Dossier : la philosophie

Les petits dialogues

Ateliers philosophiques pour enfants et adolescents

Anne-Hélène Grisard

" Les petits dialogues " sont nés de la volonté de faire partager à des enfants et des adolescents le plaisir de penser, réfléchir, et s'interroger ensemble ... en pratiquant la philosophie, ou une initiation philosophique. Pour beaucoup de ces enfants, depuis les quatre années que dure cette expérience, elle a été déterminante, en leur permettant d'exercer leur jugement critique tout en se découvrant " acteur " et " sujet " de cette entreprise.
Les séances, d'une heure chacune, ont lieu une fois par mois en bibliothèque de lecture publique, ou dans le cadre scolaire. Elles sont destinées à des classes de primaire et de collège, mais également à des auditeurs libres. La régularité des séances fait qu'elles revêtent l'importance d'un rendez-vous auquel on se prépare, travail intellectuel en profondeur autant qu'engagement de chacun en faveur de la qualité des échanges.

Philosophie des " petits dialogues "

Si la première rencontre surprend en général les élèves, elle les séduit aussi par sa nouveauté, car leur parole, leur pensée personnelle, parfois bridée ou contrainte dans le cadre scolaire ou familial, voire par la bande de copains, trouvent là une occasion et un terrain d'expression privilégiés. Pourtant, il n'est ni possible ni souhaitable de laisser tout un chacun intervenir dans le débat sans respect de règles précises, énoncées en début d'année, et rappelées si nécessaire au cours du travail proprement dit : écoute et respect de l'autre. Très rapidement, par respect avant tout d'eux-mêmes, les jeunes participants se plient à cette discipline et ont à coeur de pouvoir faire porter leurs arguments sans recourir à quelque forme de violence verbale ou d'invective, ce qui est trop souvent le cas dans les tranches d'âge concernées ; l'art de tout modérateur est alors de faire entendre à chacun que pour se faire entendre lui-même, il doit d'abord écouter les arguments de son contradicteur. Du foisonnement pulsionnel naît alors moins l'harmonie souvent fallacieuse d'un consensus que la progression d'un raisonnement collectif où les apports intuitifs et intellectuels de chaque acteur et chaque participant sont autant d'aspects du débat à prendre en compte, à explorer ... avant qu'ils ne fassent l'objet d'une éventuelle réfutation.

La " plasticité " du raisonnement et de la pensée (non pas une preuve de faiblesse, mais souci d'un doute proprement philosophique, toujours profitable à la production même d'un débat riche et de qualité) les surprend aussi. Les caractères intempestifs tout comme les plus timides découvrent là encore la vertu de l'élaboration collective : l'enfant qui peine à s'exprimer clairement se voit invité, soutenu, encouragé à oser dire ce qu'il pense, et celui dont les idées fusent ou qui use volontiers d'un ton péremptoire n'a plus la " seule " ou la " première " place. Nul n'est stigmatisé pour ses positions intellectuelles ; la tolérance se travaille tandis que les ego se contraignent à une expression mesurée.

Le premier matériel requis pour la conduite de tels ateliers est souvent un livre, le conte étant la plupart du temps un excellent médium de par sa brièveté d'une part, de part son caractère édifiant propre à susciter des réactions empathiques ou de contradiction d'autre part. L'identification aux héros permet à la discussion de démarrer facilement : " Comme le héros, pensez-vous que... ? "), laquelle doit se poursuivre rapidement par une extrapolation, l'apport d'autres interrogations plus déroutantes, plus dérangeantes et plus inattendues pour sortir du sentier battu de ses propres pensées.

Les images, photographies ou illustrations, sont elles aussi un excellent moyen de faire réagir les jeunes et de susciter un débat. Sans doute parce que l'image en général leur paraît familière et qu'il n'est pas si usuel pour eux de se questionner à son sujet.

Toujours concernant la méthode, force est de constater que les débats lancés sans support paraissent souvent artificiels aux élèves et sont plus difficiles à mener avec rigueur.

