Dossier : la philosophie

Philosopher ?

Autour de la notion de responsabilité, une séquence CDI en 4e

Chloé Prieto

Si l'étude d'un texte peut donner matière à philosopher, l'idée ici est de provoquer une réflexion et un débat sur les thèmes de l'amour, de la fidélité, du travail, de la folie, de la mort et surtout de la responsabilité à partir d'un exercice simple à mettre en oeuvre. L'énoncé est volontairement minimaliste et provocant, se présentant sous la forme d'une énigme appelant une résolution ; tout l'intérêt d'une séquence qu'on a intérêt à présenter comme un jeu est dans la multiplicité des interprétations morales qui peuvent être mobilisées dans la recherche de responsabilités.

" Un fou tue une femme infidèle dont le mari est absent ; qui est responsable de ce tragique fait divers ? "" Un fou tue une femme infidèle dont le mari est absent ; qui est responsable de ce tragique fait divers ? "

On présente à la classe cette situation mettant en jeu l'infidélité et le meurtre, soit, au départ, deux niveaux factuels qui introduisent de multiples complications et opportunités dans la façon de présenter l'événement et donc de l'interpréter dans des termes moraux. On demande aux élèves de réfléchir pour ensuite proposer une hiérarchie des responsabilités qu'il faut imputer aux différents acteurs de ce drame fictif, chacun des acteurs incarnant, comme cela devient évident par la suite, une valeur et un choix moral.

Déroulement de la séquence

On a intérêt à prévoir deux heures, les débats ne tardant pas à se révéler féconds autour d'un énoncé simple apparence.

Heure H (début de la séance) : Installation des élèves dans le CDI autour de tables de quatre personnes.

H + 05 : Présentation de la séance et lecture du texte suivant :

Une jeune femme mariée, délaissée par un mari trop pris par son métier, se laisse séduire et passe la nuit chez son séducteur, dans une maison située de l'autre côté de la rivière. Pour rentrer chez elle le lendemain, au petit matin et avant le retour de son mari, qui revient de voyage, elle doit retraverser le pont qui enjambe la rivière. Mais un fou menaçant lui interdit le passage. Elle court alors trouver un passeur qui lui demande de payer le prix du passage. La jeune femme n'a pas d'argent. Elle explique et supplie mais il refuse de travailler sans être payé d'avance. Elle va alors trouver son amant et lui demande l'argent de la traversée. Il refuse sans explication. Elle va trouver un ami célibataire qui habite du même côté et qui lui voue depuis toujours un amour idéal, mais à qui elle n'a jamais cédé. Elle lui raconte toute l'histoire et lui demande de l'argent. Il refuse : elle l'a déçu en se conduisant si mal. Elle décide alors, après une nouvelle tentative auprès du passeur, de passer le pont. Le fou, qui monte toujours la garde, l'agresse et la tue en la battant.

H + 07 : Noter la liste des protagonistes au tableau.

  • Jeune femme
  • Mari
  • Séducteur
  • Fou
  • Passeur
  • Ami

H + 10 : On donne la consigne aux élèves :

  • réaliser un classement des personnages en fonction de leur degré de responsabilité, du moins responsable au plus responsable ;
  • à l'appui de ce classement, lister les arguments. Le tout est écrit et il s'agit d'un travail individuel.

On peut préciser que sur le plan strictement juridique, cette affaire ne peut être jugée. En effet le fou n'est pas pénalement responsable, et les autres protagonistes ne sont pas incriminables.

Quelques exemplaires du texte photocopié sont mis à la disposition des élèves.

Attention : Il est vivement recommandé au lecteur de se prêter au jeu et de procéder lui-même à la recherche hiérarchique des responsabilités avant de continuer à lire l'article.

H + 20 : On échange les arguments autour de chacune des tables. Les élèves peuvent ainsi les reformuler avant, dans l'étape suivante, de les proposer à la classe.

H + 35 : On lance le débat avec l'ensemble de la classe par la question suivante :

" Dans cette affaire, qui est le moins responsable ? "

H + 37 : On désigne un élève pour noter au tableau les principaux arguments et passer en revue les personnages de l'histoire les uns après les autres.

H + 65 : On redonne 5 mn de battement aux élèves pour que chacun puisse individuellement reclasser les 6 personnages.

