Dossier : l'Antiquité

Médias et langues anciennes

Daniel Salles, Clemi Grenoble

- Dis donc, Daniel, me demanda le rédacteur en chef, j'aimerais bien que tu nous fasses un article pour notre numéro autour des langues anciennes.
- Qu'à cela ne tienne, lui répondis-je, je ne vais pas être original en te proposant un article sur les médias et les langues anciennes.
- Pourquoi pas Antiquité et médias, d'autant que je suis curieux de savoir ce que tu vas en faire, acquiesça-t-il...

Première solution de facilité : écrire que médias, image, quotidien, ordinateur (computer en anglais, cela marche aussi), vidéo, cela vient du latin, que téléphone, cinématographe, icône, cela vient du grec. Amusez-vous à compléter la liste... avant de lire Urbi, orbi, etc... Le latin est partout de Jacques Gaillard et Anne Debarède1 .

"D'autre part, le latin a le bon esprit de s'embusquer dans la modernité, en brouillant les pistes : vous étonnerez bien des gens en faisant observer que les sponsors sont hérités de Rome (au sens de "répondant caution, partenaire d'un contrat"). Le terme a fait un détour par l'Amérique, comme campus ou mémo, abrégé de mémorandum. Grâce à de semblables importations, nous trouvons du latin dans notre high tech quotidien. L'informatique n'échappe pas à ce virus. Par exemple, en crééant un alias sur l'écran de l'ordinateur, on installe une icône "ailleurs, autrement". Pour tout effacer, on appuie sur la touche DEL, car en latin delete (que l'on prononce dîlît à Silicon Valley) signifie : détruisez !"

L'auteur ajoute que l'arrobase @ notait la préposition ad, (vers, en direction de, chez) dans les manuscrits latins de l'époque gothique avant de figurer sur notre adresseélectronique.

Si l'Antiquité est évidemment toujours présente aujourd'hui à travers le langage, on peut, sans trop faire d'anachronismes, trouver que l'empire romain était une société du spectacle où les cochers (et les factions de différentes couleurs) étaient aussi célèbres que nos joueurs de foot, où l'empereur soignait son image (César comme inventeur de la petite phrase des politiques avec "Veni, vidi, vici"), où la publicité et les graffiti existaient sur les murs, où les faits divers crapuleux n'avaient rien à envier à ceux d'aujourd'hui2.

Pour continuer, allons donc faire un tour du côté de la publicité. On a retrouvé à Pompéi diverses publicités, une enseigne montrant toutes les phases du processus de fabrication chez le tailleur Venilius Verecundus. Il existait aussi des marques et logos comme celui de Marcus Sestius sur ses amphores. On sait qu'aujourd'hui beaucoup de marques font référence à l'antiquité par leurs noms ou leurs logos : Midas, Interflora, Athéna, Stella, Calor, Volvo, - même si on n'entend plus leur origine - et qu'on a eu à certaines époques des publicités en latin (Leffe, Renault, dictionnaire Hachette)... L'entreprise ASICS tire son nom des initiales de l'expression Animo sano in corpore sano. Outre l'utilisation des logos (Interflora, Héraklès), certaines marques utilisent des images faisant très nettement référence à l'Antiquité : une ruine grecque censée représenter la bibliotèque d'Alexandrie pour un lecteur zip, une allégorie de la route très proche de Diane pour Peugeot, de sculpturaux jeunes hommes pour le parfum Kouros... Plus subtilement, on fera remarquer aux élèves que des publicités de l'Office grec du tourisme utilisent une sirène à queue de poisson alors que les sirènes grecques avaient un corps d'oiseau comme on le voit bien sur les nombreuses représentations de l'épisode d'Ulysse et des Sirènes ! On se reportera au dernier numéro du Café pédagogique : http://www.cafepedagogique.net/lemensuel/lenseignant/lettres/languesanciennes/Pages/82_LA_Dossier_publicit%C3%A9.aspx

