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Tacite, ses vérités sont les nôtres

Robert Briatte

Au début de cette année a paru chez Plon, entre biographie et essai, un revigorant ouvrage signé Xavier Darcos : Tacite, ses vérités sont les nôtres. Une aubaine pour le présent numéro prévu de longue date, si j'ose dire, sur l'Antiquité. Il s'agit bien en effet d'un examen de la vie et de l'oeuvre du grand historien latin, aucun doute là-dessus. Mais en même temps, l'assertion qui conclut le titre en témoigne, l'auteur nous propose de nous interroger (pour lui, sans ambiguïté aucune, la cause est entendue) sur la permanence et l'actualité d'une oeuvre qui a gardé sa valeur universelle. Vous n'êtes pas sans savoir (périphrase censée noyer l'embarras supposé du rédacteur) que Monsieur Darcos, quelques mois après la publication de cet ouvrage, est devenu notre ministre. Serait-il dès lors malvenu de dire qu'il a écrit un bon livre sans être automatiquement soupçonné de "cirage de caliga " ? Avec tout le respect dû à sa fonction, nous considérerons ici l'auteur, et non le ministre. Fin de l'exorde.

Un bon livre, disais-je, que celui de Xavier Darcos, et revigorant, ainsi que je l'annonçais également, parce qu'enfin, ils ne sont pas si nombreux, les ouvrages où l'on rappelle avec autant de force l'actualité de la littérature latine. La langue de Tacite n'est pas une langue morte. Empreint d'une certaine gravité, le titre annonce la couleur : sombre, à tout le moins, comme les temps dépeints par Tacite dans ses Histoires et Annales. Le procédé qui présida à l'élaboration de l'essai est hardi et prête à la tentation de l'anachronisme : Xavier Darcos a choisi de travailler sur les parallèles, les mises en lumière dirons-nous -en dépit des noirceurs de l'Antiquité évoquée, plutôt que sur la transposition pure et simple. " A chacun le soin [de] juger et de lire entre les lignes ".?Ainsi conclut-il le texte de quatrième de couverture.

On pourra juger certains traits un peu forcés, ici et là, certaines références à l'actualité récente moins convaincantes que d'autres, regretter encore tel ou tel raccourci1. L'essentiel, quoi qu'il en soit, ne réside pas dans ces paragraphes où la verve du pamphlétaire l'emporte sur la rigueur de l'essayiste: après tout, c'est aussi la loi du genre, et l'exemple de l'historien latin n'invite pas à la tiédeur. " C'est une cure de lucidité et d'intelligence que donne la lecture de Tacite et des auteurs de son temps : ils nous prouvent combien l'Antiquité est rémanente, persistant "hors d'elle-même" à semer ses clartés éternelles." (chapitre de conclusion, p. 187). Le véritable sujet de ce livre, c'est bien l'oeuvre de Tacite, un homme libre, avec ses contradictions certes, mais aussi libre qu'on pouvait l'être en cette époque troublée, si lointaine et si proche à la fois -" ce pays lointain " nous dit Racine, qui nous parle de nous-mêmes lorsque nous y voyageons par l'esprit et la lecture. Des contradictions, des attitudes qu'il ne nous est pas toujours permis de comprendre. Rien que de très humain, en fait, mutatis mutandis. On sent chez Xavier Darcos une secrète nostalgie de ces temps anciens : personnages et événements avaient une autre dimension. Tacite, contrairement à ce que son cognomen laissait entendre (le cognomen étant en fait le surnom sous lequel nous désignons communément les Romains: Cicéron, Brutus, Coriolan...), Tacitus -" celui qui parle peu "- ne s'est jamais tu : il a décrit son temps avec la conviction de l'historien et du moraliste qu'il était, avec l'intelligence et l'acuité de l'être de chair et du grand écrivain qu'il était tout autant. Tacite lui-même, écrit Xavier Darcos, alors que nous ne savons presque rien de sa vie personnelle, s'interroge sur ses engagements, comme citoyen ou comme auteur. Il a conscience de vivre dans un monde plein de dangers, dont les intrigues de la cour ne sont qu'un pâle reflet. D'emblée, il place ses Histoires sous le signe du bouleversement et du risque : " Après que, dans l'intérêt de la paix, on dut confier la toute-puissance à un seul homme, les grands génies disparurent ; en même temps la vérité fut violée de bien des manières, d'abord par l'ignorance d'une politique à laquelle on était étranger, puis par la passion de l'adulation ou, au contraire, par la haine de la tyrannie. "2. Il sait que son oeuvre pourra lui nuire, susciter de l'hostilité, voire exposer sa vie. " (chapitre " Le citoyen perdu ", p. 22). Notre auteur professe une admiration sincère pour cette figure de l'historien par excellence dont la lucidité jamais ne le cède à l'aigreur : ce qui frappe chez ce moraliste, c'est en effet l'alliance du pessimisme et de la profondeur. Tacite goûte plus que tout la finesse de l'analyse psychologique, il scrute l'âme humaine en connaisseur, et nous en fait partager jusqu'aux abîmes. Il a bien besoin de cette expérience et de ce savoir immenses pour examiner, dans ses Annales malheureusement lacunaires la décadence de l'empire julio-claudien : crimes et violences, intrigues de la Cour impériale, perversions et monstruosité...

