Dossier : Cinéma dans les classes

Le film de fiction en classe

Petit bréviaire de la pratique

Jean-Pierre Meyniac, Jean-pierre.meyniac@clionautes.org.

Souvenirs...
1982, jeune enseignant dans mon collège de l'Aube, j'ai mes deux classes de sixième sagement installées dans la salle vidéo du collège, leur fiche de travail sur les genoux. L'impatience grandit mais le calme se fait très vite car apparaissent les premières images du film La Guerre du feu de Jean-Jacques Annaud. Suivent deux heures de grognements (à l'écran), de gloussements (dans la salle) alors qu'au choc des massues s'oppose le grattement léger des stylos sur la fiche de travail. Si Naoh a appris à faire du feu, le jeunot que j'étais a, lui, appris que prendre des notes dans le noir n'est pas très efficace, qu'un écran de télévision n'a rien à voir avec le cinémascope (surtout quand on est au fond de la salle) et que montrer des scènes de copulation fait rire des mômes de onze ans, mais pas certains parents.
Depuis j'ai un peu amélioré mon usage du film de fiction en classe... il faut dire que j'en ai passé des heures et des heures ! Vous me permettrez donc de partager avec vous ces années d'expérience dans l'utilisation pédagogique de ces formidables documents pour faire de l'histoire que peuvent être les films de fiction.

Pourquoi utiliser des films de fiction en classe ?

La projection d'un film est associé à la notion de plaisir...et c'est déjà un argument de poids : il faut conserver cette dimension dans l'usage pédagogique... tout en se gardant d'une dérive, celle qui transforme la séance de cinéma en moment exclusivement ludique. Mais à cette condition, il n'y a évidemment nulle exclusive qui pèserait sur le cinéma comme support d'enseignement. Le cinéma est une source d'histoire, comme tant d'autres oeuvres appartenant à d'autres champs et dont l'utilisation en classe ne s'est jamais heurtée à aucun préjugé. N'oublions pas que les historiens, puis les enseignants, ont utilisé sans problème d'autres oeuvres de fiction : les comédies d'Aristophane ou les romans de Zola par exemple !

D'autre part, pourquoi ne pas se donner comme objectif, aussi, de donner aux élèves une culture cinématographique un peu plus large que celle de leur temps et des inévitables blockbusters, une culture qui pourrait aussi prendre pour objets des domaines ou périodes peu ou mal connus ?

Le film est une source de l'histoire, à envisager comme les autres sources (images, textes, statistiques, schémas, etc.). Le film apporte des informations en plein (ce que je vois, même s'il y a construction du réel) et en creux (ce que je ne vois pas... mais que je peux trouver, et sur l'absence de quoi je peux m'interroger). Le cinéma apparaît tout à la fois comme le miroir de la société : il la reflète, il la met en scène, il en livre une représentation. Miroir certes, mais aussi éponge de la société : il s'en imprègne et il n'est finalement que le produit des représentations sociales, des luttes, des rapports sociaux en cours. A l'enseignant d'histoire la tâche de les (faire) révéler.

Le film est une source de savoir : il doit être interrogé de façon pertinente à travers une problématique scientifique adaptée au niveau des élèves et aux conditions de travail. La confrontation du film à d'autres sources d'information est un moyen intéressant de construire des savoirs à travers le visionnement d'un film.

Finalement, peut-on énoncer quelques pistes directrices ? Dans la mesure où celles-ci restent des pistes et ne deviennent pas des normes ou des règles, alors la réponse est oui. Voici les quatre pistes qui me guident personnellement, énoncées de façon plutôt imagée. On peut utiliser des films de fiction dans le cours d'histoire, de géographie et d'éducation civique tout en terminant ses programmes et sans nécessairement en faire un projet lourd, chronophage et contraignant. On peut s'appuyer sur sa passion du cinéma et tenter de la faire partager : à défaut de " fabriquer " des cinéphiles on aura passé un bon moment... On peut visionner, avec plaisir, un film de fiction et, en même temps, approfondir des méthodes de commentaire de documents et acquérir des savoirs scientifiques. Enfin, quand on utilise un film de fiction en classe, on doit nécessairement se préoccuper d'éducation au regard.

