Dossier : l'Antiquité

L'Antiquité et la bande dessinée

Entre mythe et archéologie

Laurent Guyon

D'Alix à Papyrus en passant par Astérix ou Jughurta, la bande dessinée s'est à de multiples reprises inspirée de l'Antiquité en reprenant certains épisodes historiques ou en l'adoptant simplement pour son cadre propice à de multiples aventures. Cette période n'est pourtant pas la plus familière au 9ème Art et n'a jamais constitué de véritable sous-genre avec son imagerie propre comme le Moyen Age, le récit de pirates, le western ou la Seconde guerre mondiale.
Si l'on s'en tient à la définition des historiens, l'Antiquité commence avec l'écriture et se termine avec la dislocation de l'Empire romain en Europe occidentale au Ve siècle après J.-C. La période est donc vaste, les civilisations et les zones géographiques sont variées. Ceci laisse aux auteurs une grande liberté de choix. Nous n'évoquerons ici qu'un nombre choisi de bandes dessinées avant de proposer quelques pistes d'étude à travers deux d'entre elles en particulier, le premier tome de L'Age de bronze, d'Eric Shanower1, et Ulysse, de Sébastien Ferran2.

Petit panorama de l'Antiquité en bande dessinée

L'Antiquité indienne

Bouddha
Série, Tezuka, Tonkam, 2001 (réédition). Dans une longue oeuvre riche et passionnante, le grand maître du manga nous offre une vie de Siddhãrta, le jeune prince indien sur la voie de la sagesse suprême, tantôt respectant la trame historique tantôt introduisant des personnages imaginaires voire des situations volontairement anachroniques. Passant du ton tragique à celui de la farce, Tezuka parvient toujours à faire passer, au-delà de la quête spirituelle, le message humaniste qui le caractérise.

L'Antiquité mésopotamienne

Gilgamesh
2 tomes, Duchazeau-Gwen de Bonneval, Dargaud, 2004 et 2006. Les auteurs reprennent la légende du héros sumérien, tyran en quête de l'immortalité, accompagné dans ses aventures par son ami Enkidu jusqu'à la mort de ce dernier. Malgré sa force, Gilgamesh est représenté d'abord comme un homme normal, avec ses défauts, ses interrogations, son désir de puissance et sa peur de la mort. Le trait de Duchazeau, simplifié et nerveux, privilégie l'action et la mise en scène des personnages plutôt que le décor et le réalisme historique.

L'Antiquité égyptienne

Papyrus
Série, De Gieter, Dupuis, 1974. Papyrus est un jeune pêcheur. Il sauve la fille du pharaon, Théti-Chéri. Les deux enfants deviennent alors inséparables. Mêlant humour, aventure, réalisme, fantastique mythologique, cette série s'adresse à un jeune public. Son style graphique tient de la double tradition des magazines Spirou par le traitement des personnages et Tintin par la précision des décors.

Peu exploitée, la veine égyptienne apparaît néanmoins de manière indirecte dans certains grands classiques tels que Le Mystère de la Grande Pyramide, de Jacobs (série Blake et Mortimer, 1950). Le cadre général de ce double album correspond néanmoins davantage au thème de l'égyptologie qu'à celui de l'Egypte antique proprement dit. Bilal a revisité la mythologie égyptienne dans sa Trilogie Nikopol (rééditée en 1995), récit de science-fiction réaliste et pessimiste où les divinités, proches des préoccupations humaines, paraissent dépourvues de toute grandeur.

L'Antiquité grecque

La Gloire d'Héra
Rossi-Le Tendre, Casterman, 1996 et Tirésias, 2 tomes, Rossi-Le Tendre, Casterman, 2001. La Gloire d'Héra raconte l'origine d'Héraclès, le demi-dieu le plus connu de la mythologie grecque tourmenté par Héra, furieuse contre ce rejeton d'amours illégitimes de Zeus, son époux. Dans la même veine et à une époque proche puisque Héraclès et le devin se rencontrent, Tirésias met en scène, à l'époque de la puissance de Thèbes, un beau jeune homme à qui personne, femme ou éphèbe, ne résiste. A la suite d'un pari avec son ennemi Glaucon, il déshonore une prêtresse d'Athéna. Pour se venger, la déesse transforme Tirésias en femme en lui prédisant qu'il redeviendra homme en se sacrifiant pour l'être qu'il aimera le plus. Dans ces deux séries, les auteurs adoptent un style réaliste où violence et érotisme ont une part importante. Les histoires sont correctement construites mais n'évitent pas toujours le piège de l'esthétisme graphique, au détriment des personnages auxquels on reste souvent extérieur et, somme toute, indifférent.

