Dossier : la philosophie

La portée philosophique de la littérature de jeunesse

Edwige Chirouter, edwige.chirouter@wanadoo.fr ou edwige.chirouter@univ-nantes.fr

Edwige Chirouter est professeur de philosophie à l'Université de Nantes et à l'IUFM des Pays de la Loire. Chercheur et enseignante, elle travaille sur la littérature de jeunesse comme introduction à la pratique philosophique en école élémentaire et en collège. Elle propose ici une réflexion sur les enjeux d'une sensibilisation précoce à la philosophie ainsi qu'un panorama des livres et des collections désormais disponibles pour aborder les grandes questions avec des enfants et approcher les conditions d'un questionnement authentiquement philosophique malgré les limitations qu'implique le jeune âge des collègiens.

La philosophie avec les enfants

La pratique de la philosophie avec les enfants, développée et diffusée au XXe siècle grâce aux travaux du professeur américain M. Lipman, se développe en France depuis une dizaine d'années. Les programmes 2002 de l'école élémentaire, en instaurant une demi-heure de débat réglé et un programme de littérature, ont permis aux enseignants d'aborder avec leurs élèves des interrogations philosophiques fondamentales.

Pour ma part, professeur " classique " de philosophie, j'ai d'abord regardé l'ensemble de ces pratiques avec une certaine méfiance. Cette innovation pédagogique bouleverse effectivement complètement les représentations traditionnelles de l'enseignement de cette discipline. Les enfants sont-ils vraiment capables de philosopher ? Il ne suffit effectivement pas de discuter d'un thème philosophique pour philosopher. Le discours philosophique exige une rigueur intellectuelle et des compétences spécifiques. Michel Tozzi a montré dans sa thèse?1 qu'on pouvait les résumer au triptyque suivant : problématiser, conceptualiser, argumenter. En philosophie, il ne suffit pas de dire ce que l'on pense, mais il faut penser ce que l'on dit. Ce qui n'est évidemment pas la même chose ! C'est pourquoi il me semble indispensable de toujours garder comme fil conducteur de nos séances ces exigences intellectuelles. Se pose alors la question de savoir comment, et quels outils donner à de jeunes enfants pour leur permettre de répondre aux exigences précitées. Car philosopher s'apprend. Pierre Bourdieu, notamment, a bien montré, dans un contexte de préoccupations certes très différent, qu'aucune aptitude intellectuelle, aucun soi-disant " talent ", " compétence ", ou " disposition " ne sont le fruit d'une nature plus ou moins bienveillante, mais bien plutôt l'aboutissement d'un long processus d'incorporation de nos multiples influences sociales, familiales et culturelles. Or l'école, par ignorance de ces processus, exige de ses élèves des compétences qu'elle devrait au contraire développer, creusant et légitimant ainsi les inégalités sociales?2. Ainsi, si nous souhaitons une véritable démocratisation de l'enseignement de la philosophie, il faut pouvoir offrir à tous les élèves les outils intellectuels et culturels qui leur permettront de répondre aux exigences de la réflexion philosophique. Ni démagogie, ni élitisme, seule une initiation précoce à la rigueur de philosopher peut permettre de gagner ce pari.

Même si l'institution - les inspections, un grand nombre de professeurs du secondaire et de l'Université - reste méfiante envers ces nouvelles pratiques, celles-ci se développent considérablement, jusqu'à devenir à ce jour un véritable " phénomène de mode " : sans même mentionner encore le succès des multiples collections philosophiques pour la jeunesse, de nombreux articles et reportages, dans la presse écrite et audiovisuelle rendent compte de cet engouement. Signalons simplement ici que, Citrouille, la revue des Librairies Spécialisées Jeunesse lance un appel dans son numéro de décembre 2005 : " Et si on rendait la philosophie aux enfants... "3. Le Journal des Instituteurs a consacré, lui aussi, son dossier du numéro du mois de mars 2006 à la philosophie avec les enfants4.

Faire appel à la littérature pour philosopher

Quand, il y a sept ans, en tant que professeur de philosophie à l'IUFM du Mans, je me suis intéressée à la pratique de la philosophie à l'école élémentaire, je me suis tout de suite posé la question des supports que nous pouvions offrir aux élèves pour les aider à penser. Et j'ai trouvé dans la littérature de jeunesse un formidable tremplin pour la réflexion.