On y ajoutera le site de ce collège :

http://colleges.ac-rouen.fr/picasso-rouvray/pedago/article.php3?id_article=486 et un extrait d'un article de Stratégies, qui commente les modes dans les noms des entreprises comme celle d'utiliser des noms latins ou grecs (Vivendi, Novartis, Thales, etc.). Vivarte le nouveau nom de la marque André est ainsi justifié par Yardena Ghanem, chef de projet marketing de Vivarte, "Nous cherchions un nom institutionnel et dynamique, facile à mémoriser, évoquant la diversité de nos métiers, et surtout international. La consonance latine convenait bien à ses critères" (http://www.strategies.fr/archives/1218/121804901/dossier_a_vos_marques_prets_partez_.html).

Denis Ranque, PDG de Thomson-CSF, justifiait le changement du nom de l'entreprise par Thales en usant des arguments suivants : nécessité d'un nom universel, d'un nom qui incarne l'humain, d'un nom fort pour signifier que la direction et la stratégie viendront d'en haut, d'un nom qui symbolise les racines de l'entreprise tout en véhiculant une image d'innovation. On peut dans un autre genre découvrir que Pepsi met en scène des gladiatrices/ chanteuses célèbres dans un de ses derniers spots...

http://www.ac-grenoble.fr/lycee/diois/Latin/divert-videre.html

Le rédacteur en chef ignorant certaines de mes coupables activités, je pourrais continuer à recopier en l'actualisant l'article que j'ai confié au site Lettres de l'académie sur le thème de l'image dans l'enseignement des langues anciennes : http://www.ac-grenoble.fr/lettres/articles.php?lng=fr&pg=83, ou récupérer des fausses interviews des empereurs romains réalisées par mes élèves : http://www.ac-grenoble.fr/lettres/pages/emp_rom

Mais je crains de ne pas échapper à la sagacité des lecteurs!

Je ferai donc un détour par le travail de collègues de l'académie. A l'occasion de la semaine de la presse et des médias dans l'école, une collègue du collège Béatrice de Savoie des Echelles, Anne-Cécile Pichoret, en pleine séquence sur les textes fondateurs a proposé à ses élèves de réaliser des Unes autour des aventures d'Ulysse : http://www.crdp.ac-grenoble.fr/clemi/articles.php?lng=fr&pg=183

Un autre (Yann Liotard, du Collège des Saules, Grenoble) réalise avec ses latinistes un journal intitulé News latines dans lequel les élèves transforment en articles ce qu'ils ont appris dans leurs recherches.

Pour rester dans la presse, on peut s'amuser à repérer les jeux de mots et les allusions dans les titres ou le corps des articles. Evidemment, on trouvera plus facilement des allusions dans les rubriques histoire, culture (peinture, musique, cinéma), archéologie mais les journalistes, grands amateurs de stéréotypes, utilisent beaucoup les citations ou les métaphores antiques comme le dénoncent avec humour Burnier et Rambaud à partir par exemple de l'expression "la boîte de Pandore" : il peut s'agir de la boîte de Pandore fiscale, sociale, guerrière, etc. Tout danger est une boîte de Pandore et de nombreux imprudents s'efforcent, à longueur d'articles, de crocheter ce redoutable coffret. Un président de l'Assemblée nationale ayant émis la sentence suivante : "Quand on ouvre la boîte de Pandore, il ne faut pas s'étonner de voir en sortir Pandore", les auteurs la commentent ainsi : "Bravo, excellent : ce haut personnage de l'État, comme le journaliste qui rend compte de la formule, ignore parfaitement que Pandore est une ravissante jeune fille qui ouvre la jarre où sont enfermés tous les maux. Il imagine plutôt un diablotin à ressort qui jaillit d'une cassette ".

L'épée de Damoclès, le tombeau des Danaïdes, les travaux d'Hercule, Cassandre, Sisyphe sont en tête au palmarès. Les fourches caudines, l'appel des sirènes, la roche Tarpéienne proche du Capitole, franchir le Rubicon, Errare humanum est, fluctuat nec mergitur ne sont pas loin...