Quelques expériences de philosophie concrète

Plusieurs expériences ont marqué nos ateliers philo et jalonnent le travail mené au sein des Petits dialogues.

Une exposition de photographies dans notre bibliothèque, " Images et propos mobiles ", constituée de la performance d'un collectif d'artistes, Attitude d'artistes, a été l'objet de plusieurs rencontres très productives avec des classes de niveaux d'âge très différents (CE2, CM1 et CM2, 5e et 4e).

Deux photographes, Jacky Georges Lafarge et Louis Couturier, ont travaillé en collaboration étroite avec des personnes sans domicile fixe dont ils ont tiré huit portraits grand format en noir et blanc. Ces portraits ont été associés à des bandeaux conçus et libellés comme des slogans publicitaires et portés en haut et en bas de chaque portrait, provoquant ainsi un " encadrement signifiant " de l'image. Ces portraits ont ensuite été placardés dans des centres commerciaux, dans des zones urbaines sensibles, ou promenés dans différentes villes à dos d'hommes-sandwiches, investissant ainsi l'espace public. Les slogans apposés sont tirés du discours médiatique traditionnellement associé aux stars de la publicité ou de cinéma ce qui provoque évidemment des effets de décalage entre image et texte qui peuvent être à l'origine de nombreuses discussions...

Le travail des deux artistes, et, à travers cette exposition, celui de l'atelier philosophique, était évidemment une mise en question du matraquage médiatique et publicitaire. La collusion artistique volontaire des matériaux que sont l'image et le slogan produit du sens, un sens surprenant, paradoxal, et dont la valeur critique à l'égard d'une société de consommation violente sous ses dehors consensuels et de toute façon interdite aux plus faibles peut être immédiatement perçue. La mise en scène déroute, provoque, trouble... Ces portraits en gros plan s'imposent dans le champ visuel, barrés d'un slogan étranger à l'image, voire obscène dans ce contexte. Les questions surgissent d'une forme de heurt. En quoi un visage marqué, fût-ce discrètement, mais déjà atteint par la vieillesse, l'alcool ou la drogue, peut-il voisiner avec un slogan comme " indifférent il séduit ", ou " belle image-monde merveilleux " ?... Ces mêmes visages sont-ils différents (et si oui, en quoi, comment, pourquoi ?) de ceux des SDF croisés dans la rue, au quotidien. La réduction au sigle " SDF " efface-t-elle de fait la personne, autant que l'image le fait peut-être aussi, trop voyante, donc devenant " ordinaire ", paradoxalement " invisible " ?

De multiples questions et, nous l'espérons, de nombreuses prises de consciences, sont nées de cette rencontre avec ce travail artistique, avec ces personnes photographiées, et de l'échange poursuivi sur plusieurs séances, à la demande même des jeunes.

En parallèlle, avec les plus jeunes, a été mené un travail sur le livre de Claude Martingay et Philippe Dumas, Le mendiant. L'auteur y met en scène la rencontre entre un chien, un mendiant à la porte d'une église et un voyageur, ainsi que leur échange épistolaire, aussi mystérieux que merveilleux C'est l'humanité du regard du chien qui amène le voyageur à regarder vraiment le mendiant et à découvrir en lui un " semblable ", un " visage " (dans une perspective qui rappelle de loin la philosophie d'Emmanuel Levinas). Là aussi les réactions des enfants ont foisonné après que nous sommes sortis d'une lecture " sentimentale " pour aborder la question de " l'autre " que nous pouvons - ou ne pouvons-pas, ne voulons pas... - reconnaître comme notre " semblable ", notre " frère humain ". Les élipses du récit même faisaient place à la diversité des comportements possibles, au respect des convictions et sensibilités de chacun qui ont été énoncées en atelier.

Un autre livre a fait l'objet de bien des réactions variées et contradictoires : Zazie et les femmes nues. Les sujets, là encore, sont la publicité et la pollution visuelle ; les fameuses " femmes nues " auxquelles Zazie confectionne des vêtements agressent les enfants, imposent des comportements et un certain regard... L'intérêt majeur des ouvrages de cette maison d'édition étant d'inventer des livres puisant dans le quotidien pour le sublimer et s'interroger.

