Ton libre

No country for old men

(Ce n'est pas un pays pour les anciens)

Michel Leroux

A lire la plupart des articles consacrés à No country for old men (2007), film des frères Coen fidèlement adapté du livre publié en 2005 par l'auteur américain Cormac Mc Carthy, on croit avoir affaire à l'une de ces productions hollywoodiennes dont l'académicien Marc Fumaroli déplorait récemment que " la violence y ait pris la place du sublime ". La même impression est donnée par la quatrième de couverture de la traduction française de No country for old men parue en 2007 dans la collection Points. On y annonce en effet qu'à la frontière du Texas un certain Moss, pour avoir volé des narco-trafiquants " devient l'objet d'une impitoyable chasse à l'homme. A ses trousses, un vieux shérif et un tueur psychopathe de la pire espèce... "
Or, à trop vouloir appeler les lecteurs, on risque parfois de les fourvoyer.

Chigurh

Edition de poche

Il est vrai qu'un tueur sans scrupules hante, dans le livre et le film, les paysages arides du Texas dont la beauté fulgurante prédispose au frisson épique. Ces lieux lunaires où les rochers portent encore la marque d'obscurs pictogrammes prêtent l'amphithéâtre de leurs canyons à des drames d'une violence inouïe. Mais Chigurh, l'insaisissable tueur qui poursuit Moss, a beau planter l'embout de son terrifiant instrument d'abattoir à air comprimé entre les yeux de ses victimes, il n'appartient pas vraiment à la famille des psychopathes dont Marlon Brando dans Missouri Breaks ou Antony Hopkins dans Le silence des agneaux ont puissamment renouvelé l'archétype. Ce n'est

pas que Chigurh soit capable de la moindre pitié, ni qu'il rechigne à abattre le tout-venant ; mais il est beaucoup plus qu'un monstre, parce que son comportement finit par constituer à nos yeux une expression surlignée et emblématique de la société dont il est issu.

C'est là que le livre de McCarthy et le film des frères Coen se distinguent de la masse des productions, parfois remarquables, qui fournissent essentiellement au public des actions criminelles et des émotions fortes. Ce n'est pas que ces ingrédients nous soient rationnés dans No country for old men, mais le soupçon s'y insinue peu à peu que l'Amérique des guerres du Vietnam et de l'Irak, patrie du libéralisme et du pragmatisme, a négligemment laissé croître en elle le cancer du relativisme moral.

Si cette intuition est vraie, Chigurh cesse d'être un monstre établi, si l'on peut dire, à son propre compte, pour apparaître comme le sous-produit d'une politique. Du même coup, il n'est pas plus responsable de sa monstruosité que la créature de Frankenstein ne l'est de son inhumanité. Dans cette hypothèse, à l'instar du savant Frankenstein voyant se retourner contre lui sa propre créature, l'Amérique voit aujourd'hui se dresser contre elle Chigurh et ses semblables. Grande est alors la tentation, plutôt que de procéder à un examen de conscience, d'incriminer celui qui n'est au fond que le résultat d'une négligence criminelle.

Ce n'est certes pas l'option du shérif Bell qu'il nous faut maintenant faire entrer en scène, au risque de nous retrouver, au-delà des pneus lacérés, des pare-brises pulvérisés et des corps déchiquetés, dans le domaine austère de la morale .

Le shérif Bell

N'en déplaise donc à la quatrième de couverture, le shérif Bell n'est pas " aux trousses " de Moss, ce chasseur tombé, en plein désert, sur le théâtre encore fumant d'un règlement de comptes entre narco-trafiquants. Bell cherche plutôt à le tirer d'affaire, et c'est le coeur lourd qu'il ôtera son chapeau pour signifier à sa jeune épouse la mort de l'ancien du Vietnam. Dès le départ, Moss avait commis une faute et une erreur. Une faute, en s'appropriant une sacoche bourrée de dollars ; une erreur, en retournant sur les lieux du carnage pour secourir un moribond torturé par la soif.