Ce goût du latin produit parfois des dérapages savoureux: le 12 février 2004 un article du Monde faisant état du combat des défenseurs du latin était titré Quousque tandem abutere patientia nostra. Le commentaire du journal était le suivant : Les profs de latin qui se demandent avec Caton "Jusqu'à quand va-t-on abuser de notre patience?" ne sont plus aujourd'hui très sûrs d'être compris. Cherchez le hic:l'auteur de cette citation n'était pas Caton mais Cicéron !

Profitons en pour rendre hommage au travail de Robin Delisle qui, sur son site du Portique, (http://www.portique.net) recense dans l'actualité ce qui a rapport avec les langues anciennes. La qualité d'ancien professeur de langues anciennes de François Bayrou a bien sûr stimulé les journalistes et aussi des hauts fonctionnaires qui ont appelé à voter pour lui en se regroupant sous le nom de Spartacus ou des Gracques !

J'ai souvent proposé à mes élèves de réaliser sur l'année scolaire un dossier de presse (voir l'encadré en fin d'article) répertoriant ces nombreux emprunts4. La dernière fois, cela s'est mal passé même si une élève a reconnu que ce n'était pas très difficile de trouver des exemples, qu'il fallait simplement lire les journaux et magazines dont on disposait. Je n'avais pas encore bien perçu l'indifférence de plus en plus marquée par les adolescents envers l'univers culturel des générations précédentes que décrit Dominique Pasquier5. Il vaudrait donc mieux, pour éviter les déboires que j'ai connus, que les professeurs aident les élèves en leur fournissant un certain nombre d'articles avec des allusions au latin et au grec.

J'ai par ailleurs6 montré que les dessinateurs de presse, comme les artistes en général, continuent de puiser dans le patrimoine narratif des textes fondateurs, qui sont un élément de la culture de notre société.

Restons dans l'actualité et épatons notre rédacteur en chef en lui proposant d'aller lire les nouvelles internationales en latin sur un site finlandais (http://www.yleradio1.fi/nuntii/), qui publie une fois par semaine des résumés extensifs de l'actualité internationale, entièrement en texte (sans illustrations) ou sur Ephemeris http://ephemeris.alcuinus.net

Et encore plus fort, écoutons ces informations ! D'autres radios comme celle de Brême, (http://www.radiobremen.de/nachrichten/latein) ou celles répertoriées ici : http://www.schule.at/gegenstand/latein/index.php?TITEL=Nuntii+Latini&modul=nuntii offrent le même service. La météo en latin est disponible ici : http://latin.wunderground.com/

Inutile de préciser bien sûr à notre rédacteur en chef ébaubi que l'on peut repérer le site de Nuntii latini par la version latine de Google (http://www.google.fr/intl/la), il s'attend maintenant à tout, comme à devoir lire 12 000 articles sur la version latine de Wikipedia ! (http://la.wikipedia.org/wiki/Pagina_prima) ou à devoir discuter en latin sur un groupe de discussion comme http://www.cirlapa.org/locutorium/index.php

Internet (Nunc est clicandum !) représente en effet un intérêt formidable pour les langues anciennes - intérêt bien compris par les enseignants qui, espèce en voie de disparition, ont largement et très tôt utilisé les potentialités d'internet. Un article en ligne des Cahiers de l'ingénierie, "Actuelles langues anciennes" développe cet aspect :

http://www.cndp.fr/lesScripts/bandeau/bandeau.asp?bas=http://www.cndp.fr/dossiersie/52/som52.asp Le site lettres de Versailles propose de riches carnets d'adresses (http://www.ac-versailles.fr/pedagogi/Lettres/ensla.htm) tout comme l'article de Patrick Voisin de remarquables dossiers (http://www.arela-bretagne.levillage.org/IMG/pdf/NUNC_EST_CLICANDUM.pdf) et Musagora (http://www.educnet.education.fr/musagora/default.htm).