Autre exemple d'une mise en question critique du quotidien, et mettant en jeu un matériel abondamment disponible, nous avons utilisé les " journaux gratuits " qui nous sont distribués chaque matin sur le trajet scolaire, pour critiquer la prétendue gratuité du Net et de différents services, une gratuité qui ne fait que consacrer l'assaut de la publicité et sa banalisation comme un fait inéluctable... Ainsi les jeunes ont-ils pu examiner leurs désirs, leurs besoins, et le libre arbitre que tout sujet se doit de savoir mettre en oeuvre.

Dans un registre tout différent, La petite caille de Tourgueniev nous a amenés à explorer notre relation à l'animal et à découvrir un débat philosophique toujours à l'oeuvre entre une vision utilitariste du monde dominé par l'être humain et d'autres pistes de réflexion, évoquées d'ailleurs par la philosophe Elisabeth de Fontenay.

Le bilan de l'expérience

L'étonnement premier de ceux qui fréquentent les ateliers tient d'abord à la découverte que tout objet est ou peut devenir " philosophique " à la condition qu'on en interroge les modalités d'existence et les modalités de notre rapport à cet objet. De toutes ces expériences ressort avant tout la diversité des questions possibles et posées, des réponses, des réactions.

Les jeunes, au fur et mesure de l'année, se lancent plus vite et d'eux-mêmes dans le débat. Ils s'approprient pleinement ce temps rituel de parole et de pensée. Nombreux sont ceux qui, en fin d'année, regrettent de changer de classe et de ne pas pouvoir peut-être poursuivre ce travail avec nous.

Des échanges comme ceux liés à l'exposition " Images et propos mobiles " ont bousculé tout le monde de façon salutaire. Pour certains ce n'était " pas bien ", " pas normal ", " laid "...de montrer des personnes sans domicile fixe : l'intérêt du travail des artistes était en quelque sorte masqué par la force même de leur travail. Pour d'autres, la difficulté a été de réfléchir au-delà du choc des images, de l'incongruité apparente des slogans. La réflexion a été autant esthétique que politique. Des adultes même ont fait part de leur étonnement devant la présence d'une telle exposition en bibliothèque jeunesse ! Pour quelques uns d'entre eux cette présence était incompréhensible, voire choquante. Les plus nombreux des spectateurs et des participants ont pourtant été enthousiastes, parfois d'emblée.

Si chaque séance propose un sujet, elle s'ouvre à bien d'autres qui surgissent en cours de route. Il faut que les questions soient libres mais aussi toujours replacées dans un contexte, mises en écho les unes par rapport aux autres. Il n'y a pas de questions taboues ni de réponses taboues, il y a là encore un accompagnement intellectuel mais avant tout humain à toujours mettre en oeuvre. Si difficulté il y a, c'est celle de prendre en compte pleinement et pour ce qu'elle est la question posée et de ne pas la fuir. De ne pas avoir peur. D'être vraiment sincère.

L'accompagnement des jeunes au cours de leur cheminement est primordial ; le travail mené lors des ateliers se prolonge en classe, hors de la bibliothèque, dans la mesure où l'enseignant est ouvert à cette démarche et prend le temps de se faire susbtitut et relais de la bibliothécaire.

Le principal critère de réussite ou de difficulté tient à ce relais. S'il est bien mis en place, les ateliers suivants s'inscriront dans une sorte de mouvement devenu naturel, une manière de participer " spontanée ". Sinon, le risque est de proposer une activité parmi d'autres, absorbée par l'emploi du temps, relative, perdant de son caractère nécessaire au profit d'autres exigences de rentabilité.