H + 70 : On relance le débat avec la question qui vient logiquement après la précédente : " Dans cette affaire, qui est le plus responsable ? " A ce moment du jeu, il est loisible et judicieux de nourrir le débat en introduisant des notions pouvant introduire les élèves à l'univers philosophique : qu'est-ce que.... le travail ? l'amour ? la fidélité ? la folie ? le temps ? la solitude ?

Il faut, autant que possible limiter les conjectures et les " si...... et si... et si... ". Avec, par exemple, " le passeur n'est pas responsable parce qu'il a souvent des passagers qui essaient de frauder donc, il ne la croit pas ".

H + 90 : Une nouveauté dans la consigne : on demande d'associer à chaque personnage une valeur morale. Mais on constate que les élèves ont souvent hésité entre une valeur et un rôle ou une qualité morale, comme l'indique le compte rendu des travaux en fin de cet article.

H + 95 : Les élèves partagent leurs opinions avec l'ensemble de la classe.

H + 105 : Conclusion : chacun avec son éducation, sa personnalité, son histoire et son expérience a sa façon d'aborder la situation et de voir les choses. Il n'y a pas de réponse ferme et définitive, pas de vérité si ce n'est que chacun a une part de responsabilité, en dehors du fou, qu'on considère comme irresponsable par définition.

H + 110 : Fin du cours

Et sur le fond ? Quels sont les arguments des élèves d'une classe de 4e ?

Voici les arguments énoncés à l'oral par la classe et tels qu'inscrits au tableau en fin de séance par l'élève désigné (on a conservé les formulations de la classe) :

  • Jeune femme
    • La femme doit être occupée pour ne pas y penser
    • On doit pouvoir utiliser des objets pour le plaisir
    • Elle est aussi fautive car elle s'est laissée séduire
    • Elle s'amuse pendant que son mari travaille
    • Elle aurait dû faire un autre choi
    • Le mariage c'est pour le meilleur et pour le pire
    • Divorcer plutôt que l'infidélité
  • Mari
    • Ne devrait pas délaisser sa femme
    • Doit gagner sa vie et celle de sa femme
    • Il devrait quand même s'occuper d'elle
  • Séducteur
    • Il est responsable d'avoir séduit la jeune femme
    • Il est responsable, car il ne l'aide pas
    • Il n'est pas amoureux
    • Lâche, il séduit une femme en manque
    • C'est un profiteur
    • C'est sa nature d'être séducteur, son plaisir est de séduire
    • Il a une dette envers elle
  • Fou
    • Irresponsable à cause de la folie
  • Passeur
    • Hors de cause, il fait son travail
    • Mais c'est une question de vie ou de mort, il est aussi responsable
    • Possibilité de payer en nature
    • Sens de la rentabilité
  • Ami
    • Faux-ami
    • Il se venge
    • S'il était amoureux, il l'aurait aidée
    • Il est égoïste
    • " Ami " est peut-être son prénom

Malgré les efforts pour que les élèves prennent tous la parole, ils n'ont pas tout dit. Voici quelques éléments retrouvés sur les feuilles relevées en fin de parcours :

  • Jeune femme
    • La femme est aussi responsable car elle se met dans une situation dont elle ne sait pas sortir
    • Si elle n'avait pas refusé l'avance de son ami, elle ne se serait pas laissée séduire et elle ne serait pas morte
  • Mari
    • S'il avait pris la patience de penser plus à sa femme qu'à son travail, et bien elle n'aurait pas essayé d'aller ailleurs
  • Séducteur
    • Il met la jeune femme dans une situation qu'il n'est pas capable d'assumer
  • Ami
    • Il avait de la rancoeur donc c'est normal qu'il n'ait pas voulu l'aider
    • Il est responsable car il refuse de la défendre
    • Il n'est pas responsable, puisqu'elle le repousse et vient lui demander de l'argent ensuite

Les valeurs représentées par les différents personnages (toujours d'après les élèves)

  • Jeune femme : infidélité, inconscience, tentation, amour, sexe, intimité
  • Mari : liberté, travail
  • Séducteur : défi, plaisir, vie, manipulation, passion spontanée
  • Fou : folie, irresponsabilité, tueur, innocence
  • Passeur : fainéant, avare, argent, radin
  • Ami : faux-ami, traître, rancune, jalousie, égoïsme

Une bonne part de la réalisation de cette séance repose sur les capacités du meneur de débat

Des lieux communs et des choses plus faciles à dire qu'à faire, mais disons-les quand-même :

  • Afin de ménager l'effet de groupe, commencer par une question qui n'engage pas trop celui qui va y répondre. Ainsi le débat est lancé avec la question : Qui est le moins responsable ?
  • Plus tard, relancer avec la question qui fait vraiment débat : Qui est le principal responsable ?
  • Prendre garde aux jeux d'influence au sein de la classe.
  • Faire en sorte que chaque élève prenne la parole en interpellant les plus timides.
  • Gérer l'écoute et le calme de la classe pour une bonne communication.
  • Encourager les petites voix à se faire entendre.
  • Orienter le débat sur le plan philosophique avec des questions qui touchent à l'essence des thèmes abordés : la responsabilité, la fidélité et l'infidélité, l'absence, la solitude, etc...

