise qui menace la presse écrite ?

Elle ne peut pas l'éviter dans la mesure où la presse n'est pas dans une bulle qui la protègerait, pas on ne sait quel tour de main, de la crise environnante. Je rappelle que les journaux sont des entreprises et qu'en ce sens elles sont aussi tributaires des marchés. Or le marché publicitaire souffre énormément. "

Quel nouveau modèle économique pensez-vous qu'il faille mettre en place ?

S'il y avait une recette miracle, il y a longtemps qu'on l'aurait trouvée. La PQR doit garder toute sa place en investissant un maximum de supports afin de " saturer " ses espaces géographique et temporel. Après notre journal classique, diffusé le matin, qu'est-ce qui se passe pour nous, l'information continuant d'évoluer au fil de la journée. Le propos est alors de s'inscrire sur ces nouveaux créneaux qui permettront à nos marques, à nos titres, d'être également présents à différents moments de la journée.

Êtes-vous satisfait par les mesures prises à la suite des États généraux ?

Je ne suis ni satisfait ni insatisfait. Ce qui me préoccupe, c'est de répondre aux grands défis qui nous sont proposés aujourd'hui : nos coûts de production, les développements et diversifications nécessaires. Et pour développer cela, il faudrait des heures.

Que pensez-vous de la suppression totale ou partielle du poste de coordonnateur Clemi dans les académies ?

Je pense que c'est une absurdité : il a déjà été si difficile de faire admettre localement le rôle essentiel de ces enseignants, à peine sont-ils en place que l'on envisage ici où là leur disparition. Sans même un plan d'ensemble national ! Or, le succès de la dernière Semaine de la presse atteste de l'utilité d'un réseau local qui fasse le lien entre les médias et l'enseignement, dans un souci de pluralisme et de droit à l'information.

(*) L' ouvrage collectif de l'ARPEJ auquel il est fait référence dans cet article : La Presse à l'école. Guide de l'utilisation des médias en classe, Victoires Éditions, collection Éducation/Médias. L'adresse de Victoires Éditions : 38 rue Croix des Petits Champs, 75038 Paris cedex 01, www.victoires-editions.fr

Lire au collège, n°83 (03/2010)

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