Des pistes pour utiliser le cinéma

Plutôt que d'énoncer des méthodes et autres " trucs et astuces ", je propose d'aborder cette partie sous la forme de quelques questions-clefs.

Est-ce que j'ai le droit ?

La situation est à la fois simple et complexe. Entre le " code de la propriété intellectuelle " (1992) et la DADVSI, votée en août 2006, on peut retenir que nous n'avons pas le droit d'utiliser en classe des oeuvres dont les droits d'auteur n'ont pas été acquis à des fins pédagogiques ; nous n'avons, toujours pour ces oeuvres dont le droit d'auteur n'est pas libéré, pas davantage le droit d'utiliser des extraits ou des montages (se méfier du supposé " droit de citation, souvent invoqué, jamais défini juridiquement...); nous pouvons utiliser librement, au sein de l'établissement, les oeuvres dont les droits ont été acquis ou celles dont l'auteur a libéré les droits. Mais il est clair également qu'aucun enseignant n'a jamais été poursuivi pour avoir utilisé en classe une oeuvre ou des extraits.

Conclusion, peut-être provisoire : si on reste dans une stricte limite de l'usage pédagogique en classe, utilisons des oeuvres de fiction avec nos élèves.

En entier ou des extraits ?

On peut utiliser des oeuvres en entier. Je vois trois pistes. D'abord dans le cadre du cours : c'est chronophage ; cela nécessite un aménagement du temps (avec au moins 2 heures consécutives) ; cela nécessite un espace et du matériel. Il faut choisir son film avec soin et surtout il est nécessaire d'intégrer la projection dans la progression avec une tâche à accomplir par les élèves, soit pendant le visionnement (l'inévitable " fiche ") soit comme un objectif ultérieur.

On peut également faire travailler les élèves en autonomie : un travail est donné aux élèves sur un film qu'ils visionnent hors de l'établissement.

Enfin n'oublions pas la possibilité la plus intéressante : déplacer la classe dans une salle de cinéma ! Profitons par exemple des opérations " lycéens ou collégiens au cinéma " ; profitons opportunément de l'actualité cinématographique (Indigènes ; L'ennemi intime...). Le cinéma est né comme un art ou comme un média dont les effets sont collectivement vécus, et, à l'ère du DVD et du Divix, il est parfois bon de s'en souvenir, et de vibrer collectivement à la vue d'un spectacle émouvant ou épique. Mais la solution qui parait la plus simple est d'exploiter des extraits de films en classe : il faut un équipement et il faut gérer avec doigté la " rupture de la trame dramatique " : " M'sieur, y a quoi avant ? " - " y aura quoi après ? ".

Le film de son époque ou le film sur une époque ?

Il faut avoir toujours en mémoire qu'un film est le produit de l'époque où il est tourné : il en reflétera de nombreux aspects, il en sera " l'éponge " ou le réceptacle. Le regard qui sera porté sur l'époque de l'action sera celui du cinéaste (et/ou du scénariste). Par exemple S. Spielberg n'a réalisé La liste de Schindler qu'après des années de gestation (histoire personnelle) et à une période où montrer un nazi en héros positif à propos de la Shoah était possible. Un autre exemple : passer un extrait de La Marseillaise de Jean Renoir permet de comprendre quelles valeurs les défenseurs du Front populaire (film tourné en 1937 et sorti en 1938) veulent exalter de la Révolution française. Enfin un dernier exemple, le plus simple : le film Scipion l'Africain (Carmine Gallone, 1937) n'est pas un film sur l'histoire romaine mais bien un film fasciste sur l'histoire romaine. C'est pourquoi il est absolument nécessaire de toujours s'interroger (et faire s'interroger les élèves) sur le lien entre l'époque montrée à l'écran et le contexte dans lequel le film a été réalisé.

La projection : où et comment ?