Pour améliorer et poursuivre leur travail, Les Petits dialogues se sont ouverts à tous, pas seulement aux classes. La collaboration avec des Cafés philo ou des Cafés lecture, traditionnellement fréquentés par les adultes, est envisagée. Les rencontres ayant lieu à la bibliothèque seront ainsi rendues plus visibles. Pour autant, ces rendez-vous sont ceux des jeunes qui s'y retrouvent et ne doivent pas être phagocytés par la présence des adultes. La parole des adolescents, pour s'épanouir, doit se dire dans un cercle relativement fermé, familier, avec des interlocuteurs fidèles. La confiance réciproque dont les intervenants témoignent amène chacun à exprimer plus sûrement ses propres interrogations, à faire part avec plus de fermeté intérieure des convictions qui sont certes les siennes, mais qui ne redoutent plus de se confronter à la contradiction, à la réalité de la pensée des autres.

L'enjeu premier des ateliers philosophiques est de poser l'une des premières pierres de la construction d'un sujet libre, exerçant pleinement ses compétences personnelles, osant réfléchir par lui-même et faisant aussi le choix de confronter son raisonnement, et surtout ses préjugés, avec d'autres. L'autre enjeu, non moins important à mes yeux, est de susciter le désir de liens et d'échange, l'ouverture du coeur et de l'esprit, établissant l'essor de l'intelligence dont chacun est porteur sur le fondement affermi de sa propre personne, afin de découvrir, selon les mots d'Albert Einstein, " la joie de la pensée ".

Quelques titres pour réfléchir avec des enfants et des adolescents

  • La Montagne aux trois questions, Béatrice Tanaka et Chen Jiang Hong, Albin Michel jeunesse (coll. Petits contes de sagesse), 2004
  • Mahakapi, le singe roi, Patrice Favaro et Muriel Kerba, Albin Michel jeunesse (coll. Petits contes de sagesse), 2001
  • Les Trois arbres de la vie, Giorda et Charlotte Gastaut, Albin Michel jeunesse (coll. Petits contes de sagesse), 2001
  • Visage de flamme, Rafe Martin et David Shannon, Calligram (coll. Petite bibliothèque Calligram), 1997
  • Le Royaume de Kensuké, Michael Morpurgo et Diane Ménard, ill. de François Place, Gallimard jeunesse, 2000
  • A la recherche du fleuve sacré, les sources du Nil, Philippe Nessmann, Flammarion, 2007
  • Le royaume des dragons, L'Ecole des loisirs (coll. Archimède), 2006
  • Angelo et le messager des étoiles, Béa Deru-Renard et Hans Ulirch Osterwalder, L'Ecole des loisirs, 2007
  • Le Convive comme il faut, Philippe Dumas, L'Ecole des loisirs, 1986
  • Regarder le paysage, Claude Eveno, Gallimard (coll. Giboulées), 2006
  • Zazie et les femmes nues, Editions " Où sont les enfants ? "
  • Le Mendiant, Claude Martingay et Philippe Dumas, La Joie de lire, 2003.
  • La Petite caille, Tourguéniev, ill. de Arlina Carvo, Calligram (coll. Storia), 1998
  • Quand un animal te regarde, Elisabeth de Fontenay, Gallimard (coll. Giboulées), 2006

Une exposition de photographies issue des fonds de l'artothèque de la BM de Lyon, Images et propos mobiles, par le collectif Attitude d'artistes.

On citera aussi, bien qu'elle ne soit pas explicitement " étiquetée " comme " collection de réflexion philosophique ", la collection Les petites pommes du savoir aux éditions Le Pommier.?Certains ouvrages de cette collection en effet, sous des signatures prestigieuses, interrogent leurs jeunes (et moins jeunes) lecteurs sur de grandes notions alliant science et philosophie : Le temps existe-t-il ? d'Etienne Klein, Les animaux sont-ils intelligents ? de Dominique Lestel, ou encore Y-a-t-il d'autres planètes habitées dans l'Univers ? de Pascal Bordé. Enfin, chez le même éditeur, en partenariat avec nos propres éditions, qu'on nous permette de signaler le surprenant et passionnant ouvrage de Pascal Picq et Michel Hallet Eghayan, Danser avec l'évolution, paru en 2007.

Lire au collège, n°78, page 11 (11/2007)

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