Dossier : Cinéma dans les classes

1001 activités autour du cinéma

Interview de Pierre Lecarme

Vincent Bocquet

Entretien avec Pierre Lecarme.

Vincent Bocquet - Vous publiez 1001 activités autour du cinéma chez Casterman ? En quoi est-ce là un guide ou une initiation différente de ce qui existait (ou n'existait pas, justement) ?

Pierre Lecarme - Animateur cinéma depuis une trentaine d'années, et passionné de films depuis mon plus jeune âge, je prends à chaque fois le même plaisir à jouer mon rôle de passeur entre une oeuvre et des enfants ou des adolescents. Étant également auteur depuis une dizaine d'années pour des ouvrages ludiques et pratiques, il était logique que me vienne l'envie de consacrer un ouvrage au cinéma. J'ai mis du temps à convaincre mon éditrice de l'opportunité d'un tel livre, mais c'est bien parce qu'il n'existe pas à ce jour un tel ouvrage sur le marché qu'elle m'a donné son feu vert pour sa réalisation.

V. B.?- Quel est votre propre parcours de spectateur, voire de cinéphile, et pourquoi avoir eu l'idée et l'envie de publier une initiation à l'univers du cinéma pour les jeunes enfants ?

P. L. - À 4 ans, j'ai été pour la première fois au cinéma pour voir Bambi avec mes frères et soeurs (au cinéma Le Star à Grenoble). Il a fallu me faire sortir de la salle quand la forêt prenait feu parce que j'étais certain qu'il s'agissait de la salle ! Ne riez pas, il n'y avait pas de télévision à la maison... Pendant toute ma scolarité, le cinéma a toujours été pour moi une ouverture sur le monde. Je me suis construit à l'adolescence à travers des personnages de cinéma. J'alternais les films grands publics et les plus anciens en étant un spectateur du Méliès à Grenoble. Comme mon premier métier est celui d'animateur socioculturel auprès d'enfants, le cinéma est vite venu un outil ; Que de bons souvenirs de séances en plein air à la fin d'un camp en pleine nature, avec les gens du pays qui viennent avec leur chaise et une petite laine ! Puis je suis intervenu aussi dans le temps périscolaire, j'ai proposé des films en bénéficiant des réseaux 16 mm de la Ligue de l'enseignement.

V. B.?- Pourquoi le cinéma vous paraît-il un mode d'expression ou un média particulièrement formateur pour de jeunes enfants ?

P. L. - Parce qu'il est facile d'accès, les blocages culturels vis-à-vis des spectacles vivants sont encore tenaces - hélas ! - alors que le cinéma reste populaire. Il faut cependant se battre pour que l'on puisse accéder à des films dans de bonnes conditions matérielles. Je revendique la première vision d'un film dans une salle de cinéma au milieu d'autres spectateurs. Une salle pleine de gamins, c'est extraordinaire : ça vit, ça frémit... C'est le bonheur de la projection avec le double sens du mot : la projection de l'image et du son sur un grand écran, et la possibilité de se projeter dans l'histoire d'un personnage quel qu'il soit ou qu'elle soit ! le cinéma, celui qui laisse des traces, c'est un moment de rencontre qui aide à grandir.

V. B.?- Le livre s'adresse à des adultes que vous appelez des " passeurs de cinéma ". Des parents ? Des enseignants ? Quelle injonction très synthétique pourriez-vous faire aux éducateurs pour leur éviter de tomber dans le travers de " l'adulte qui emmène l'enfant voir un film de cinéma ? "

P. L. - Il faut accompagner les enfants à des films que l'on aime, que l'on défend et que l'on a envie de partager avec eux. Il faut assumer ce choix comme lorsque l'on fait un cadeau.

V. B.?- Toute la seconde partie intitulée " regarder les images s'animer ", sous la forme d'activités destinées aux enfants est en fait une histoire de l'animation des images depuis la lanterne magique jusqu'au cinématographe des frères Lumière. La troisième partie, " comprendre comment se fait un film ", toujours sous la forme d'activités ludiques, est finalement un vocabulaire déjà fort étoffé : échelle des plans, cadrage, plans et séquences, mouvements de caméra, montage, métiers du cinéma... Avez-vous eu conscience de réaliser une mini-encyclopédie du cinéma ?