Si vous n'avez pas un multiplexe à deux pas de chez vous, alors je recommande : un lecteur de dvd (ou un ordinateur) avec un vidéoprojecteur (bien mieux qu'un téléviseur) qui permettra d'obtenir un format d'image plus proche de celui du cinéma que l'écran de télévision ; une bonne sortie son. Le matériel doit être accessible et utilisable avec souplesse (idéal : le chariot multimédia).

Un 'classique' en quatrième : Germinal de Claude Berri (à mettre en relation avec l'affiche de Jules Grandjouan).
Voir : http://www.cinehig.clionautes.org/article.php3?id_article=341

Le dessin animé au service de l'effort de guerre : Blitz Wolf de Tex Avery (1942).
Voir : http://www.cinehig.clionautes.org/article.php3?id_article=179
et http://www.cinehig.clionautes.org/article.php3?id_article=178

Quels objectifs ?

Outre les objectifs " classiques " du cours d'histoire on peut se fixer deux objectifs spécifiques à l'usage du film en classe : faire comprendre que le cinéma est un discours idéologique, une construction du réel et qu'il est le réceptacle en même temps que le diffuseur des représentations, des fantasmes, des tabous d'une époque.

Quels usages ?

On peut établir une typologie en quatre points :

  • Le film (ou l'extrait) remplace une partie du cours : c'est la narration qui compte, y compris avec l'émotion. Un exemple : dans Les années Lumières de Robert Enrico certaines scènes remplacent avantageusement le récit de l'enseignant (ah ! les baïonnettes de Mirabeau !)
  • Le film (ou l'extrait) illustre une partie du cours ou permet de la mettre en évidence (souvent une notion, un concept, une ambiance , une idée...). Des exemples : l'OST et l'aliénation au travail à la chaîne avec Les Temps Modernes ; la tranchée et l'attaque avec Les sentiers de la gloire ; la Itemnoïa de la guerre froide avec Docteur Folamour ; les mouvements pendulaires dans les économies développées dans Elle court, elle court la banlieue...
  • Le film comme piste d'entrée dans un cours (susciter l'intérêt). Par exemple la scène-clef des 10 commandements pour la leçon sur les Hébreux en 6e ; l'affaire " Aniane " dans Mondovino pour le cours sur mondialisation et les autres formes d'organisation du monde en troisième.
  • Le film comme support d'une séquence. Par exemple Blitz Wolf de Tex Avery pour une séquence sur la guerre des idées (2nde GM en troisième) ou le ballet " America " dans West Side Story pour le modèle américain.

Quel travail pour les élèves ?

Doit-on prendre des notes durant la projection ? Pour un film en entier : NON (les élèves doivent entrer dans le film et sa trame romanesque) ! Pour des extraits : OUI, c'est possible.

Mais dans tous les cas les élèves doivent avoir une tâche à accomplir. Avant toute projection il faut une préparation (sauf dans le cas de l'illustration ou de la narration) : soit une fiche de tâche (du simple questionnaire à la rédaction) soit poser une ou deux questions auxquelles les élèves répondent à la fin du visionnement. Cette tâche attendue doit être concrète et donner lieu à un écrit (le plus souvent possible) ; il doit y avoir toujours au moins un travail sur la forme et le langage cinématographique ; il est toujours bon de confronter avec d'autres documents, écrits ou en tout cas non filmiques, ce qui justifie la démarche et permet de faire percevoir l'unité de la problématique ; il faudrait pratiquement toujours analyser un plan ou une séquence en détail. Enfin, après la projection il faut une phase d'exploitation (encore une fois non indispensable si le film a une fonction illustrative ou narrative).

Conclusion : le travail de l'enseignant et la mutualisation

Utiliser la fiction en classe c'est beaucoup de travail MAIS il faut donner au film une place raisonnable car on peut souvent faire tout aussi bien avec d'autres supports ; cela nécessite un minimum de formation (vocabulaire, techniques...) ; une activité préparée et menée est " recyclable " d'une année sur l'autre bien sûr ; enfin penser à " mutualiser " vos travaux et vos idées !