Mais, au-delà du formidable (entendez bien formidable au sens d'effrayant) livre noir de l'Empire qu'il nous donne à méditer, Tacite est un écrivain considérable ainsi que nous l'avons dit déjà, un styliste original bien connu pour ses phrases elliptiques qui découragèrent bien des jeunes traducteurs au lycée ou en hypokhâgne. Des phrases bourrées de sens autant que d'ironie parfois, de gravité et de compassion pour une humanité dont jamais il ne s'exclut.?Mais compassion n'est pas faiblesse, et le trait reste mordant ou poétique: "Tacite est un expressionniste, souligne Xavier Darcos. Il aime le style formulaire qui laisse une forte résonance dans l'esprit du lecteur. La chute des chapitres (ou des morceaux de bravoure) s'apparente souvent à une " sentence " ingénieuse et grave, raccourci saisissant, sorte de point d'orgue cinglant. Il faudrait citer toutes ces sententiae. " (p. 133). Et l'auteur de nous délivrer dans sa traduction quelques exemples de ces " pointes" extraites du premier livre des Histoires : " Rare bonheur d'une époque, où il est permis de penser ce qu'on veut et de dire ce qu'on pense " (I, 1) ; " Et ceux à qui manquait un ennemi, leurs amis se chargeaient de les abattre" (I, 2) ; (...) " Tous avaient, pour s'exciter, le principal stimulant des méchants : la douleur des honnêtes gens" (I, 38) ; " Il acheva de souiller une vie infâme par une mort tardive et déshonorante " (I, 72) ; " Bien des hommes, dont le crédit était ruiné et que la paix inquiétait, accueillaient le désordre avec allégresse et trouvaient leur sûreté dans l'insécurité " (I, 88). En nous donnant à lire ce moraliste à la fois réaliste et désabusé, Xavier Darcos nous invite aussi à aller plus avant, à revenir au texte. Le lecteur alors découvrira à son tour tous les arcanes de la politique au 1er siècle de notre ère: Tacite a accompli lui-même les étapes du cursus honorum jusqu'à siéger au Sénat et, fort de son expérience, constate qu'entre les objectifs que s'assigne la politique et les moyens de sa mise en oeuvre existe un profond fossé. Entre l'héroïsme inutile et la lâcheté invalidante, il trace d'un trait ferme et noir la frontière de l'action, s'étonnant à peine qu'il faille bien souvent utiliser jusqu'aux passions les plus viles pour arriver malgré tout à servir l'intérêt général. Qu'il y ait plus d'avantages à faire sa cour qu'à être un honnête homme, voilà qui marque pour Tacite le début de la servitudo. La confusion des valeurs, le relativisme, la perte des repères, le cynisme sont pour lui les signes les plus sûrs du déclin d'un peuple et de la décadence du pouvoir. Néron n'arrive pas par hasard à la tête de Rome, il aura fallu des Tibère et des Claude pour " préparer " son avènement, mais aussi un entourage prêt à accepter l'expression de toutes les turpitudes.

Pour conclure, néanmoins, revenons le temps de quelques lignes aux débuts mêmes de l'oeuvre d'historien de Tacite, à sa Vie d'Agricola. Certes, le ciel ne répond pas : Xavier Darcos intitule d'ailleurs son dernier chapitre " Le tragique ou le silence du ciel " et le clôt sur une citation extraite de cette biographie, " Le vrai tombeau des morts, c'est le coeur des vivants ". Tacite semble s'en remettre à la vieille nostalgie latine, nostalgie de la vie naturelle, de la vie de famille. Il n'est pas indifférent qu'il ait commencé son oeuvre d'historien, lui, " grand commis de l'Etat " en son temps, par une biographie de son beau-père, " la biographie, non d'un prince, mais d'un loyal serviteur de l'Etat " selon l'expression de Jacques Gaillard dans son Approche de la littérature latine (Nathan,1992). Un acte de pietas, de cette piété filiale si chère aux Anciens. Honnêteté, sagesse, éloge de la modération et du juste milieu : La Vie d'Agricola exalte toutes ces valeurs. Plaidoyer pro domo ? Non pas seulement. Plaidoyer pour l'homme, tout simplement.


(1) Ainsi l'oeuvre de Barthes ne se résume-t-elle pas à une sentence prononcée lors de sa conférence inaugurale au Collège de France, sentence marquée par une époque où régnait l'anathème "La langue n'est ni réactionnaire, ni progressiste : elle est tout simplement fasciste... ". On retiendra plutôt sa conclusion "étymologique" : " Sapientia : nul pouvoir, un peu de savoir, un peu de sagesse, et le plus de saveur possible. " (Leçon, Seuil, 1978).

(2) ?Histoires, I, 1. Traduction de l'auteur.

Lire au collège, n°77, page 45 (06/2007)

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