L'enfant, dans les balbutiements de sa pensée réflexive, ne sait ni ne peut sortir de sa subjectivité. Et sa jeunesse le contraint évidemment à une expérience du monde forcément limitée. C'est pourquoi il faut lui donner des outils pour affiner son raisonnement et l'émanciper de son seul point de vue. La littérature permet indéniablement cette décentration. La fiction littéraire, loin de trahir la réalité, la révèle dans ce qu'elle a de plus profond. Elle établit un pont entre l'expérience singulière - qui, par son caractère trop intime, empêche la prise de recul et l'analyse - et le concept - qui, lui, à l'autre extrême, par sa froideur, peut nuire à l'implication personnelle dans l'acte de penser. La littérature et la philosophie empruntent bien des chemins différents mais complémentaires : si la philosophie se propose de rendre invisible le visible, en transformant la réalité en concept, la littérature, elle, permet de rendre visible l'invisible, en incarnant l'idée dans un récit. C'est bien à ce titre que les références littéraires sont un atout pédagogique pour permettre à l'élève de saisir le sens de la réflexion philosophique.

Je reprends bien sûr la position que développe Paul Ricoeur dans son oeuvre et en particulier dans Temps et Récit. Parce qu'elle représente la possibilité démultipliée d'expériences exemplaires et signifiantes sur la ou les vérités du monde, elle constitue un espace autonome de pensée. Quand Paul Ricoeur analyse notamment Mrs. Dalloway, il s'attache constamment à ne pas plaquer une philosophie extérieure au texte (comme celle de Bergson dans cet exemple), mais de respecter la pensée spécifique de Virginia Woolf. Le roman n'illustre pas une thèse philosophique qui lui préexisterait, mais il constitue une pensée à part entière. La littérature nous donne à voir une forme de vérité du réel. Elle est un grand " laboratoire " où peut se dire, s'analyser et se penser toute la complexité de la condition humaine. C'est bien cette valeur d'exemplarité de la littérature, considérée comme expérience de pensée à part entière, qui a sous-tendu les hypothèses de mon travail de recherche : une certaine forme de littérature dite " de jeunesse " contient, elle aussi, cette exemplarité philosophique et c'est pourquoi elle est cet indispensable tremplin pour accompagner de jeunes élèves dans l'apprentissage de l'acte de philosopher.

La portée philosophique de la littérature de jeunesse et le créneau éditorial de la " philosophie avec les enfants "

Le texte littéraire dit " de jeunesse ", comme le texte littéraire en général, peut être défini comme un texte, qui contrairement à l'écrit purement fonctionnel, autorise différents niveaux de lecture. C'est un texte qui peut et doit bousculer le lecteur, puis susciter des discussions sur ses significations. Ainsi, Les Documents d'accompagnement des programmes de Littérature au cycle 3 précisent que " l'appropriation des oeuvres littéraires appelle à un travail sur le sens. Elle interroge les histoires personnelles, les sensibilités, les connaissances sur le monde, les références culturelles, les expériences des lecteurs. Elle crée l'opportunité d'échanger ses impressions sur les émotions ressenties, d'élaborer des jugements esthétiques, éthiques, philosophiques et de remettre en cause des préjugés. "5

" Ne pas voler les enfants " : cette formule énoncée par Claude Ponti pour expliquer la complexité de son univers pourrait être la définition de la vraie littérature, ou du moins de son paradigme. Le texte littéraire, par l'universalité de son propos, s'adresse à l'intimité de mon être. Je rencontre un texte qui, par une subtile et mystérieuse alchimie, parle de ce qui est au plus profond de moi. C'est cette rencontre initiatique que l'enfant peut faire avec un texte qui lui permet de faire l'expérience du littéraire. Et la littérature enfantine en France est d'une rare richesse : de nombreux albums permettent d'aborder avec intelligence toute une série de thèmes proprement philosophiques comme la mort, l'amour, la haine, l'angoisse, le mensonge, l'amitié. Les auteurs et leséditeurs de littérature de jeunesse contemporaine n'ont pas attendu l'approbation de l'institution philosophique pour proposer aux enfants et adolescents des textes qui les aident à penser leur condition humaine et le monde qui les entoure. Car " ne pas voler les enfants ", signifie aussi prendre au sérieux leurs interrogations. Les enfants, si on prend la peine de les écouter, posent des questions déroutantes relevant de la métaphysiques : " Peut-on savoir ce qu'il y a après la mort ? ", " A quoi reconnaît-on qu'on est amoureux ? ", " Pourquoi ne mange-t-on pas certains animaux ? ", " Pourquoi existe-t-il plusieurs langues ? ", " Qu'est-ce que ça veut dire " être grand ? " ", etc. " La métaphysique consiste à répondre aux questions des enfants " affirmait Groethuysen. Les enfants nous posent ces questions avec plus d'authenticité qu'un grand nombre d'adolescents de Terminale. Ils nous offrent cette expérience originelle de l'étonnement devant le monde et posent les questions sans auto censure. Nous devons saisir l'opportunité de cette curiosité pour leur permettre d'avancer dans leur cheminement et leur apprendre progressivement à penser par eux-mêmes. Heureusement le monde de la littérature de jeunesse l'a bien compris (si bien compris qu'aujourd'hui, la philosophie avec les enfants est devenue un " créneau porteur ", comme le montre par exemple le succès des " goûters philo ").