300
Frank Miller Rackham, 1998. La bataille des Thermopyles est l'occasion pour Miller de mettre en scène sur le ton de l'épopée un épisode décisif de l'histoire antique. Le titre évoque les trois cents Spartiates qui s'opposent aux Perses lors de la fameuse bataille. Format à l'italienne (horizontal), dessins en pleine page, gros plans hyper-expressifs, couleurs chaudes ou violentes, jeux d'ombres et de lumière, dynamisme du trait dans la tradition des comics américains privilégient avant tout le spectaculaire. La fidélité à l'histoire est secondaire : armes et accessoires ont d'abord une fonction esthétique. Xerxès en éphèbe noir efféminé au visage couvert de piercings est fort éloigné de la réalité historique ! Mais si la réussite plastique de l'album est indéniable, l'idéologie sous-jacente est inquiétante. La force physique, les muscles, la virilité et la puissance sont magnifiés sans retenue, associés à la glorification du sacrifice, du patriotisme exacerbé et de la violence à travers le courage au combat et la mort des ennemis, autant de valeurs sans nuance qui rappellent tristement l'idéologie nazie.

Socrate le demi-chien
2 tomes, Sfar-Blain, Dargaud, 2002-2005. Sfar est aux antipodes de Miller. Ici domine le second degré et les auteurs s'amusent avec une Antiquité qu'ils revisitent avec jubilation. Le héros-narrateur Socrate se présente lui-même dès la première planche : " Je suis le chien d'Héraclès. Mon maître est le fils de Zeus, c'est un demi-dieu. Moi je suis le fils du chien de Zeus, je suis un demi-chien. Moitié chien, moitié philosophe. " Le ton est donné. Héraclès est une sorte de brute écervelée, obsédée par les femmes. Socrate suit son maître en commentant à l'aide d'aphorismes tous ses faits et gestes, qui se limitent en général à se battre et à courtiser à sa manière toute femme rencontrée.

L'Antiquité romaine

Nous ne faisons que mentionner Astérix, de Goscinny et Uderzo (Dargaud, puis Editions Albert-René) et Alix (Casterman, depuis 1948), la série de Jacques Martin connue pour son dessin réaliste et sa fidélité au cadre historique grâce à sa documentation poussée.

Jugurtha
Vernal-Hermann, puis Vernal-Franz, Dargaud, 1975-1991. Jugurtha est roi de Numidie mais ses conflits avec ses cousins l'éloignent de son pays et le transforment en personnage errant. Illustrés par Hermann, les deux premiers tomes de la série s'inspirent des événements historiques tout en transformant le personnage réel en héros de haute moralité et à qui tout réussirait sans les intrigues de ses dangereux cousins. Didactiques et pesants, ces deux épisodes ont beaucoup vieilli. Avec l'arrivée de Franz au dessin, le héros prend une dimension plus humaine et plus riche à la fois. En même temps, les aventures de Jugurtha qui le mènent jusqu'aux confins de l'Extrême-Orient prennent une distance avec la réalité historique pour devenir totalement imaginaires.

Les olives noires
3 tomes, Sfar-Guibert, Dupuis, 2001-2003. Dans la Palestine sous tutorat romain du premier siècle après J.-C., un petit garçon juif accompagne son père à la fête de Pessach à Jérusalem en observant tout d'un regard naïf. Sfar se livre à une réflexion libre et moderne sur la judaïté, les femmes, les croyances, le sens de l'Histoire et aborde l'époque sans chercher à imiter un ton censé reproduire le langage d'alors. Cela rend les personnages proches de nous et autorise l'humour pour contrebalancer l'émotion. Le trait et les couleurs de Guibert, d'une grande pureté, sobres et lumineux, servent magnifiquement l'histoire aux rebondissements multiples où discussions philosophiques et scènes d'actions se succèdent.