P. L. - L'éditrice avait plusieurs consignes que j'ai acceptées, et qui ont cependant demandé un gros travail de synthèse et de vérification des informations. La première étant de ne pas partir de films précis, même si, au final, je donne mes propositions de 100 meilleurs films. La deuxième étant toujours dans la proposition d'actions, des idées pour agir sans matériel coûteux ou spécialisé. C'est pour cela notamment, que je ne parle pas de la réalisation de films par des enfants. Ce n'est pas mon propos, même si cela peut être une forme d'accès à la cinéphilie. Merci de votre remarque sur l'encyclopédie du cinéma, c'était l'une de mes ambitions...

Je souligne aussi ma satisfaction du travail de maquette avec ces belles obscurités des pages d'ouvertures de chapitres pour mettre en lumière cette histoire de cinéma ; j'apprécie le travail de l'illustratrice qui a apporté de la légèreté et de la fantaisie avec un bel esprit d'unité. Notre pari d'avoir un bouquin sur le cinéma sans aucune photographie me semble, grâce à elle, gagné.

V. B.?- Dans " aller ensemble au cinéma ", vous parlez aussi bien de l'affiche, des bandes-annonces, que des spectateurs que le hasard réunit le temps d'une séance : pourquoi ces aspects apparemment périphériques sont-ils importants ?

P. L. - Parce qu'ils sont d'autres portes d'entrées dans le monde du cinéma, parce qu'ils en démontrent la multitude de compétences et de métiers, parce qu'ils font le lien à l'éducation à l'image comme on peut le faire dans les musées, par exemple. Ils sont aussi des supports que les enfants peuvent matériellement s'approprier.

V. B.?- Pourquoi, à la sortie de la séance, faut-il définitivement bannir le couple : Alorsataplu ? et Etatoukompri ? Comment inviter les enfants à exprimer leurs émotions ?

Pierre Lecarme : Alorsataplu , c'est forcer l'enfant encore dans l'émotion du film, c'est exiger de lui de formuler un sentiment certifiant à l'adulte qu'il n'a pas fait un mauvais choix. C'est ne rien avoir perçu en étant à côté de lui pendant la séance.

Etatoukompri risque, lui, de trop faire contrôle de connaissance. Un enfant n'est pas capable immédiatement de synthèse, sa perception est fragmentaire, il a besoin de se remémorer, de reconstruire dans sa tête.

On peut cependant lui parler d'une scène précise en disant que soi même on n'est pas certain d'avoir compris ce moment-là, et lui demander son avis. On peut dire aussi combien on a trouvé ce moment drôle et celui-là vraiment triste.

V. B.?- Enfin, vous proposez de " devenir cinéphile " ? Qu'entendre par là quand on a dix ou douze ans ?

P. L. - Voir des films très différents dans des salles très différentes, ne pas renier les grands films de divertissement sur un grand écran ; osez des oeuvres plus difficiles à condition de les avoir soi-même vues auparavant, histoire de savoir assumer son choix avant la projection. Les festivals sont l'occasion de voir en peu de temps des oeuvres très diverses et de rebondir de l'une à l'autre. Tous les sujets sont abordables pour des enfants, à condition qu'un adulte - et pas forcément un proche - soit capable de jouer ce rôle de passeur, cette capacité à mettre en confiance et à prendre une certaine distance. Les animateurs de cinéma, les responsables de petites salles ou de festivals connaissent bien les publics d'enfants, ils savent si un film peut " marcher " et avec qui. N'hésitez pas à discuter avec eux

V. B.?- Au total, dans une forme très ludique et attractive, vous proposez de très nombreuses activités adaptées à de jeunes spectateurs d'âges très divers, dès quatre ans, en fait. Mais quelles approches du cinéma vous paraissent plus particulièrement adaptées à des enfants de collège, soit entre dix et quinze ans pour compter large ?

P. L. - Il faut choisir des oeuvres solides, difficiles mais personnelles, il faut les présenter comme le résultat de " quelqu'un qui s'est levé un matin pour raconter une histoire et qui a choisi le cinéma pour le faire ". Il faut bien leur dire qu'ils ont le droit de ne pas apprécier mais que l'on s'adresse d'abord à leur esprit d'ouverture, à leur intelligence. Il faut affirmer qu'aucune émotion n'est ridicule et que l'on a tout à fait le droit de la garder pour soi ou quelques-uns. Au moment de l'analyse, il faut revenir sans cesse à ce que l'on a vu et entendu. Il faut avoir vu au moins deux fois le film, pris des notes, consulté des articles ou des bonus de DVD pour bien connaître l'oeuvre et savoir la décortiquer. Ensuite, on peut partir de leurs premières questions, le plus simple est de décrire l'évolution de chacun des personnages pour arriver au final à différencier ce que le cinéaste nous a raconté de ce qu'il a voulu nous dire.

Lire au collège, n°79, page 28 (03/2008)

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