Dans le foisonnement des publications à portée philosophique, je distinguerai deux formes bien distinctes : d'une part les récits (albums, romans, récits illustrés, poésie, mythes, contes ou fables) qui abordent métaphoriquement des questions métaphysiques ; et d'autre part les productions " ad hoc ", sorte de " petits manuels à usage des enfants " qui visent à les faire réfléchir plus explicitement sur des notions.

Des récits porteurs de sens

Prendre en compte les interrogations métaphysiques des enfants semble être une grande tendance de la littérature de jeunesse contemporaine. Cette tendance reflète évidemment le nouveau statut de l'enfant dans nos sociétés. L'enfant n'est plus un petit être innocent et pur qui doit être protégé du monde et des préoccupations des adultes. En 1976, par le succès de sa Psycha-nalyse des contes de fées, Bettelheim a convaincu beaucoup d'éducateurs que les véritables préoccupations des enfants, ce qui les intéresse et les motive profondément, c'est justement de pouvoir répondre à ces grandes angoisses existentielles?6. Le conte de fées a la même fonction que les grands textes littéraires chez les adultes. Lire, c'est rencontrer un texte qui m'aide à ordonner mes pensées, qui m'aide à formuler ou à prendre conscience de mes peurs, de mes incertitudes, qui me permet d'y répondre et d'y remédier. C'est ce qu'exprime magnifiquement la fin de L'arbre sans fin de Claude Ponti : après la mort de sa grand-mère, la jeune Hipollène va entamer un long voyage initiatique. De retour chez elle, après avoir accompli, par le pouvoir de la fiction, toutes les étapes du travail de deuil et de construction de soi, elle retrouve Ortic, le monstre " dévoreur d'enfants perdus ". Il bondit sur elle une dernière fois en hurlant : " Je n'ai pas peur de toi ! ", mais elle peut désormais lui répondre : " Moi non plus, je n'ai plus peur de moi ! ". Le monstre est aussitôt terrassé, et se transforme en " vieille salade moisie " ! Hipollène a grandi et ne se laisse plus accaparer par ses pulsions dévorantes. Le détour par l'imaginaire lui aura permis ce cheminement et cette conquête.

Il serait impossible de faire un recensement exhaustif de tous les textes de littérature de jeunesse à portée philosophique disponibles à ce jour. Je ne fais ici que souligner une tendance forte de la création et de l'édition contemporaine. Je repère quelques symptômes de cette vague. On commence à trouver des bibliographies par notions philosophiques. Anne Rabany, Anne Touzeau, Mireille Carton, Evelyne Bauquier ou Michel Tozzi ont commencé ce travail de recherche et de sélection.7

En ce qui concerne les auteurs et les éditeurs, il est tout à fait significatif que sur de nombreux sites Internet de maisons d'éditions ou sur les sites spécialisés en littérature jeunesse, on peut retrouver des bibliographies thématiques et dont beaucoup de ces thèmes sont des notions philosophiques. On y retrouve notamment beaucoup de notions ou de repères du programme des classes Terminales comme le Travail, l'Art, l'Identité, La différence, le Langage, le Bonheur, la Foi, la Liberté8. On trouve aussi une multitude de thèmes annexes à ces notions comme la solitude, la mort, le temps, l'amitié, etc.

Par exemple, à ce jour, sur le site Ricochet, spécialisé dans la littérature jeunesse, on peut trouver 162 références pour " la mort/le deuil ", 279 pour le thème de l'amitié, 268 sur l'amour, 103 sur l'Art, 43 sur la solitude, 62 sur la tolérance, 38 sur l'identité, 19 sur le bonheur, 28 titres sous la rubrique " Philosophie/Politique ". Sur le site de l'Ecole des loisirs, on trouve 33 titres sur la mort, 81 sur la différence, 20 sur la solitude, etc. Toutes ces références n'ont certes pas la même valeur philosophique, mais la quantité des oeuvres proposées témoigne du souci de prendre en compte les interrogations philosophiques des enfants et de les aider dans leur cheminement par le biais de récits porteurs de sens.