Pour en savoir plus

Connaître les opérations Lycéens/Collégiens/École au cinéma

Ces opérations pilotées par les collectivités territoriales sont des mines pour utiliser un film en entier dans le cadre du cours. Par exemple, pour 2006-2007, la liste des films de Lycéens au cinéma comprend L'Armée des ombres de Jean-Pierre Melville. Contact : Acrira 2 square des Fusillés 38000 Grenoble, Tél : 04 76 21 05 19

Sur la Toile

Zéro de conduite : http://www.zerodeconduite.net/

Cinéhig : http://cinehig.clionautes.org

Cinéhig

www.cinehig.clionautes.org

Cinehig se propose d'être un espace collaboratif de mise en ligne de ressources, réflexions et analyses sur l'usage des films de fiction, des documentaires, des reportages ou des films de montage dans nos cours d'histoire, de géographie ou d'éducation civique. Pour l'heure seuls les collèges, lycées et LP sont concernés par ce site... mais pourquoi pas un développement vers le premier degré ?

Cinéhig, qui existe depuis 5 ans, fait partie des sites animés par les Clionautes (www.clionautes.org).

L'idée générale est de partager les réflexions et mutualiser les pratiques que les enseignants d'histoire-géographie ont, dans leurs classes, avec le cinéma ou la vidéo. Mais les auteurs se doivent de respecter à la fois la législation relative aux droits d'auteurs ; les règles les plus élémentaires de courtoisie et respect mutuel ; la netiquette. Il n'y a pas de jugement qualitatif porté sur les productions proposées. En effet le site ne se propose pas de mettre en ligne des séquences merveilleuses, des idées lumineuses ou encore des activités pédagogiques bluffantes, mais plutôt de tracer des pistes, proposer des activités ou offrir le fruit de sa réflexion ou de son expérience.

La base de données cinématographiques la plus complète (en anglais) : http://www.imdb.com/

Des exploitations pédagogiques sur le site Cinéhig

Gladiator (extraits)
http://cinehig.clionautes.org/article.php3?id_article=77

Kingdom of Heaven (extraits)
http://cinehig.clionautes.org/article.php3?id_article=205

Les années terribles (l'exécution de Louis XVI) :
http://cinehig.clionautes.org/article.php3?id_article=277

Osama (totalité)
http://cinehig.clionautes.org/article.php3?id_article=346

L'armée des ombres (extraits ou totalité)
http://cinehig.clionautes.org/article.php3?id_article=102

Les temps modernes (extraits)
http://cinehig.clionautes.org/article.php3?id_article=113

La chambre des officiers (extraits)
http://cinehig.clionautes.org/article.php3?id_article=203

Le cinéma de propagande peut également produire des chefs-d'oeuvre : Octobre, de S. Eisenstein (1927).
Voir : http://www.histoire.ac-versailles.fr/spip.php?article194

Des pistes de réflexion

A propos de La Marseillaise de J. Renoir (Jean-Marie Bourdon)
http://cinehig.clionautes.org/article.php3?id_article=349

Le cinéma, une source de l'histoire (Lionel Lacour)
http://cinehig.clionautes.org/article.php3?id_article=189

Le film de fiction en troisième (Yvan Hochet)
http://cinehig.clionautes.org/article.php3?id_article=193

Cinéma et propagande (Patrick Mougenet)
http://cinehig.clionautes.org/article.php3?id_article=101

Une bibliographie, Histoire/cinéma
http://cinehig.clionautes.org/article.php3?id_article=132

Une sitographie, Histoire/cinéma
http://cinehig.clionautes.org/article.php3?id_article=232

Le site est réalisé avec l'outil de travail collaboratif en ligne SPIP : de fait chaque auteur est libre de mettre en ligne lui-même son article ou bien de faire appel au " rédac-chef " qui s'en charge.

A la date de rédaction de cette courte présentation le site propose 350 articles (dont plus de la moitié sont des pistes d'exploitation de films de fiction) produits par 44 auteurs différents. Tout enseignant d'histoire-géographie peut proposer ses pistes de travail et ses réflexions.

Lire au collège, n°79, page 16 (03/2008)

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