Murena
6 tomes parus, Dufaux-Delaby, Dargaud, depuis 2001. Le règne de Néron, les crimes d'Agrippine et les intrigues de cour servent de cadre à cette série où la violence tient une grande place. Malgré quelques libertés avec les faits, les auteurs restent proches de la réalité historique.

L'Antiquité transposée

L'histoire et les mythes antiques ont fréquemment été transposés dans des romans de science-fiction. La scénariste Valérie Mangin se livre à cet exercice de style dans les Chroniques de l'Antiquité galactique (Soleil). Le Dernier Troyen, dessiné par Thierry Démarez, raconte la chute de la planète Troie et la fuite d'Enée en transformant les chars en navettes spatiales et les lances en fusils-laser. Le Fléau des dieux, dessiné par Aleksa Gajic, met en scène l'affrontement cosmique entre l'Empire galactique de Rome et les hordes barbares d'Attila. Entre space opera et heroic fantasy, ces deux séries font la part belle aux crimes les plus variés.

L'Antiquité reste par ailleurs une source d'inspiration dans des domaines proches de la bande dessinée, comme le dessin de presse (cf. Daniel Salles, " L'Antiquité dans le dessin de presse ", L'Ecole des Lettres collèges, septembre 2004).

Fidèlement reconstituée ou simple prétexte au développement d'actions fictives, l'Antiquité apparaît ainsi comme un miroir de notre société en même temps qu'un formidable réservoir à idées, une réserve de personnages hauts en couleurs, de situations riches en développements, d'événements historiques, de mythes fondateurs et de symboles. Du comique au tragique, tous les registres peuvent s'exprimer. Des extraits des différentes bandes dessinées évoquées ici peuvent être étudiés en classe sous ces angles variés et dans une mise en perspective avec d'autres textes ou documents, littéraires, historiques, cinématographiques ou artistiques.

Deux visions d'Homère : L'Age de bronze et Ulysse

L'Age de bronze et Ulysse constituent deux séries intéressantes à étudier en parallèle pour leurs partis pris diamétralement opposés.

L'Age de bronze1

La série L'Age de bronze est présentée comme " le récit de la guerre de Troie ". Comme l'indique son titre qui fait référence à une période de l'histoire, l'ambition de l'auteur est moins d'adapter L'Iliade que de faire un récit de cette guerre en s'appuyant sur des données historiques. On peut montrer aux élèves comment Eric Shanower choisit de représenter des scènes ou des objets (armes, vêtements, éléments architecturaux, etc.) tels que les a établis la recherche archéologique alors même que L'Iliade transpose à l'époque de Troie des éléments de la propre époque du poète. Shanower s'appuie sur la théorie d'historiens qui situent Troie dans la sphère hittite plutôt que dans la sphère achéenne et représente réellement objets, vêtements et décors tels qu'ils pouvaient exister à l'âge du Bronze. Cet objectif de réalisme historique nécessite parfois de se démarquer de l'imaginaire collectif, comme lorsque l'auteur donne un style phénicien à la statuette de déesse à laquelle s'adresse Hélène avant de s'enfuir avec Pâris alors qu'on attendrait spontanément une statue de style hellénistique.

La dimension mythique disparaît partiellement de l'album. Dieux et déesses ne sont plus représentés qu'en songe, les héros grecs et troyens sont des hommes ordinaires, tels qu'Homère pouvait d'ailleurs les montrer. Le dessin en noir et blanc, d'un réalisme très classique, est adapté à ce choix d'un récit privilégiant le rationnel sur le surnaturel. Même les prêtres, devins et autres Cassandre sont montrés sous un jour réaliste où le surnaturel est remplacé par des manifestations de transes, des visions ou des rêves prémonitoires qui prennent souvent une tournure pathologique.

L'ampleur du projet de Shanower (trois albums actuellement parus sur la dizaine prévue) lui permet de consacrer du temps pour ancrer l'action, les personnages et établir un cadre. Ce premier tome, Un millier de navires, ne montre pas encore la guerre mais ses préparatifs avec les efforts de Ménélas et Agamemnon pour convaincre les rois Achéens de se joindre à la flotte et de mettre le cap sur Troie. Plus qu'à ses personnages, Shanower semble davantage s'intéresser à l'évocation d'une époque. La description des moeurs et les décors plantent un univers vraisemblable.