Si on regarde maintenant du coté de la très ambitieuse liste des ouvrages du cycle 3, qu'on utilisera très facilement dans des activités avec des 6e - voire au-delà -, on retrouve avec insistance cette même intention d'offrir aux élèves des oeuvres porteuses de sens. Les thèmes philosophiques sont souvent clairement énoncés dans le résumé des oeuvres. Dans la sélection des albums, on trouve notamment :

  • Remue-ménage chez Madame K de Wolf Erlbruch qui interroge les représentations du masculin et du féminin et pose implicitement les questions de l'irrationalité de l'angoisse existentielle (pourquoi Madame K. s'inquiète-t-elle tout le temps pour tout ?), de la nécessité de donner un sens à son existence. " L'interprétation du texte se construira ainsi en fonction des valeurs mobilisées, statut de la femme, éducation, relations familiales, sens que l'on donne à la vie.
    Un livre sur les chemins tortueux de la liberté qui pourra entraîner le lecteur à une plus large exploration de l'univers étrange de Wolf Elbruch. "9
  • Moi et rien de Kitty Crowher où une petite fille fait face au deuil de sa mère grâce à un ami imaginaire. Les programmes incitent clairement à faire un travail de mise en réseau sur le thème de la mort.
  • Yacouba de Thierry Dedieu représente un antique dilemme moral. Pour intégrer la communauté des hommes, faut-il que le jeune Yacouba tue le lion blessé ou qu'il lui laisse la vie sauve ? Par quel geste Yacouba va-t-il devenir un homme ? Faut-il choisir, comme dans Antigone, la loi de la communauté ou la voix de sa conscience ?10
  • Nuit d'orage de Michèle Lemieux, où une petite fille est en proie à des angoisses existentielles tenaces. Là aussi, la portée philosophique de l'album est clairement revendiquée par les programmes : " Ou plutôt la tempête dans une tête de petite fille angoissée par ses peurs, ses questions existentielles sur l'origine de la vie, sur l'infini, l'amour et la mort. Sa quête de l'éternité enfin, pour avoir le temps de comprendre le mystère de l'univers... Cet album atteint le lecteur avec une grande force du fait de sa simplicité apparente et de l'universalité du propos philosophique. Sa lecture pourra être poursuivie par des échanges entre les enfants et par la lecture d'autres ouvrages qui posent pareillement des questions existentielles : Samedi et Dimanche : Le Itemdis des Cailloux de Fabien Velhmann (Dargaud), Tête à tête : 15 petites histoires pas comme les autres de Geert de Kockere (Milan). "11

Pour la moitié des contes sélectionnés, les programmes insistent là aussi clairement sur l'exploitation philosophique des oeuvres, comme par exemple :

  • Comment Wang-Fô fut sauvé de Marguerite Yourcenar : " Wang-Fô est un peintre chinois réputé : ses tableaux sont si beaux que ce qu'ils représentent peut prendre réellement vie... Ce conte philosophique est la réécriture d'un conte traditionnel chinois... Il présente également une réflexion sur les rapports entre peinture et vision du monde, l'univers esthétique considéré comme indispensable à la vie psychique, la poésie qui traverse le conte, l'élément aquatique et ses valeurs symboliques, selon Bachelard. "12
  • Le Tyran, le Luthier et le Temps de Christian Grenier : " Cette oeuvre forte conduira à s'interroger sur les valeurs symboliques du temps, sur les limite des pouvoirs de la science et de la politique, sur ceux de l'art. Faiblesses du tyran et force de la parole poétique. Une question pourrait orienter les relectures et les confrontations : pourquoi le luthier réussit-il là où les savants et grands artisans échouent ?... Maîtrise du temps de la vie humaine, maîtrise du temps du récit, fuite de la vie, fin d'une histoire. L'auteur et l'illustrateur ne suspendent-ils pas eux aussi le temps pendant qu'ils nous content leur histoire ?.... Cet album peut aussi être rapproché, sur la question du rapport au temps, de L'Horloger de l'aube de Yves Heurté (Syros) et du Maître des horloges de Anne Jonas et Hug Arnaud (Milan) ".13
  • L'oiseau d'Ourdi de Jacob et Wilhem Grimm : " La transgression est-elle une faute ou la condition de l'accès à la connaissance ? Qu'est-ce qui fonde le statut de la femme ? "14

