Le livre de mes quinze ans

Lectures enchantées

Musiciens, comédiens, poètes, romanciers, journalistes, peintres, hommes et femmes de radio ou de télévision... Dans chaque numéro de Lire au collège, deux personnalités acceptent d'interroger les souvenirs de leurs 10, 12 ou 15 ans pour répondre à la question : quel est le premier livre qui a compté pour vous, celui qui plus que tous les autres a marqué votre enfance ou votre adolescence ?

Barbara Carlotti

Alors que j'avais douze ans et me trouvais en classe de 5e, mon professeur de Français -une dame d'origine corse- s'était prise de sympathie pour moi. Je l'aimais beaucoup, elle était passionnée de littérature et nous y initiait avec beaucoup de patience et de ferveur. C'est elle qui m'a fait découvrir les poèmes de Charles Baudelaire. Nous devions réciter en classe un poème des Fleurs du Mal : j'avais choisi "La Beauté". Je le connais par coeur aujourd'hui encore, alors même que j'ai été incapable de le réciter ce jour-là, par excès de timidité. Pourtant, cette découverte avait éveillé en moi une grande passion pour la poésie. La beauté, c'est bien ce qui me saisissait dans ces textes courts, pleins d'images, de musique et de bruits... A partir de ce moment, et pendant des années, j'ai préféré lire des recueils de poésie plutôt que des romans. Verlaine, Rimbaud et Baudelaire étaient mes favoris. Le livre de mes quinze ans, ce fut justement une anthologie critique de la poésie française parue chez Bordas, que j'avais empruntée d'abord à mon cousin, et que je garde depuis précieusement. J'y ai rencontré Apollinaire, Artaud, Eluard et tant d'autres que je ne connaissais pas. A l'époque, je le lisais, le relisais, en reproduisais les illustrations et m'essayais à mon tour à la poésie. Et plus tard, au Conservatoire en chant lyrique, quel bonheur de retrouver mes poèmes favoris sur les musiques de Duparc, Fauré et Debussy ! Les deux choses que j'aime le plus dans la vie se rejoignaient : la musique et la poésie.

Barbara Carlotti est auteur - compositeur - interprète.
Dernier album paru : L'Idéal, EMI, 2008
(sélection du Prix Constantin 2008).

Robert Wyatt

I still like children's books the big writing. the illustrations. the clarity of the texts. The one that left the strongest impression on me was an adaptation of the Native American tale (originally by Longfellow) of Hiawatha.The full page pictures were actually photographs of miniature dolls in graphic scenes : a mirror for water and so on.

I was able to lose myself in Hiawatha's "world". The text kept Longfellow's irresistible rhythm (proto-rap ?) itself presumably based on the European colonialists' impression of "Indian Tom-Toms".

Since then, I have never really been able to see the Europeans who conquered America as distinctly "American", and furthermore the book has left me with the overwhelmingly poignant idea of what the various parts of the world (not just America) might have been like before being trampled on, patronised and democratised by the terrifying might of our guns and bibles.

J'aime toujours dans les livres pour enfants les gros caractères, les illustrations, la clarté des textes. Celui qui a produit sur moi la plus forte impression, c'était une adaptation de l'histoire amérindienne 1 de Hiawatha, à l'origine écrite par Longfellow 2. Les illustrations pleine page étaient en fait des photos de poupées miniatures mises en scène dans des décors pittoresques (un miroir figurant l'eau, par exemple, et ainsi de suite).

Je pouvais me perdre des heures dans le "monde" de Hiawatha. Le texte restituait le rythme irrésistible de Longfellow (du proto-rap, déjà ?), lui-même fondé - je présume - sur ce que les colons européens avaient pu ressentir à l'écoute des "tam-tam" des Indiens. Depuis, je n'ai jamais vraiment réussi à considérer les Européens qui ont conquis l'Amérique comme étant tout à fait des "Américains", et bien plus, ce livre m'a donné l'idée absolument poignante de ce que les différentes parties du monde (et pas seulement l'Amérique) avaient pu être avant d'être piétinées, traitées de haut et pour finir démocratisées sous l'effet de la terrifiante puissance de nos fusils et de nos bibles.

Robert Wyatt est auteur, compositeur, chanteur et musicien.
Dernier album paru: Comicopera, Domino / Pias, 2007.
A lire : Robert Wyatt, Alfreda Benge & Jean-Michel Marchetti, Anthologie du projet MW (Editions AEncrages & Co), 2009.

Traduction : Robert Briatte


(1) Le terme "amérindien"ne traduisant qu'imparfaitement l'expression "Native American"

(2) The song of Hiawatha [1855] est l'un des poèmes les plus célèbres de Henry Wadsworth Longfellow [1807-1882], poète américain contemporain de Victor Hugo .

Lire au collège, n°82 (05/2009)
Propos recueillis par Robert Briatte.

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