Littérature classique

Jules et Michel Verne au XXIXe siècle, ou La Journée d'un journaliste américain,(*)

Michel Leroux

Les hommes de ce XXIXe siècle vivent au milieu d'une féerie continuelle, sans avoir l'air de s'en douter ".

Ainsi commence le récit de la journée vécue, à la fin du mois de juillet 2890, par Francis Bennett, un magnat de la presse américaine aux commandes de son journal, le Earth Herald. Cette nouvelle, commandée par une revue d'Outre-atlantique, fut écrite en anglais par Michel Verne avant que son célèbre père n'en fasse une traduction qu'il se plut à grossir de quelques éléments de son cru. " Blasés sur les merveilles ", enchaînent les deux auteurs, "ces hommes du vingt-neuvième siècle restent froids devant celles que le progrès leur apporte chaque jour. Avec plus de justice, ils apprécieraient comme ils le méritent les raffinements de notre civilisation."

Une " anticipation " de plus ?

Il ne serait pas surprenant que le lecteur du XXIe siècle ne fasse pas plus de cas que ses lointains descendants des prouesses technologiques dont les Verne déroulent le catalogue dès les premières pages de leur récit. Il risque en effet d'y affronter la fadeur de ces utopies optimistes dont Louis-Sébastien Mercier, avec son An 2440, a produit en 1771 l'archétype. Or, les avenirs radieux ont beau mettre en scène, et c'est le cas chez Mercier, l'idéal même de la philosophie des Lumières, ils n'en exercent pas moins sur nous une singulière fonction dormitive. A ce manque d'enthousiasme je vois deux raisons : la première est que les diseurs de merveilles sont généralement victimes, passé un certain seuil, d'un processus de rendement décroissant, tant il est vrai qu'il en va de l'extraordinaire en littérature comme des engrais en agriculture, et qu'exposés à un taux excessif de prodiges, les lecteurs se dégrisent rapidement. La seconde raison vient de notre goût très modéré pour les idylles qui ont l'inconvénient de nous renvoyer à notre triste état, quand les tragédies nous donnent au contraire un agréable sentiment de privilège et d'immunité. Pour illustrer ces considérations trop abstraites, mentionnons quelques-unes des perfections techniques dont, si l'on en croit Michel et Jules Verne, l'imagination des savants aura doté le XXIXe siècle. La civilisation qui nous est présentée est, tout d'abord, marquée par le gigantisme, comme en témoigne le bâtiment construit par le journaliste milliardaire Francis Bennett, héros de la nouvelle des Verne. Situé dans la 16823ème avenue d'Universal-City, nouvelle capitale des deux Amériques réunies, il est entièrement construit de marbre et d'or. Étendant sur un périmètre de douze kilomètres ses façades hautes chacune de trois cents mètres, il abrite près de deux mille journalistes au service de plus de 85 millions d'abonnés,ainsi qu'une quantité égale de chercheurs et de techniciens de toutes spécialités. Aux prestiges du gigantisme qu'illustrent encore des télescopes longs de trois kilomètres, s'ajoute l'ingéniosité technique des téléphotophones, des aérocars ou des transports pneumatiques qui permettent de franchir les océans dans des tubes étanches à la vitesse de 1500 km/heure. Les journalistes ont naturellement délaissé le papier, pour servir leurs abonnés par la voie téléphonique et visuelle grâce à la photographie intensive. Mais rien n'égale, en matière de gadgets, la machine à habiller, parfumer, raser, coiffer et cirer les hommes. Vous tirant du lit en un tournemain pour vous rendre propre à la parade sociale, elle fait plus envie que tout le reste. La baignoire qui accourt quand on l'appelle n'est pas non plus négligeable, même si cet engin sophistiqué est assez dépourvu de jugement pour se mettre en marche avant d'avoir vérifié son contenu et livre parfois à des invités effarés le spectacle de la maîtresse de maison dans le plus simple appareil. Tout cela est amusant, mais ne semble guère aller plus loin qu'une litanie de trouvailles où le fantastique le dispute souvent au saugrenu. Pour justifier le sentiment que nous avons d'avoir affaire ici à une vision naïve, rien n'est plus éclairant que la remarque inspirée à Carlos Fuentes par la foi que les hommes du XIXe et du XXe siècles ont eue dans un Progrès infini :

Béatement confiants dans un destin que nous assimilions à l'ascension inévitable vers le bonheur parfait grâce au progrès irréversible, nous avons buté, aveugles, contre les portes de la mort : l'Holocauste, le Goulag ".

Mais c'est aller trop vite en besogne que de sous-estimer Jules Verne en le cantonnant dans la naïveté et la fantaisie. Ce soupçon lève lorsque l'on songe que le créateur des grands mélancoliques, excentriques ou solitaires que sont le capitaine Hatteras, Phileas Fogg ou Nemo, ne saurait être sérieusement regardé comme le prophète crédule d'un Eden industriel .

Un hymne au progrès ?

Bien des éléments interdisent de lire La journée d'un journaliste américain comme un hymne au progrès. C'est d'abord qu'à la complexité des nouveaux moyens de production ou de communication répond, dans l'univers de M. Bennett, la simplicité extrême des mentalités. Le sort réservé à la culture en témoigne, car ce journaliste en chef de l'Univers a la haute main sur la fabrication littéraire dont il surveille au jour le jour le contenu. Ainsi morigène-t-il volontiers les cent feuilletonistes qu'il a attachés à leur téléphone comme des travailleurs postés, lorsqu'ils tombent en panne d'inspiration faute d'avoir, selon lui, suffisamment fréquenté leur hypnotiseur.