Dans la liste des romans et récits illustrés, on trouve aussi notamment :

  • Tête-àTête, 15 petites histoires pas comme les autres de Geert De Kocker et Klaas Verplnacje. Dans la lignée des fables de La Fontaine, mais sans morale explicite, les auteurs nous proposent quinze petits dialogues entre des animaux sur la mort, l'amitié, le sens de la vie. Les documents d'accompagnement insistent là aussi sur la dimension philosophique du texte : " Chaque dialogue, s'il est parfois un petit débat de couleur philosophique, est surtout une joute verbale, faite soit de ruse, soit d'humour, soit de naïveté ou de pseudo-naïveté, de raisonnement poussé à l'extrême, voire à l'absurde... Les discussions qui sont aussi de petites querelles abordent des questions essentielles, mais sont le plus souvent tournée en dérision ; elles font apItemître que l'on ne sait toujours pas pourquoi on agit, parle, pense comme on le fait, quand il est question de la vie, de la mort, de l'amitié, de l'amour, de l'intelligence, de la beauté... "15
  • Pochée de Florence Seyvos et Claude Ponti, magnifique conte philosophique sur le deuil et la construction de soi. " Pochée est une petite tortue bien décidée à vivre comme une grande, être heureuse et se prouver qu'elle est une " fille bien ". Rien n'est pourtant si facile : après la mort de son ami, Pouce, il lui faudra s'obstiner pour retrouver le goût de vivre, préserver sa solitude et sa liberté, maîtriser les souvenirs. De quoi a-t-on besoin pour être soi ? Qu'est-ce qu'aimer ? Quel est le bonheur possible après la mort de celui qu'on aime ? Autant de grandes questions,
    universelles et vitales qui sont abordées sur le mode du conte, dans un récit qui allie extrême simplicité et bouleversante profondeur. Accessible aux plus jeunes lecteurs, il touche aussi les plus grands et ouvre la voie aussi bien à la méditation qu'à la discussion. "16

Enfin, l'incontournable Petit Prince de Saint-Exupéry est lui aussi présent dans cette liste. " Ce livre s'apparente cependant à un conte moral. Le Petit Prince se comporte comme un extra-terrestre naïf, qui découvre la terre après les autres planètes. Mais, d'une part, sa façon de voyager notamment ressortit au merveilleux, non à la science-fiction. D'autre part, sa naïveté n'est pas seulement celle d'un étranger à nos coutumes, c'est aussi celle d'un enfant en train de construire ses références. Conte moral car, d'une part, les comportements aberrants de certaines " grandes personnes " sont montrés dans leur inanité [le roi solitaire, le vaniteux, le buveur, le businessman, l'allumeur de réverbères, le géographe qui n'a jamais quitté son bureau] et d'autre part, le Petit Prince est initié à des comportements permettant de se construire affectivement : comment agir pour obtenir l'amitié de quelqu'un, que faire quand on est amoureux. La fin ouverte - le Petit Prince est-il mort ou non ? - est toujours à l'origine d'un débat, alimenté par les déclarations de l'enfant : " J'aurai l'air d'être mort mais ce ne sera pas vrai. ", mais aussi par le ressenti ambivalent du narrateur. "17

Dans la sélection de la poésie, là aussi, on est frappé par la richesse philosophique des oeuvres proposées. Il est tout à fait significatif qu'un auteur comme René Char soit présent dans la liste.

Au vu de l'engouement pour la philosophie avec les enfants, les éditeurs proposent des collections de récits et de contes philosophiques, soit véritables créations soit adaptations de mythes fondateurs.

Le succès mondial du Monde de Sophie, paru en France en 1995 (et que Deleuze aurait " adoré écrire "), y est sûrement pour quelque chose. Le livre de Jostein Gaarder, a véritablement permis de mettre en lumière un besoin très largement partagé de sens et de philosophie. Le pari de l'auteur est bien de rendre accessible les grands auteurs, les grands courants de l'histoire de la philosophie à de jeunes lecteurs (à partir du collège, même si certains passages peuvent être étudiés dès le cycle 3). C'est bien le pari de l'éducabilité philosophique des enfants qui est fait. C'est bien le pari d'une transposition intelligente d'une discipline pourtant trop souvent réservée " aux grands ".