Signalons dans l'académie de Grenoble le très riche site Latine loquere (http://www.ac-grenoble.fr/lycee/diois/Latin/index.html) ou le projet Hélios (http://helios.fltr.ucl.ac.be/presentation_helios.htm).

A noter encore que La Rome antique renaît dans une simulation virtuelle (http://www.la-croix.com/article/index.jsp?docld=2305627rubld=5547).

Bref, les langues anciennes sont bien vivantes dans nos locutions courantes et sur la toile.?Il reste pourtant à se demander ce qu'il en sera demain si, comme l'indiquent un certain nombre de discours, la raréfaction des crédits alloués à l'enseignement supérieur de ces langues, et la multiplication des obstacles mis au recrutement des étudiants dans ces filières dont on a toujours suspecté la rentabilité à cours terme, devaient se confirmer. Considérons-nous comme des survivants privilégiés de l'heureuse époque où nous avons pu apprendre du grec et du latin à l'école... et pas uniquement dans les médias.

Annexe : réaliser un dossier de presse

1. Objectifs du travail

  • Repérer tout ce qui a rapport avec l'Antiquité grecque et romaine en dehors des simples mots latins ou grecs intégrés au vocabulaire français.
  • Vérifier les trouvailles à l'aide des dictionnaires de noms propres ou de civilisation.
  • Expliquer les allusions à l'Antiquité, le sens que leur donne l'auteur de l'article.

2. Conseils de méthode

  • Faire une large collecte de journaux et magazines en faisant appel à l'entourage, aux voisins...
  • Noter systématiquement les références des documents retenus : nom du journal, date et/ou numéro précis, page, nom de l'auteur de l'article (s'il y a lieu).
  • Ranger les exemples retenus après vérification et explication dans des chemises, selon un plan provisoire.
  • Au moment de la mise en page, élaborer un plan définitif.

3. Réalisation matérielle

  • Coller chaque article (ou extrait d'article) avec ses références et son commentaire sur une feuille de format 21 x 29,7. On n'utilisera que le recto de la feuille, qui sera numérotée.
  • Répartir les articles dans des chemises (une pour chaque partie du plan).
  • Noter sur chacune d'elles le titre général du dossier et celui de la partie.
  • Rédiger le sommaire détaillé du dossier sur une feuille.
  • Constituer une fiche bibliographique : répertorier tous les journaux ou magazines utilisés et le nombre d'articles que chacun d'eux a fournis.
  • Rédiger une conclusion sur la façon dont s'est déroulé le travail pour votre groupe, et sur ce que cette recherche vous a apporté.
  • Rassembler les différentes chemises correspondant à chaque partie dans une chemise en carton portant le titre du dossier, la date de réalisation, le nom du groupe, une illustration soignée.

4. Critères d'évaluation

  • Le modèle de présentation ci-dessus a été bien respecté.
  • Le dossier comporte un nombre suffisant d'articles, et leurs sources sont précisément citées.
  • Les informations sont exactes, et ont été bien vérifiées.
  • L'orthographe, l'écriture, la présentation générale sont soignées.
  • Le dossier fait preuve d'une certaine originalité

(1) Plon, 2000

(2) Daniel Salles, Des récits antiques aux faits divers, Ecole des lettres, Numéro spécial "La presse écrite au collège", n°8, février 1997

(3) Burnier et Rambaud, Le journalisme sans peine, Plon, 1997

(4) Recherche dans la presse : les mots grecs et latins, Daniel Salles, l'Ecole des lettres, février 1997

(5) Cultures lycéennes. La tyrannie de la majorité, Autrement, coll. "Mutations", 2005

(6) "Antiquité et dessin de presse", Daniel Salles, L'Ecole des Lettres des collèges, n°1-2, 2004-2005

Lire au collège, n°77, page 5 (06/2007)

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