Dossier : l'éducation aux médias (II)

En direct du Webistan

Propos recueillis par Josette DRIAY et transcrits par Agnès MAROT.

Entretien avec Reza.

Destins croisés ; c'était le nom très évocateur donné à l'exposition de 41 photographies de Reza sur les cimaises du Centre du patrimoine arménien de Valence (Drôme), en septembre 2009.

Un homme, seul devant ses photos, présente son travail, son inspiration, ses aspirations : " Je désire être le témoin de l'histoire avec ce que je sais le mieux faire, la photographie ; mais je tiens également à être la voix de ceux qui n'ont pas de voix. ". " Photographier, c'est capter l'âme de quelqu'un ", ajoute-t-il ; d'où le nombre de photos où le regard est saisi, où une poignée de main est retranscrite par l'image.

On peut ajouter à ces propos un extrait de son interview, disponible sur le site de la BNF : " Je photographie, ou plus précisément, j'écris 'les hommes et leurs histoires'. L'appareil est ma plume, la lumière, mon encre, les pixels, mon alphabet et l'image, ma page d'écriture. Je parle avec les gens, mais aussi je vis avec eux, je respire le même air, je bois la même eau, je ris et je chante avec eux, je partage leur souffrance et leurs joies quotidiennes. C'est sans doute pour cette raison qu'ils ne me considèrent pas comme un intrus, qu'ils m'ouvrent leur coeur et les secrets de leur vie. Quel privilège est ce moment précis où j'ai le sentiment de devenir un avec celui que je photographie ! L'appareil est oublié, la vie normale poursuit son cours, et j'en suis le témoin. "

Chaque photo a une histoire. L'une d'entre elles est particulièrement frappante : celle de femmes afghanes quittant leur village sous une magnifique lumière. Quand Reza a pris cette photo, le " clic ! " de son appareil a effrayé son cheval, qui a fait un écart ; ce mouvement a sauvé la vie du photographe, sur qui on venait de tirer un coup de feu. Il n'existe bien sûr qu'une seule photographie de cet instant.

Reza raconte l'histoire de quelques-unes des photos de l'exposition :

L'enfant devant son livre, Kurdistan, 1980

J'ai voulu saisir le regard perdu de cet enfant de la guerre, devant son livre bien abîmé par l'usage, par les vicissitudes de la situation de guerre. On lit dans ses yeux une interrogation tacite : 'Quelle nécessité d'apprendre à lire dans une telle vie de galère ?'... Cela permet de faire réfléchir les pays dits 'civilisés' aux effets désastreux de la guerre sur les enfants, sur leur éducation. "

Vallée du Pandjshir

C'est l'entrée de la vallée du Pandjshir dans laquelle Massoud, ingénieur de travaux publics dans le civil, a réussi à entraîner et à piéger l'armée russe, puis les talibans. Le premier échec essuyé par l'Armée Rouge a annoncé l'effondrement du bloc de l'Est. "

Reza reprend ici les propos de Massoud : " Je ne comprends pas. Le même scénario se répète toujours. Il semblerait que personne ne tire jamais leçon du passé. " " Et ce, ajoute le photographe, depuis les Perses, les Mongols, les Indiens, les Anglais, qui se sont cassé les dents sur ce passage. La topographie de la vallée du Pandjshir et le génie de Massoud ont permis de préserver le bastion des Moudjahidin, refuge pour des Afghans qui fuyaient la folie des talibans. "

La poussière que l'on voit sur la photo, précise Reza, est causée par le passage des véhicules sur la route. Depuis, la route a été goudronnée. "

Sarajevo, décembre 1993

Il s'agit ici du texte d'explication de Reza accompagnant la célèbre photographie :

L'air était glacé, la ville respirait au rythme des sursis accordés. Les rues désertes s'animaient parfois de la course folle de celui qui risquait sa vie pour un peu d'eau, pour une miche de pain, sous le regard des snipers.
Elle était là, immobile petite touche de couleur dans la grisaille froide de la guerre.
Sans un mot, sans un geste, elle vendait ses jouets, témoins d'une vie perdue.
Je me suis senti profondément démuni, face à cette injustice de l'humanité qui contraignait une fillette à vendre ce qu'elle avait de plus précieux, ses compagnons, ses garants de l'enfance.
C'était dans Sarajevo assiégée que je l'ai vue lutter en silence. "

A propos de l'omniprésence des enfants dans son oeuvre (sur les trois photos expliquées plus haut, deux mettent en scène des enfants), Reza précise qu'il veut " mettre l'accent sur ces états voyous qui détruisent physiquement et psychologiquement les enfants, qui vont jusqu'à les armer. A cause de cela, loin de rejeter la guerre, ces enfants n'attendent qu'une chose : s'armer pour se venger. "

Finalement, Reza évoque ses relations complexes avec les médias, en lesquels il avoue ne pas avoir confiance : " Les médias sont sous la coupe des pouvoirs, ils ne jouent pas leur rôle... Il m'est difficile de proposer un reportage aux médias écrits. " En effet, il n'a soumis aucun article depuis deux ou trois ans et a perdu sa carte de presse parce qu'il n'écrivait pas assez. " Je vis de conférences, de productions de livres ; je me refuse à faire de la photographie publicitaire ", ajoute-t-il, catégorique.

Il raconte son expérience chaotique dans les médias pour justifier son point de vue : " A seize ans, j'ai créé mon premier journal. J'ai été conduit dans le bureau du directeur de la police secrète du Shah. Il m'a frappé avec les journaux en disant : 'Tu ne toucheras plus à ça !'. 'Ca', c'était le journalisme. Le journal s'appelait 'Parvaz' ('L'Envol'). Cette année, nous avons publié 'Parvaz' en Afghanistan... ", peut-on lire sur son site.

Reza, photographe et engagé, a créé la fondation Aïna, qui a pour but de lutter contre la destruction de la guerre par l'éducation des femmes et des enfants, afin de sortir progressivement de la culture de guerre. Il a ainsi permis aux enfants du Sri Lanka de lire gratuitement leur journal Yuti (Union) depuis mai 2006, poursuivant ainsi l'oeuvre de la publication du journal Parvaz en Afghanistan depuis 2002.

Bibliographie de Reza

  • Chemins parallèles : roman relatant son voyage avec son fils (Delazad Deghati) sur la Route de la Soie.Reza, Chemins parallèles. Hoëbeke ed. Août 2009.
  • In the Eye of the Storm : kaléidoscope de photographies sur la guerre et ses séquelles, qui se termine sur des notes plus optimistes. Reza, In the Eye of the Storm (8 mn, VO anglaise, format DVD, film en couleur) (c) Webistan

Pour aller plus loin...

Lire au collège, n°83 (03/2010)

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