  • Chez Actes Sud, on peut trouver la collection " Les Contes philosophiques " : avec des titres comme Marguerite et la métaphysique de Virginie Lou sur les grandes interrogations, ou L'étrange guerre des fourmis d'Hubert Nyssen sur l'incompréhension et la violence.
  • Chez Autrement, une petite grenouille philosophe rencontre un beau succès. Dans Les réflexions d'une grenouille, Ma vie de Grenouille et les Nouvelles réflexions d'une grenouille (2002, 2003, 2004), Kazuo Iwamura met en scène sous la forme de la bande dessinée les aventures métaphysiques d'une batracienne en proie à l'étonnement devant le monde. Ces ouvrages sont effectivement un " savoureux moment de philosophie à la portée des enfants ", comme le souligne la critique du site Ricochet.
  • Toujours chez Autrement jeunesse : on trouve dans la collection " Les petits albums de philosophie " Le bonheur selon Ninon et La vérité selon Ninon d'Oscar Brénifier (2005). Sous la forme de la bande dessinée, l'auteur nous donne à voir le quotidien d'une petite fille toujours aux prises avec des problématiques philosophiques ou à des dilemmes moraux. Pour approfondir la réflexion, l'auteur fait référence à des mythes classiques (comme celui des Danaïdes ou de Sisyphe) ou à des auteurs classiques, ce qui permet d'éclairer les enjeux de la problématique et surtout de restituer le caractère universel des interrogations de Ninon.
  • Albin Michel publie les collections " Paroles " et " Carnets de sagesse ". Dans Les philo fables (2002), Mon premier livre de Sagesse ou Petites et grandes fables de Sophios (2003), Michel Piquemal et Philippe Lagautière ont fait le pari d'une adaptation des grands mythes, fables et légendes de notre patrimoine universel pour les mettre au service de la curiosité philosophique des plus jeunes. Les philo-fables se composent en fait de deux parties : les fables et le chapitre " Dans l'atelier du philosophe ", composé de pistes de réflexion philosophique accompagnées de questions. Les questions sont là pour dépasser le sens littéral, interpréter l'implicite, engager un débat interprétatif qui peut déboucher sur une discussion à visée philosophique.

Les philo-fables se situent à la frontière de deux genres que je distinguerai : une partie de pur récit et une partie plus didactique qui peut faire penser à un manuel. Dans la même collection, on trouve également, dans le même esprit, Sagesses et malices de Socrate, philosophe de la rue de Christian Roche et Jean-Jacques Barrère, qui vise à vulgariser la pensée du père de la philosophie occidentale.

A la frontière entre les deux genres, entre le récit purement littéraire et le guide ou manuel, il nous faut signaler aussi les romans de M. Lipman. Quand ce professeur américain a construit une méthode d'apprentissage de l'acte philosophique avec les enfants, il a écrit sept romans, - de valeur littéraire très faible car très didactiques - très explicitement conçus comme des outils pédagogiques, et à ce titre accompagnés du livre du maître qui guide très précisément l'élève vers la rigueur de la pensée philosophique. En France, seul un seul de ces romans est publié18, et les livres du maître sont très difficiles à se procurer. Cependant, cette méthode et ces ouvrages sont couramment utilisés dans les ateliers en Belgique ou au Canada.

Des manuels de philosophie pour enfants

En plus d'albums, de romans, de contes qui abordent avec intelligence toute une série de problématiques philosophiques, nous assistons actuellement à une mode éditoriale, celle des " petits manuels de philosophie " à usage des enfants.

En ce qui concerne l'édition en France, la collection la plus connue dans le genre des " petits manuels " est sûrement celle des " goûters philo ", éditée par Milan. Michel Puech, professeur de philosophie à la Sorbonne, et Brigitte Labbé proposent de faire le tour d'une problématique philosophique par le biais à la fois d'une réflexion générale et de petites anecdotes, souvent très pragmatiques, pour illustrer le propos. Vingt-cinq titres sont à ce jour proposés (comme La vie et la mort, Le travail et l'argent, Le bien et le mal, La parole et le silence) sous divers formats. Certaines éditions contiennent même un CD. Le succès est considérable. Personnellement, à chaque fois que j'organise un atelier de philosophie, je me procure le " goûter philo " sur le thème et je le laisse à disposition des élèves. L'engouement pour cette série est considérable et les enfants doivent s'inscrire sur une liste d'attente pour pouvoir emprunter l'ouvrage.