Le rapport à la beauté du Monde ne vaut guère mieux : pour réévaluer les terrains et les immeubles, on roule des villes entières jusqu'à la mer ; et pour que nul n'échappe au pouvoir de la réclame, des batteries de projecteurs transforment les nuages en écrans publicitaires. Gare donc au beau temps dont les jours sont comptés, tant ils coûtent de dollars aux sociétés de Francis Bennett. Des ingénieurs s'attellent donc à la synthèse de nuages. Ils pourraient même travailler à la synthèse d'humains, vu qu'un chimiste est parvenu à ramener tous les éléments à l'unité. Seule manquerait l'âme "- Que ça ?" demande ironiquement M. Bennett. Mais il y a pire. Présentée comme une démocratie libérale, l'Amérique est entièrement sous la coupe du patron de l'Earth Herald. C'est pourquoi, après avoir évoqué le déplacement de la capitale des Amériques de Washington à Universal-City, les auteurs mentionnent que Bennett a également déplacé ses bureaux ; après quoi ils précisent : " A moins que ce soit le gouvernement qui ait suivi le journal." Car le gouvernement réel est celui qu'exerce Bennett du fait de son influence médiatique et de ses nombreuses entreprises et filiales. Chaque jour une nuée de solliciteurs, d'hommes politiques et d'ambassadeurs étrangers se presse à sa porte. En possession des leviers de la production et des échanges, Bennett fait donc la pluie et le beau temps, et exerce avec efficacité son chantage à l'encontre des pays récalcitrants. Ils obtempèrent, conscients qu'ils sont de vivre sous la menace très dissuasive d'armes bactériologiques, d'obus asphyxiants et de canons électriques. Bref, dans le monde du vingt-neuvième siècle où la production a été multipliée par cent, la communication et le commerce sont au pouvoir, et ce pouvoir est absolu. La culture ? C'est l'affaire du divertissement industriel, autrement dit l'"entertainment". La justice ? Elle est redevenue, le progrès aidant, expéditive et rationnelle ; la preuve en est qu'un certain Chapmann est exécuté avant son procès, tant les jurés ont semblé unanimes. Les femmes ? - " La femme n'est qu'une question de formes ". La mort ? La résurrection d'un certain Nathanaël Faithburn qu'on a en vain tenté de décongeler après cent ans de caisson est sans doute un lamentable flop, mais la tentative, puissamment médiatisée et riche en valeur ajoutée, a passionné le public du monde entier...

Bilan

Ce qui pourrait passer pour un récit à l'encéphalogramme plat en dit en réalité très long sur l'avenir d'une société dont les progrès technologiques et les investissements financiers constitueraient le seul vrai projet, au détriment de la contemplation et de la vie de l'esprit. Aux yeux de Jules et Michel Verne, les révolutions industrielles et techniques successives semblent donc avoir peu de chances de déboucher, même dix siècles après eux, sur une révolution mentale. La même convoitise de richesse, la même fringale de pouvoir y agiteront toujours la marionnette humaine. La débauche de recherches, la conjuration des talents, l'émulation des génies n'induiront pas les hommes à réaliser sur eux-mêmes la prise en main qu'ils ont exercée sur la nature au moment de la révolution néolithique. La conclusion de la nouvelle prend dès lors une tournure féroce :

Le lendemain, 26 juillet 2890, le directeur du Earth Herald recommençait sa tournée de vingt kilomètres à travers ses bureaux, et, le soir, ce fut par deux cent cinquante mille dollars qu'il chiffra le bénéfice de cette journée - cinquante mille de plus que la veille. Un bon métier, le métier de journaliste à la fin du vingt-neuvième siècle !"


(*) Commande de l'éditeur Metcalf, cette nouvelle de Jules Verne, généralement attribuée en effet à son fils Michel dans sa première version en langue anglaise, fut publiée une première fois en 1889 sous le titre In the Year 1889 dans la revue américaine The Forum. Traduite par Jules Verne, et enrichie à cette occasion, elle parut pour la première fois en langue française en 1891 dans LesMémoires de l'Académie (Amiens), avec d'intéressantes illustrations de Georges Roux, avant d'être republiée par Michel Verne en 1910 dans son recueil Hier et demain. La redécouverte la plus récente de ce texte donna lieu en 1978 à deux éditions, celle de L'Atelier du Gué (Villelongue d'Aude, 1978), sous l'égide de Gaston Compère, et celle de la collection Folio Junior chez Gallimard - cette dernière édition, illustrée par Enki Bilal et comportant une autre nouvelle, L'éternel Adam, paraissait alors sous le titre La Journée d'un journaliste américain en 2889.
Vous trouverez dans le présent numéro, parmi les notes de lecture de notre rubrique " Actualité du Livre ", la recension que fait Perrine Devevey de l'album Journaliste en 2889, adaptation en bande dessinée de la nouvelle réalisée l'an dernier par Guillaume Guerse et David Vandermeulen pour les Editions Six pieds sous terre.

Lire au collège, n°83 (03/2010)

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