Pour autant, Shanower peut difficilement faire l'impasse sur les grandes figures guerrières homériques et les héros sont quand même présents. Pâris tout d'abord, dont on suit le parcours dans ce premier tome et qui apparaît comme un jeune homme emporté, irréfléchi et présomptueux. Achille ensuite, arraché au centaure Chiron (représenté sous la forme d'une sorte d'homme des bois) et qui grandit caché parmi les filles de Lycomède. Ménélas, Agamemnon, Ulysse sont tous représentés comme des hommes de leur époque aux préoccupations très personnelles. Le traitement résolument réaliste des personnages, des divinités et la mise en place du récit permettent une fructueuse comparaison des tons employés au ton de l'épopée dans le texte original (" Chante la colère, déesse, du fils de Pelée... ") dont le style et les figures dominantes sont caractéristiques.

Ulysse2

Avec sa trilogie Ulysse, Sébastien Ferran fait le choix d'un style graphique plus caricatural, coloré, à la limite du clinquant, mêlant esthétique manga et inspiration comics avec des effets parfois faciles. Malgré cela, la démarche de l'auteur est intéressante pour de multiples raisons. D'abord pour le récit qu'il offre à son lecteur, récit plein de rebondissements où l'action domine et où les événements s'enchaînent sans temps mort. Ensuite pour les libertés prises par rapport à l'original et qui traduisent une vision moderne de l'oeuvre antique. Si Eric Shanower campait un décor détaillé et réaliste dépourvu d'éléments surnaturels, Sébastien Ferran revisite avec délectation les monstres et divinités qui peuplent L'Odyssée. Les dieux s'apparentent à des superhéros aux costumes bariolés et bardés de décorations, les sirènes ressemblent à des sortes de goules ailées, Charybde à un dragon tout droit issu de l'imagerie chinoise traditionnelle. Ferrand n'hésite pas à faire intervenir des créatures d'autres mythologies, comme le kraken convoqué par Calypso afin de rattraper Ulysse. Pour mettre en valeur ses personnages et créatures, l'auteur privilégie les effets spéciaux en bousculant l'ordre des vignettes, en déstructurant la planche ou en s'arrêtant sur des dessins pleine page proches de l'illustration, en exacerbant le dynamisme et les effets de mise en perspective, en jouant sur les contrastes d'ombres et les couleurs lumineuses, etc.

Certains passages de l'oeuvre d'Homère sont repris sous l'angle de la science-fiction, comme l'épisode où Nausicaä réussit à ramener Ulysse chez lui en passant par une porte du temps. Le récit prend même une tonalité fantastique quand Ulysse comprend que Nausicaä est déjà morte au moment où elle lui vient en aide et qu'il a donc eu affaire à une entité (fantôme, esprit...) de nature indéfinie. Même la fin de l'histoire reste mystérieuse et ambiguë : lorsque Pénélope implore Zeus de ne pas laisser mourir Ulysse, tous deux se retrouvent soudain rajeunis sans savoir s'ils sont encore vivants ou morts, et le lecteur lui-même est bien en peine de décider.

Les libertés de l'auteur s'éloignent ainsi parfois nettement du récit initial mais dans une optique opposée à celle de L'Age de bronze. Réalisme, souci du détail historiquement vrai, refus du travestissement épique d'un côté ; attrait de l'imaginaire, du merveilleux, nouvelle vision des mythes et goût de l'action de l'autre : ces deux visions de l'Antiquité ne sont pas contradictoires mais complémentaires et offrent autant de pistes à explorer pour comprendre la dimension hypertextuelle qui permet à une oeuvre de rester vivante dans l'imaginaire contemporain.


(1) L'Age de Bronze, t.1, Un millier de navires, Eric Shanower, Akileos, 2005.

(2) Ulysse, 3 t., Sébastien Ferran, EP, 2002-2004.?T.1, La Malédiction de Poséidon, 2002 ; t.2, Le Chant des sirènes, 2003; t.3, Le Duel des prétendants, 2004.

Lire au collège, n°77, page 23 (06/2007)

Lire au collège - L'Antiquité et la bande dessinée