Toujours chez Milan (Milan junior) on trouve la collection " Les essentiels ". Les ouvrages de cette collection, abordables au cycle 3 (" dès 9 ans " annonce la quatrième de couverture), abordent des sujets philosophiques et sociologiques. Ils essaient de faire le tour d'un sujet en proposant une maquette colorée, pleine de photos, de documents, de références à l'histoire, à l'actualité, et à la littérature. Ce sont des ouvrages très documentés qui peuvent, comme les " goûters philo ", servir d'outils de préparation d'une notion pour les enseignants voir notamment de Magali Clauserner-Petit, Garçons et filles : tous égaux ? .

Chez Nathan, on dispose de la très explicite collection " philoz'enfants " d'Oscar Brénifier. Sept titres existent déjà, notamment, Moi, c'est quoi ?, La liberté, c'est quoi ?, Les sentiments, c'est quoi ? Ces ouvrages proposent des rubriques sous forme de questions ouvertes (par exemple, " Est-ce bien d'être amoureux ? "), suivies de propositions, de thèses et d'antithèses, d'arguments et de contre arguments, dans un style bref et vif, et avec des illustrations ludiques de Serge Bloch (bien connu des nombreux amateurs de Max et Lili).

Autrement Junior est également une collection qui touche le jeune public sur des sujets délicats et profonds. Par exemple Pourquoi la guerre ? Pourquoi je vais à l'école ? Ou Est-on obligé de croire en Dieu ?, Une fiction courte est d'abord proposée, ensuite des remarques qui sont illustrées et développées par des réflexions et informations sur le thème. L'ouvrage est articulé en plusieurs rubriques : l'état des lieux dans le monde aujourd'hui, les lois, une bibliographie, des adresses, un lexique. Les auteurs cherchent parfois à nuancer des concepts proches (comme, par exemple, pacifisme et non violence).

Chez Audibert, on trouve la collection " Brins de philo ". Les titres sont aussi explicites quant aux visées philosophiques de la collection : de Christian Campagne, Les guerres sont-elles inévitables ? ou d'Anissa Castel, Faut-il toujours dire la vérité ? ou Qu'est-ce qu'aimer ?

Sur la quatrième de couverture de Faut-il toujours dire la vérité ?, on peut lire : " Les interrogations de votre enfant vous embarrassent. Il souhaite des réponses précises, convaincantes, sans tricher. Il aimerait en parler plus longtemps avec vous. Ou tout simplement vous désirez évoquer certains sujets avec lui. Vous hésitez, vous doutez parfois de vos arguments, vous ne trouvez pas toujours les mots justes. Anissa Castel, philosophe, propose dans ce petit livre une réflexion et des éléments de réponse aux questions concernant la vérité et le mensonge dans un langage clair, accessible et vivant. Une formule originale, un livre complice pour aider à grandir. Pour les parents et les enfants à partir de 11 ans "

Chez Gallimard on peut trouver les " Chouette penser ! ", dans la collection Giboulées dirigée par la philosophe Myriam Revault D'Allonnes. Il est tout à fait significatif et remarquable que cette grande universitaire reconnue oeuvre à rendre la philosophie accessible aux plus jeunes.

Enfin, Bayard édite des Petites conférences lumières pour les enfants. Le Centre Dramatique National de la Ville de Montreuil organise depuis septembre 2006 des conférences à destination des enfants (à partir de 10 ans) animées par des grands noms de l'université française. Des philosophes, scientifiques ou historiens interviennent durant quarante minutes, puis laissent place au débat avec le public. Reprenant en exergue l'exemple de Walter Benjamin, qui entre 1929 et 1932 avait rédigé pour la radio allemande des émissions destinées à la jeunesse, l'éditeur propose donc un compte rendu de l'intervention du penseur. On

peut trouver par exemple dans cette collection : Au ciel et sur la terre, petite conférence sur " Dieu " par Jean Luc Nancy, Des pieds et des mains, petite conférence sur l'Homme et son désir de grandir par Bernard Stiegler ; Les mille et une fêtes, petite conférence sur les religions d'Elisabeth de Fontenay, ou encore de Jean-Christophe Bailly, Les pays des animots, petites conférence sur le langage.