Edition de poche

Voilà qui aide à préciser la nature des forces en présence : d'un côté l'amateurisme de Moss, de l'autre l'expertise absolue de Chigurh. Le délit d'humanité, qui relève de l'état d'âme, est incompatible avec la gestion des affaires où le remords et la pitié n'ont pas leur place. Curieusement, le shérif Bell appartient lui aussi à la catégorie des amateurs. Pour commencer, il aime le Beau et c'est à travers ses yeux qu'apparaît dans le livre la splendeur des paysages auxquels les frères Coen ont accordé une juste place. Mais, il aime aussi le Bien : semblable à un personnage de Conrad, il remâche un épisode de la Seconde Guerre mondiale où il s'accuse d'avoir abandonné des camarades. Obsédé par le respect des deniers publics, il regarde la corruption croissante de la police comme une pure abomination, et notant avec effroi qu' on vend de la drogue dans les écoles, mais que surtout on l'y achète, il flaire que la quantité de scrupules affectant la société moderne est inversement proportionnelle aux progrès de son efficacité.

Le shérif Bell ne trouve naturellement pas son compte dans une pareille évolution, et ses ruminations font la matière des monologues intérieurs, habilement restitués par les frères Coen, qui ponctuent le récit de Cormac Mc Carthy. Les mêmes perplexités nourrissent ses conversations avec sa femme, ses collègues ou son oncle, ancien shérif cloué sur une chaise roulante par la balle d'un truand.

Ce n'est donc pas Moss, mais bien Chigurh, l'être sans visage, qui est l'objet de sa quête ; et l'on ne s'étonnera pas que le comportement de ce tueur lui pose un problème. Car s'il discerne dans ses actes la transgression d'une limite encore jamais franchie dans l'ordre de l'inhumanité, il ne croit pas qu'il s'agisse d'un fou.

Bilan

Chigurh échappe pour finir au piège que lui a tendu le shérif. N'ayant pas droit de suite sur l'affaire, Bell se résout à la démission. Quant à Chigurh, il court toujours. On l'imagine facilement en costume de marque et chaussures vernies. Tout porte à croire en effet qu'il a été recruté au niveau le plus élevé du business. Y invitent les propos qu'il tient à un haut responsable du crime organisé auquel il vient de restituer la sacoche de billets, à la grande surprise du bénéficiaire qui ne l'attendait ni ne le connaissait : " Je dirais que le but de ma visite est simplement de faire reconnaître mes compétences. Les compétences de quelqu'un qui est un expert dans les secteurs difficiles. De quelqu'un qui est entièrement fiable et entièrement honnête. [...] Je crois que la première question que vous devez vous poser, c'est comment vous avez perdu cet argent. A qui vous avez fait confiance et ce qui est arrivé ensuite. "

Seuls les sourds n'auront pas entendu tinter ici les mots clés du management.

Ce n'est donc pas sans imprudence que l'on réduirait No country for old men à une production du marché de la violence. Autre réduction préjudiciable : une lecture manichéenne qui présenterait, sur l'air de O tempora, o mores ! le shérif et ses bonnes vieilles valeurs montant à l'assaut de la dégradation des moeurs. Tous les malins savent bien que c'est en dénonçant cette rengaine qu'on s'autorise le plus sûrement à piétiner le bon sens ou à violer la loi. Replions-nous plutôt sur cette formule : la preuve que " tout ne fout pas le camp ", c'est que le pire n'a jamais été aussi sûr. Quoi qu'il en soit, le vieux shérif chrétien se retire devant l'écroulement d'un monde qu'il voit désormais gouverné par une rationalité désincarnée. Il y a chez Chigurh une logique terrifiante. Cet homme revendique des principes : ce n'est pas la passion de l'argent qui l'anime, comme l'infortuné Moss, le tueur à gages Wells ou les trafiquants, mais un désir monstrueux de cohérence. C'est au nom de ce principe qu'il tue Carla Jean , la veuve de Moss, parce que son mari avait refusé un marché qui lui aurait laissé la vie sauve : à tout prix, déclare-t-il, les conséquences doivent suivre les engagements. Cet étrange monstre qui regarde dans les yeux ceux qu'il tue en dissertant sur le destin, pousserait-il ainsi jusqu'à l'absurde la logique qui gouverne certaines de nos entreprises ? Mystère. Reste que le triste Chigurh semble parfois porter le deuil de l'humanité, en remettant au hasard du pile ou face le sort de ses victimes potentielles. Que reste-t-il en effet quand la loi s'effondre, sinon le hasard et la violence ?

Lire au collège, n°79, page 44 (03/2008)

Lire au collège - No country for old men