Le bilan de la séance, avec cette classe de 4e

A la fin de la séance, la thèse de la femme coupable et principale responsable paraît largement prépondérante. Seule une ou deux filles tentent de résister à un groupe de garçons dont le leader convaincu reste fermé à la discussion. Pourtant une lecture des arguments écrits et surtout les ordres proposés pour évaluer la responsabilité des divers personnages révèlent non seulement que plusieurs garçons estiment que le mari est le principal responsable de la situation et de son dénouement tragique, mais aussi que l'ami a une importante part de responsabilité. En revanche le séducteur n'est considéré par personne comme le principal responsable.

Les difficultés rencontrées et les améliorations possibles

Première difficulté

Elle tient à l'organisation du débat : un élève monopolise le débat et en revient toujours au même argument : " Du moment que la jeune femme passe la nuit avec un amant, elle est seule responsable de ce qui lui arrive. " Dès qu'un argument vient le contredire ou tempérer son propos, l'élève ne cesse alors de reprendre la parole, haut et fort, sans qu'on la lui donne.

Il serait intéressant de prévoir une manoeuvre d'éjection, pourquoi pas un " carton rouge " qui vaudrait exclusion du groupe. L'élève resterait dans la classe, mais serait écarté de la discussion. Les prises de parole impromptues deviendraient plus difficiles, du fait de la menace d'une telle sanction, symboliquement assez forte. Prévoir une sanction dans les règles du jeu paraît important parce qu'avant de perturber la classe ce type de comportement perturbe le bon déroulement du débat et la bonne avancée de la réflexion en intimidant des personnalités plus effacées. Une telle sanction permet aussi de gérer la situation dans le cadre du jeu, sans arriver au conflit et à la sanction purement scolaire.

Seconde difficulté

Elle tient davantage au fond de la question et aux aspects cognitifs et pédagogiques : force est de constater qu'il a été difficile de faire progresser les élèves dans leur raisonnement et de les faire évoluer par rapport à leur appréciation initiale de la situation. Ils sont souvent restés sans voix devant des questions qui pourtant découlaient directement de leurs arguments : " Partager une nuit avec quelqu'un donne t-il des obligations ? " " Pourquoi, selon toi, l'amant représente t-il la liberté ? " " Dans quel but travaille t-on ? "

Peut-être un simple dictionnaire à portée de main permettrait-il de chercher des définitions de mots d'usage courant mais dont on oublie volontiers le sens initial. Ainsi des mots qui servent à dépeindre l'univers moral. A défaut d'apporter des réponses, ces définitions donneraient des éléments sur lesquels fonder et faire évoluer la reflexion.

Mais tout ceci, est-ce vraiment philosopher ?

C'est une questions évidemment légitime ; si ce jeu est un excellent exercice d'écoute et d'argumentation, est-il pour autant un bon exercice d'apprentissage de l'argumentation et de l'attitude philosophique ?

Avec cette classe et lors de cette séance, je dois reconnaître que nous nous somme arrêtés en route et que les questions qui impliquaient une élaboration conceptuelle, ou qui mettaient en jeu l'intimité, sont le plus souvent restées sans réponse : " Qu'est-ce que l'amour ? " " Qu'est-ce que le travail ? " " La fidélité ? " " La responsabilité ? ". Pour toute réponse, des mines ébahies ou les airs gênés de ceux qui n'ont pas osé se prononcer. Si la philosophie est bien cette discipline qui invite à échanger ses préjugés et ses opinions contre des arguments, alors nous n'y avons accédé que de loin. Mais du moins espérons-nous avoir au moins introduit chez quelques élèves le sentiment de la complexité de l'univers moral, ce qui n'est déjà pas si mal en collège... et autorise peut-être à espérer des résultats plus rigoureux lors d'une prochaine expérience.

Lire au collège, n°78, page 16 (11/2007)

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