Alors, bien sûr, la qualité de l'ensemble de tous les ouvrages existants est très inégale. Aux deux extrêmes, on peut trouver soit des collections ou des oeuvres étiquetées " philo " (le créneau est porteur en ce moment...) mais au contenu moralisateur ou indigent, soit des ouvrages abscons qui semblent plus écrits pour flatter le narcissisme des parents que pour véritablement enrichir l'esprit des enfants. Cependant cette profusion nous semble un signe positif car elle démontre que les interrogations métaphysiques des enfants sont désormais entendues et que la question de la philosophie avec les enfants est aujourd'hui réellement posée.

Tous ces petits manuels qui sont explicitement destinés aux enfants peuvent bien sûr être aussi utiles aux professeurs qui souhaitent eux-mêmes faire le point sur la problématique qu'ils souhaitent aborder avec leurs élèves.

Conclusion

Depuis la fin des années 1960, selon un " effet boule de neige ", la littérature de jeunesse et la philosophie avec les enfants ont accédé parallèlement à un statut de reconnaissance sociale, universitaire et institutionnelle. Il aura fallu pour cela la conjonction de plusieurs facteurs : la reconnaissance des capacités de l'enfant (à pouvoir lire de la " vraie " littérature et à philosopher), le développement de la recherche (en didactique de la littérature de jeunesse et de la philosophie), la transformation des programmes scolaires (avec donc des programmes de littérature très philosophiques), l'explosion des ventes (avec le succès d'oeuvres fortes et complexes - comme celles de Claude Ponti - mais aussi des " petits manuels de philosophie pour enfants " écrits par des universitaires)19. Toutes les deux ont été très longtemps méprisées par l'institution : la littérature de jeunesse était considérée comme " paralittérature " ou genre honteux. La philosophie avec les enfants, elle, était ignorée et considérée comme une activité démagogique. Elles ont désormais gagné leurs lettres de noblesse et existent enfin en pleine lumière.

Disciplines trop longtemps conflictuelles, la littérature et la philosophie ne trouveraient-elles pas une nouvelle complémentarité grâce au développement conjoint de la didactique de la littérature et de la philosophie avec les enfants ?


(1) Michel Tozzi, Vers une didactique de l'apprentissage du philosopher, thèse de doctorat sous la direction de Philippe Meirieu, Lyon II, 1992

(2) Article " Le rose et le noir ", Cahiers pédagogiques", " La philo en discussion ", n°432, avril 2005

(3) Revue Citrouille, n°42, décembre, 2005.

(4) Le journal des instituteurs, dossier spécial " La vie, l'amour, la mort, comment en parler ? ", n° 1595, n°6 février 2006

(5) Documents d'accompagnement des programmes, littérature, cycle 3, SCEREN, CNDP. 2002, Introduction, p.6

(6) Bruno Bettelheim, Psychanalyse des contes de fées, Paris, Pluriel, 1976, Introduction, pp.17-18.

(7) Voir notamment : A. Touzeau, " La philo dans la littérature de jeunesse ", Cahiers pédagogiques " La philo en discussion ", n° 432, avril 2005 ; A. Rabany, " Littérature de jeunesse et philosophie. Bibliographie thématique ", Les activités philosophiques en classe, l'émergence d'un genre ?, Crdp Bretagne, 2003 ; E. Bauquier, conférence du 5 novembre 2003 consultable sur www.orléans-tours.iufm.fr/ressources.

(8) Voir notamment le site de l'école des loisirs (ecoledesloisirs.fr) ou le site spécialisé ricochet-jeunes.org.

(9) Documents d'accompagnement des programmes, littérature cycle 3 (2), Paris SCEREN, CNDP, 2004, p.13.

(10) Sur le passage entre débat d'interprétation et débat philosophique sur le courage à partir de Yacouba, lire l'article d'Elisabeth Bussienne et de Michel Tozzi : " Qu'est-ce que le courage ? ", Cahiers pédagogiques " Enseigner la littérature ", n° 420, janv. 2004.

(11) Documents d'accompagnement des programmes, littérature cycle 3 (2), Paris SCEREN, CNDP, 2004, p. 18.

(12) Ibid, p.53

(13) Ibid, p.44

(14) Ibid, p.46

(15) Ibid, p.92

(16) Ibid, pp.104-105.

(17) Ibid, p.106.

(18) La découverte de Harry, traduction P. Belaval, Paris, Vrin, 1978.

(19) Voir par exemple la récente collection " Chouette penser ! " chez Gallimard. Les ouvrages sont rédigés par des philosophes universitaires spécialistes de la question, comme Elisabeth de Fontenay,

Lire au collège, n°78, page 2 (11/2007)

Lire au collège - La portée philosophique de la littérature de jeunesse